Redonner vie aux aurochs pour réhabiliter les terres : une impossible quête ?

Squelette reconstitué d’un auroch datant de 7500 av. J.-C. retrouvé au Danemark. Malene Thyssen./Wikimedia, CC BY-NC

Le réaménagement et la restauration de terres endommagées reposent souvent sur la réintroduction d’espèces. Mais que se passe-t-il lorsque celles-ci n’existent plus ? Quand l’animal en question n’est pas seulement éteint localement, mais a complètement disparu de la surface de la Terre ?

Difficile de ne pas penser à Jurassic Park en évoquant ce scénario !

Un tel projet existe pourtant bel et bien dans la réalité et la réintroduction des aurochs (Bos primigenius) a été initiée depuis quelques années par des scientifiques.

Cet ancêtre sauvage du bétail moderne a pourtant disparu, aucun spécimen n’ayant été aperçu depuis la mort du dernier individu, survenue en 1627. Il vivait alors sur une aire géographique correspondant aujourd’hui à la Pologne.

Les aurochs ont été présents dans la psyché humaine depuis fort longtemps, comme en témoigne leur présence dans l’art rupestre.

Mais en dehors de ces peintures, nous disposons de peu de sources concernant cet animal, ses caractéristiques ou son histoire ; aussi devons-nous nous fier à quelques fossiles et récits historiques sommaires. « Leur force et leur vitesse sont extraordinaires », écrivait à leur sujet l’empereur romain Jules César dans son Commentarii de bello Gallico.

Vraisemblablement, sa taille, son comportement et son tempérament variaient selon les divers environnements dans lesquels il évoluait, soit du croissant fertile à la péninsule ibérique, de la Scandinavie au sous-continent indien.

L’avènement de l’agriculture et de la domestication ont peu à peu conduit à l’extinction de ce magnifique animal.

En ressuscitant l’auroch, certains espèrent à la fois obtenir une bête capable de s’adapter à différents milieux et restaurer des territoires délaissés.

Quels sont processus à l’œuvre et les conséquences d’une telle expérience ?

Peintures de Lascaux représentant des aurochs. Prof saxx/Wikimedia

Un super-taureau

Nous pensons aujourd’hui que les caractéristiques des aurochs sont encore présentes, dispersées génétiquement à travers ses descendants qui se présentent sous la forme de puissants taureaux.

En les croisant et en sélectionnant des descendants présentant des traits dits de type « auroch », nous pourrions ainsi, en théorie, recréer un animal très similaire à celui éteint. Cette technique est connue sous le nom de reconstitution de taxon. Le taxon désigne une entité d’êtres vivants regroupés en fonction de caractères communs du fait de leur parenté. En croisant les descendants d’un même groupe, des scientifiques pensent pouvoir retrouver l’ascendant originel.

La première tentative de faire revivre les aurochs date des années 1930, en Allemagne. Elle fut conduite par deux directeurs de zoo, les frères Lutz et Heinz Heck, proches des idées et idéologues nazis.

Leur création, connue sous le nom de bétail Heck, a abouti assez rapidement, au bout de douze ans. Elle mélangeait des races de bétail domestique avec des taureaux venus d’Espagne.

Lutz et Heinz Heck se concentrèrent sur la taille et le caractère agressif des animaux, se montrant un peu moins soucieux de coller à la description anatomique des aurochs. C’est la raison pour laquelle personne aujourd’hui ne considère les bœufs Heck comme de véritables recréations d’une espèce éteinte.

Le bétail Heck aurait survécu à la Seconde Guerre mondiale et peuple depuis les pâturages et les jardins zoologiques d’Europe. Leurs qualités et capacités d’adaptation en font de « parfaits remplaçants » à l’auroch. C’est pourquoi la célèbre réserve naturelle d’Oostvaardersplassen aux Pays-Bas les emploie comme l’un de ses principaux herbivores.

Recréer la nature sauvage

Quel pourrait être le rôle environnemental de l’auroch ?

Durant la plus grande partie du XXe siècle, on a pensé que le paysage européen d’avant l’arrivée de l’humain se composait principalement de forêts.

Frans Vera, un biologiste néerlandais, a une autre hypothèse : selon lui, le paysage européen primitif se présentait plutôt comme une mosaïque composée de forêts, de prairies et d’autres types d’habitats. Une composition imputable à la présence de grands herbivores – dont les aurochs – qui auraient façonné le paysage par leurs habitudes de pâturage, un phénomène appelé « pâturage naturel ».

La réserve Oostvaardersplassen, fondée par Frans Vera, matérialise le résultat de son travail et de ses théories scientifiques. Les troupeaux de bovins Heck y ont été introduits pour aménager le paysage, afin d’observer comment réagissent les sols en présence de ces herbivores.

La théorie du pâturage naturel a séduit de nombreux écologistes et éleveurs soucieux d’impulser l’émergence d’une nouvelle nature « sauvage » à l’échelle européenne. Cette campagne en faveur de la réintroduction d’animaux sauvages sur les pâturages est l’une des principales motivations pour redonner vie aux aurochs.

Des espèces descendant des aurochs sont utilisées aux Pays-Bas pour recomposer les paysages d’un lointain passé. Alexas Foto/Pixabay

Au fur et à mesure que la planète s’urbanise, les terres rurales sont délaissées. En Europe, il est prévu que l’abandon des terres agricoles se poursuive à un rythme soutenu jusqu’au milieu du siècle.

Ce changement dans l’utilisation des terres à une échelle continentale a relancé le débat sur la restauration. Et l’hypothèse de Vera quant à la création d’un paysage mosaïque original pourrait bien inciter d’autres acteurs à réintroduire les grands herbivores.

Dessine-moi un auroch

Pour en arriver là, il faudrait toutefois parvenir à recréer un auroch ! Depuis les essais hâtifs des frères Heck, de nouvelles tentatives de reproduction ont été menées.

Il existe actuellement plusieurs projets en cours dans différents pays européens.

L’une des tentatives les plus importantes est ainsi conduite par la Fondation Taurus en partenariat avec Rewilding Europe, une organisation de restauration écologique. Des projets similaires existent aux Pays-Bas, en Allemagne et en Hongrie.

Mais il n’existe aucun critère commun permettant à tous d’atteindre le même objectif ou même de savoir à quoi devrait ressembler un auroch.

Le seul critère fiable est celui de la génétique ; mais ce n’est qu’en 2015 que le généticien Stephen Park et ses collègues ont pu séquencer le premier génome de l’auroch.

Or, ce matériel génétique provient d’un seul spécimen fossilisé. Beaucoup de travail reste ainsi à accomplir pour comprendre la variabilité génétique des espèces éteintes.

Mâles « Tauros » aux Pays-Bas, nés dans le cadre du programme éponyme destiné à « recréer » des aurochs. Henri Kerkdijk-Otten/Wikimedia, CC BY-SA

Il est d’autre part peu probable qu’une organisation ou un programme soit aujourd’hui en mesure d’imposer une norme déterminant quel animal, à l’avenir, serait ou non un auroch.

Le débat reste vif : certains avancent que ramener à la vie des espèces éteintes est dépourvu de toute éthique quand d’autres soutiennent le contraire.

Pour beaucoup, ce projet ressemble à une chimère.

Les expérimentations actuelles risquent surtout de mener à un futur peuplé d’aurochs « concurrents », une situation dont les trajectoires et conséquences génétiques demeurent inconnues.

Reste qu’une grande partie de l’effort pour recréer un animal éteint comporte une préoccupation d’ordre esthétique : l’humain souhaite avant tout que le « nouvel animal » colle avec l’idée et l’imaginaire qu’il s’est construit de l’ancien. Or, tout à l’ambition de faire revivre une espèce disparue, il se pourrait bien que nous en créions plusieurs…

This article was originally published in English