Redécouvrir l’altérité en management : petit voyage avec C-Base, Montesquieu et les extra-terrestres

À l'intérieur du hacker space C-Base, à Berlin. Reddit, CC BY-SA

Adolescent, je regardais avec amusement les épisodes des « Envahisseurs » avec David Vincent. Ce monde où se cachaient des extra-terrestres, une altérité intelligente et en même temps (paradoxe ?) radicalement différente. J’aimais les passages où tout à coup, un « Alien » se dévoilait, exposait sa vision de notre monde. Ces expériences fragiles (et souvent tragiques pour la série tournée dans un contexte de guerre froide) où brutalement, l’altérité que l’on a crainte et fantasmée est là, à quelques mètres, à quelques mots.

Du voyage et de la rencontre

Plus tard, j’ai relu les Lettres Persanes, l’exploration du monde occidental (le Paris de Louis XIV notamment) par Usbek et Rica. Belle analyse critique d’un monde… par un acteur qui en fait lui-même partie (Montesquieu). Comment accéder à l’altérité ? Au-delà de la question essentielle du management de la diversité, cette question très politique de l’altérité est on ne peut plus centrale pour le manager. Aller physiquement à la « rencontre de », « faire le chemin », « voyager », « naviguer », « perdre un temps ses repères », sont sans doute les meilleures façons de se découvrir, redécouvrir et questionner. De remettre à plat et de façon « ouverte » ses pratiques de travail et ses modes d’innovation.

Bien des années plus tard, j’ai eu l’occasion de découvrir un monde où l’iconographie et la mythologie extra-terrestre sont omniprésentes : le hacker space C-Base à Berlin.

C’était dans le contexte d’une petite expédition destinée à rencontrer des hackers berlinois (#visualizinghacking). Avec plusieurs collègues anglais, français et allemands, notre idée était de rendre visible ce qui l’est peu : le geste du hacker (le fameux hack). Au moyen de photos, de courtes vidéos, de sketchs et de peintures, nous souhaitions mieux comprendre cet autre monde. D’autres recherches avaient été l’occasion de l’explorer avec des entretiens et des observations. En juillet 2016, nous avons décidé de le faire comme des visiteurs, ou plutôt, des voyageurs.

Visite aux hackers berlinois

Rendez-vous était pris avec le communication-officer de l’endroit (e-punk) pour une visite et un temps où nous pourrions rester sur place et « sentir » le lieu. La grande rencontre avait ses règles (très compréhensibles) : pas de photos de visages, et respect maximum des hackers qui souhaitaient rester dans leur « bulle ».

Dès l’arrivée dans l’arrière-cour, le ton est donné, avec des graffitis, des tags, des autocollants (cf. les photographies ci-dessous) qui nous mettent dans l’ambiance. Ce sas coloré est rassurant pour moi. Le Berlin de l’est traversé avant d’arriver là a été plutôt décevant. Trop propre, trop gentrifié. Loin des vestiges de la République démocratique allemande que j’avais connus au début des années 90…

À l’entrée, une première expérience nous amène à clairement quitter une rive pour en rejoindre une autre. La sonnette à portée de doigts du visiteur n’est autre qu’une souris Microsoft.

À gauche, la porte de C-Base. À droit, la sonnette, actionner par une vielle souris des années 90. Author provided

Est-ce une façon de nous faire comprendre que de plus en plus d’outils de Microsoft (et d’autres acteurs plus propriétaires) sont faits de l’open source que nous allions trouver à l’intérieur ? Que le monde des hackers et celui des grands groupes ne s’opposent pas tant que cela ? Où n’est-ce finalement qu’un pied de nez au géant américain ?

Dans la soucoupe

Une fois entrés, après avoir laissé nos empreintes digitales sur un étrange écran tactile, nous sommes d’emblée dans un univers qui n’est pas le nôtre. Le capitaine Spoke et les maîtres Jedi ne sont pas très loin… Le lieu est une immense soucoupe dont les contours et la fin seraient difficiles à définir. Notre guide nous explique que l’engin s’est écrasé là il y a de nombreuses années, après être sorti de son orbite. Le vaisseau renfermerait une énorme masse de savoirs liés à une autre civilisation. Un vaste projet d’almanach de l’espace (appelé « C-pedia ») aurait pour but de mettre à disposition de notre monde les connaissances venues de cette lointaine civilisation.

L’ensemble de la soucoupe constitue un système de sept cercles concentriques. Chacun est lié à un autre, du centre « core », jusqu’à « com », « culture », « creactivity », « science », « carbon » et « clamp ». Toute l’esthétique du lieu me rappelle Star Wars et Star Trek, avec une touche de gothique en plus.

Nous commençons par visiter la partie au rez-de-chaussée, celle qui est la plus ouverte sur notre monde (elle sert parfois de boîte de nuit). Ce vaste espace mène sur une très agréable terrasse accessible aux visiteurs extérieurs comme aux hackers les plus assidus. Au même étage, nous traversons des toilettes sombres semblant sorties tout droit d’un film de Ridley Scott, et la salle de réunion où se réunit régulièrement le « Circle », le groupe prenant les décisions stratégiques de C-Base.

Nous descendons ensuite au sous-sol. E-punk active une sirène qui prévient les hackers qui souhaiteraient de la discrétion avant l’arrivée de visiteurs extérieurs, des « aliens » (amusant d’être à notre tout qualifiés d’extra-terrestres…). Nous explorons alors des pièces dont les arrangements sont parfois proches de véritables installations artistiques (cf. les photographies ci-dessous).

À gauche, graffitis à perte de vue. À droit, les arts dans l’air. Author provided

Bricolages et ateliers

L’atmosphère est sombre. De nombreux bricolages, des hacks à la fois esthétiques et fonctionnels, donnent une âme au lieu. Je suis impressionné par les sièges d’avion reconvertis en fauteuil pour les hackers. Nous visitons le maker space dédié à l’électronique, l’atelier plus classique, puis les pièces plus réduites également transformées en atelier.

Nous finissons par la pièce principale du sous-sol où quelques hackers travaillent séparément et silencieusement sur de mystérieux projets. Ils nous regardent à peine. Nous faisons vraisemblablement partie du décor. Notre guide insiste sur plusieurs détails de la soucoupe. Il nous explique que même après des années passées ici, il découvre régulièrement de nouveaux éléments dans la décoration.

Nous remontons à la surface et prenons un verre au bar qu’e-punk ouvre gentiment pour l’occasion. Il nous montre un livre en papier glacé sur C-Base et son passé extra-terrestre. Je suis un peu déçu par le professionnalisme du document et la démarche très « marketing »… Commence alors une discussion inattendue. E-punk me demande ce que je fais. Ce que je cherche ici. Ce que j’essaie d’obtenir avec telle ou telle perspective sur mes photos. Je ne suis plus très sûr de moi… Je pense aux autres lieux déjà visités ou à visiter : Urban Nation, Open Berlin, Fab Lab Berlin…

À cet instant, je trouve finalement ma propre démarche étrange. E-punk me parle de son travail de barman à l’extérieur, sa vie. L’expérience s’ouvre au-delà de la visite et du lieu. Je comprends qu’un hacker s’active surtout à l’extérieur du temple. Que « hacker » est aussi un mode de vie ou de survie pour certains… Loin de l’impérieuse nécessité d’innover. Nous parlons innovation tous les deux. Le terme le gêne pour les hackers. Innover est aussi une idéologie. Pour lui c’est seulement une possibilité. Son discours perturbe une partie de mes idées reçues.

Rencontres à Barcelone

Trois mois plus tard, je suis à Barcelone pour une autre série de visites dans des lieux d’innovation et d’entrepreneuriat. Je passe une soirée avec un groupe de hackers. L’un d’entre eux vit dans une forêt à une heure et demie de Barcelone. Il parle de son travail qui débute dans une entreprise. C’est visiblement la première fois, à plus de trente ans, qu’il passe du temps dans ce type d’organisation.

Son récit et ses étonnements sont passionnants. Il s’interroge sur la façon dont les transgressions sont gérées (ou plutôt, non gérées) dans les organisations classiques. Il m’explique comment les hackers jugent la transgression souvent nécessaire, mais en même temps la régule avec et pour la communauté. À l’inverse, il trouve très intéressante la logique de processus qu’il découvre dans l’entreprise. Je voyage à travers son récit vers des contrées que je connais bien. Ou plutôt que je pensais bien connaître.

Réunion des Wikipedians à C-Base. Raimond Spekking/Wikipedia, CC BY-SA

Plus que jamais, à la croisée du politique, du management (de l’innovation) et du philosophique, notre monde a besoin de ces voyages croisés et inversés sur des pratiques de vie ou de travail comparables. Dans la cité, dans les campagnes, durant les mobilités, dans tous les espaces digitaux. Développons des learning expeditions vers de nouveaux lieux d’entrepreneuriat et d’innovation, mais également des « reverse » learning expeditions avec des hackers, des hactivistes, des makers, des chômeurs, des associatifs, des voisins, des artistes qui feront leur rapport d’étonnement.

Assez de ces algorithmes qui me ramènent (de façon invisible) à ce que et à ceux que j’aime ou plus généralement à un passé qui s’auto-entretient. Assez des découvertes croisées où le dernier concept ou outil à la mode enferme l’expérience et l’innovation (et la condamne notamment à la « disruption »). Je rêve de tiers-lieux et de tiers-temps dans la cité, dans les entreprises, qui deviendraient de plus en plus des voyages, ces fils émotionnels « engagés » que décrit Merleau-Ponty. Des mondes intermédiaires où nos sociétés pourraient explorer, juger de façon croisée, déconstruire et élaborer de nouvelles agora, des nouveaux modes de travail et de création de valeur bénéfiques pour tous nos mondes.