Refondation de l’école : de bonnes questions mais des réponses timides

Il faut savoir innover pour refonder l’école. Xavier Leoty/AFP

La question scolaire est la question sociale du XXIe siècle : d’ailleurs les politiques ne s’y trompent pas et chaque quinquennat inaugure un nouveau projet scolaire.

L’école est un lieu éminemment politique : elle sera au cœur de la prochaine campagne présidentielle. Dès son arrivée François Hollande engage par la loi du 8 juillet 2013 la refondation de l’école.

Une concertation de grande ampleur s’amorce qui accouche de bonnes questions, mais de réponses partielles. Tiennent-elles aux résistances collectives (de la société civile aux enseignants), aux lourdeurs bureaucratiques du système scolaire, aux contraintes et limites de l’action publique ou au défaut de courage politique ?

La fin de l’école ?

« La forme scolaire » au sens du sociologue Guy Vincent, c’est un espace (la classe, un « univers séparé pour l’enfance »), un temps (organisé par les savoirs à transmettre) et un professionnel en charge de cette transmission.

Dans notre histoire, c’est également un contrat didactique entre un enseignant et des élèves qui s’appuie sur une forme transmissive et verticale dans un modèle unique et monopolistique de savoirs disciplinaires (et de valeurs politiques sous couvert de neutralité).

Cette forme est aujourd’hui confrontée à une crise de légitimité : elle tient à une faille structurelle et à deux évolutions.

Le système scolaire français est plus inégalitaire que les écoles des pays comparables : la corrélation entre milieu social d’appartenance et performances scolaires y est plus forte, et les enfants issus de l’immigration ont deux fois plus de chance d’être en difficultés scolaires d’après le programme de l’OCDE Pisa.

L’école de l’égalité des chances n’a certes jamais été méritocratique et les discriminations sociales et ethniques se doublent d’inégalités économiques produites par la marchandisation des savoirs et des formations croissante (c’est le school business et le compromis scolaire, légitimé par les deux figures de l’héritier et du bousier a fait long feu.

Deux évolutions sont aussi à l’origine de cette remise de la forme scolaire. Le tournant global remet en cause la raison d’être de l’école, qui pendant des décennies à consister, quel que soit le pays, à former des citoyens intégrés à la nation. Le tournant global questionne autant la production des savoirs pour penser le monde que l’éducation au monde que l’école dispense.

La deuxième évolution, l’explosion des technologies numériques, fait éclater la « forme scolaire ». Le bâtiment physique n’est plus le lieu unique ni nécessaire pour transmettre la connaissance. L’accès via ces technologies à des sources d’informations et de connaissances différentes entraîne un déclin du monopole des établissements scolaires en matière de savoir : on passe d’un savoir institué à un savoir-relation. La notion même de savoirs s’est démultipliée avec les outils technologiques.

À l’issue de la concertation nationale sur la refondation est publié un rapport-diagnostic qui, sans être à la pointe de la réflexion notamment sur les questions de pédagogies, initie d’excellents questionnements d’une forme scolaire obsolète.

Des chantiers inédits

La réforme des rythmes scolaires est une excellente question : celle d’adapter non pas les enfants aux contraintes économiques des adultes (et accessoirement des lobbies touristiques) mais d’adapter horaires et vacances scolaires aux rythmes physiologiques d’apprentissage. La réponse : une réforme qui accroît le temps à l’école des enfants (et donc leur fatigue) et les inégalités économiques entre communes et donc familles.

La réflexion sur les notes à l’école est une excellente question dans un système français où le chiffrage est précoce, permanent, inéquitable la et contre-productif. La réponse : une circulaire qui indique que chaque équipe pédagogique choisira sa forme d’évaluation. Statu quo !

Revenir sur l’interdiction des mamans voilées à accompagner les sorties scolaires est une excellente question quand Najat Vallaud-Belkacem indique que sa position est conforme à celle du Conseil :

Le principe c’est que dès lors que les mamans les [parents] ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, comme l’indique le Conseil d’État, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus, l’exception.

La réponse : chaque directeur d’école décidera d’exclure ou pas des mamans voilées !

La réforme du collège est une vraie nécessité et la ministre n’a pas hésité à aborder avec courage la question de la pluridisciplinarité avec les EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) et son corollaire, la coopération entre enseignants, mais s’est bornée à proposer une réforme du collège qui, bien que suscitant les résistances du corps enseignant, ne change qu’à la marge l’ordonnancement disciplinaire caduque de notre école.

La question de la construction du lien social et de la fabrique du commun par l’école est un impératif dans une société pluriculturelle, mais les mesures pour « mettre la laïcité et la transmission des valeurs républicaines au cœur de la mobilisation de l’école » ont donné lieu à une surenchère dans l’affichage d’une laïcité conçue plutôt comme une réponse défensive que comme un projet pour le vivre-ensemble.

La remise en cause à bon droit des effets de la carte scolaire et de son assouplissement – depuis sa mise en œuvre à partir de la rentrée scolaire 2007 – sur la ségrégation sociale et ethnique des établissements scolaires en proposant une expérimentation dans plusieurs académies est un premier pas. Car l’école républicaine organise une homogénéisation sociale et ethnico culturelle. Mais de vraies propositions fortes comme la création de super établissements ou d’écoles aimants sont en attente.

Le plan numérique pour l’école est un vrai enjeu dans une société des savoirs où ni l’enseignant ni l’école ne peuvent revendiquer le monopole de l’accès aux savoirs. Mais il n’existe aucune vraie rupture pédagogique et didactique seule à même d’induire de vraies différences.

La refondation ouvre donc de nombreux chantiers nécessaires, mais y répond a minima. Certes, impossible de minorer les contraintes de l’action publique : résistances des acteurs, groupes de pression.

Ouvrir des pistes différentes…

Si en apparence l’école a changé, notamment avec les vagues de massification successives, si des innovations pédagogiques peuvent ça et là faire la preuve du dynamisme de certains professeurs, la « forme scolaire » n’a structurellement pas changé, hermétique aux pédagogies nouvelles qui datent pourtant de plusieurs décennies.

Sans multiplier les idées, on peut lancer quelques pistes principales.

Activons un levier non utilisé : le concours de recrutement des professeurs Recruter les enseignants autrement s’impose. Il ne suffit pas de savoir pour savoir enseigner. Pré-recrutons les enseignants à bac +2. Proposons des épreuves mixtes associant des savoirs disciplinaires, des savoirs pédagogiques et didactiques et des savoirs « transversaux » issus des sciences humaines et sociales, mais aussi des didactiques et des pédagogies pour proposer ensuite une formation en alternance. Cela permet une présence accrue d’adultes dans les établissements scolaires. Il faut donc la même année que le concours « théorique » introduire des épreuves pratiques et des épreuves collaboratives

Et donc, formons les enseignants autrement : il y a un échec patent de la formation des enseignants. Une formation mixte de deux ans en alternance s’impose. Dès la réussite au concours, la formation est prise en charge conjointement par l’université et par l’État (employeur dans le cadre de stages). Elle permet à la fois obtention d’un M1 et d’un M2 et une véritable formation professionnelle longue. Tout professeur stagiaire, en préparant son master devra nécessairement aussi participer à un travail de recherche, activité facilitée par les projets collaboratifs menés entre enseignants et chercheurs. La mise en place des projets collaboratifs en établissements scolaires permet la mise en œuvre d’une formation continue qui nourrit la recherche et s’en nourrit.

Restaurons la pédagogie : enseigner s’apprend et pas seulement sur le tas ! C’est un métier. Au-delà des savoirs disciplinaires, se forme aux pédagogies est indispensable. L’idée serait de former les professeurs en formation initiale et en formation continue obligatoire, de créer des espaces d’échanges réguliers entre praticiens et pédagogues intégrés dans l’emploi du temps des professeurs et promouvoir la recherche pédagogique à l’université.

Instaurons le lycée unique : il ne peut se concevoir sans une véritable révolution de pensée en éducation. C’est la disparition des filières porteuses de ségrégations et d’inégalités sociales et culturelles, mais pas non plus des parcours scolaires à la carte producteur de différenciations scolaires et sociales. Instaurons un tronc commun progressif et obligatoire, que chacun parcourt à son rythme et qui diffère selon les disciplines et des projets pluridisciplinaires. Le baccalauréat devient un examen de terme pour tous les élèves, porté par un recul de la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans. Il devra être remanié à l’aune de cette nouvelle conception du lycée, notamment en proposant des épreuves de niveau que chaque élève choisit de passer à son rythme.

Ouvrons l’école aux artistes et aux chercheurs : les inégalités scolaires tiennent pour une part à l’inégal accès à l’art et à la culture. L’accès scolaire mis en œuvre dans l’école renforce les inégalités scolaires puis sociales. Ouvrons l’école aux artistes et aux chercheurs dans le cadre de projets pédagogiques négociés. La mise en œuvre de projets collectifs au lycée, qui pourrait être étendue au collège nécessite de créer un espace ouvert dans l’Ecole pour les savoirs-se-faisant. Il suppose l’ouverture à des collaborations extérieures. Cela nourrirait la formation continue des enseignants et conférerait une légitimité et une diffusion accrues des savoirs scientifiques produits. Chanteurs, danseurs, comédiens, sculpteurs, romanciers, peintres… peuvent partager leur manière de penser la société.

Créons un observatoire du vivre ensemble : l’école produit les valeurs centrales de cohésion sociétale. Le savoir ne se transmet pas, il se construit. Il faut enseigner le sentiment d’appartenance commune. Un observatoire du vivre-ensemble est nécessaire. Il y a un déficit de travaux scientifiques en sciences humaines sur la question de l’identité collective et de formation des enseignants. Un observatoire du vivre-ensemble est une nécessité collective venant combler une double carence, le monde nord-américain en compte des centaines.

Plein d’autres suggestions fortes peuvent émerger : le collectif de travail, la fin de la classe, la fin des notes, une architecture scolaire du XXIe siècle, une école ouverte aux parents, à tous les savoirs, au numérique, à la vie… Bref, construire une école pour tous et pour chacun, car force est de constater qu’aujourd’hui l’école ne peut plus soutenir la foi en l’avenir.

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