Régionales 2015, la nouvelle configuration

A la Réunion, les partisans de Didier Robert (LR) célèbrent sa victoire. Grondin Emmanuel / AFP

Suite à l’abrogation par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault de la réforme du 16 décembre 2010 qui créait un conseiller territorial en remplacement des conseillers généraux et régionaux, les conseillers régionaux ont été rétablis, mais dans le cadre d’un nombre réduit de régions en métropole, 13 contre 22.

Coup de tonnerre au premier tour

Le premier tour de ces élections régionales,le 6 décembre, a été marqué par une nouvelle poussée du Front national, un net recul de la gauche et un résultat décevant pour l’alliance LR-UDI-MoDem.

Les résultats d’ensemble

Les résultats sont en % des inscrits pour les votants et les exprimés et en % des suffrages exprimés pour les forces politiques. En 2015, le MoDem et l’UDI sont avec LR. **Les résultats des listes d’union EELV-FG en PACA et Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées ont été répartis également entre EELV et le FG.* * La gauche était absente du second tour dans deux régions : Nord-Pas-de-Calais-Picardie et PACA où le PS avait retiré ses listes au profit des candidats LR. DR

Avec 50,1 % la participation reste faible, bien qu’en redressement sur celle des précédentes régionales de 2010 (46,3 %). Comme en 2010, conformément au modèle des élections intermédiaires, cette participation est politiquement différentielle au détriment du camp gouvernemental. Selon l’IFOP, seulement 45 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 52 % de ceux de François Hollande ont voté le 6 décembre contre 54 % de ceux de François Bayrou et surtout 62 % de ceux de Nicolas Sarkozy et 65 % de ceux de Marine Le Pen. On observait un phénomène du même type aux municipales et aux Européennes de 2014 ainsi qu’aux départementales de 2015.

Observons maintenant les résultats des forces politiques. Le succès du Front national est très net. Non seulement il confirme sa percée des Européennes de 2014, mais pour la première fois, avec 28,4 %, il devance l’ensemble LR-UDI-MoDem à 27,1 %. Le FN s’impose comme la première force électorale de France, il arrive en tête dans 6 des 13 régions métropolitaines, contre 4 pour l’Alliance LR-UDI-MoDem et 3 pour le PS et les divers gauches. Si le niveau du FN monte considérablement sa structure géographique et sociologique reste stable: France du Nord-Est, du Sud-Est et du Languedoc, ainsi que le pourtour de la région parisienne, artisans et commerçants, employés et ouvriers, faibles niveaux d’instruction. Il en va de même pour les motivations de vote (immigration et insécurité).

Pour l’Alliance de LR et des centristes (UDI et MoDem), devancée par le FN, le résultat - 27,1 % - est un échec, en particulier pour Nicolas Sarkozy. C’est le plus faible score jamais réalisé pour cet ensemble de forces, en recul de 3,4 points sur celui des régionales de 2010. Les Républicains et le Centre droit sont victimes d’une déperdition importante d’électeurs vers le FN. Leur manque de dynamisme électoral se manifeste également par les résultats significatifs des souverainistes (DLF et UPR avec 3,9 % et 0,9 %).

Valérie Pécresse (LR) a mis fin à 17 ans de règne de la gauche en Ile-de-FRance. Miguel Medina / AFP

La gauche, avec 37,3 %, confirme son faible niveau des Européennes et des départementales. A l’intérieur de celle-ci le PS, 23,5 % avec le PRG, accentue sa domination réduisant l’espace de la gauche contestataire malgré l’impopularité du pouvoir. Le PS arrive en effet nettement en tête de la gauche dans les 12 régions de France métropolitaine continentale. En Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées la liste d’union EELV-FG qui espérait devancer le PS, n’obtient que 10,3 % face aux 24,4 % de la liste PS-PRG.

Partout ailleurs, les résultats sont encore plus faibles pour EELV (6 %) qui ne dépasse les 5 % que dans 9 autres régions et pour le FdG (4,9 %) qui ne franchit ce seuil que dans 5. Par rapport à 2010, le recul de la gauche est massif (- 16,3 points) et affecte toutes ses composantes (PS - 6, EELV – 6,5, FG – 1,2, EXG – 2). EELV perd plus de la moitié de son électorat de 2010, année faste dans la dynamique de sa percée aux Européennes de 2009. Le PS récupère une partie des pertes écologistes dans les milieux urbains, compensant en partie ses pertes massives vers l’abstention et la droite.

Multiplication des triangulaires

Avec ces résultats, comme aux départementales, c’est l’ensemble de la configuration des affrontements qui est bouleversée.

En 2010, dans les 22 régions métropolitaines, à l’issue du premier tour les deux listes de tête étaient socialistes et UMP dans 20 régions, dans une région (Languedoc-Roussillon) une liste DVG socialiste dissidente et une liste l’UMP et en Corse une liste UMP et une liste indépendantiste. Le FN avait pu se maintenir au second tour dans 12 régions.

Cette fois-ci, non seulement le FN peut se maintenir partout, mais le cas de figure classique (Droite LR-UDI et PS en tête) ne se réalise que dans 4 régions sur 13 (Île-de-France, Bretagne, Pays de la Loire et Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes), dans 7 d’entre elles les deux listes de tête sont FN et LR, dans une FN et PS, et en Corse c’est une liste DVG et une liste indépendantiste qui arrivent en tête. On est ainsi passé d'un ratio de 21 régions sur 22 de dominance Gauche/droite à 8 sur 13 de dominante FN/ « partis du système ». Comme aux départementales de mars 2015, l’ancien système d’affrontement PS/LR devient minoritaire au profit d’un affrontement FN/LR ou PS.

Xavier Bertrand (LR), le nouveau président de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, élu grâce aux voix de gauche, en visite dans une usine Toyota.

Les listes LR-UDI-MoDem ont refusé tout retrait ou fusion se maintenant dans toutes les régions. Le PS s’est retiré en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en PACA au profit des listes LR-UDI-MoDem, son candidat refusant de le faire en ACAL (Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine), deux duels ont opposé le FN et les listes LR-UDI-MoDem. La gauche a fusionné au second tour entre PS, EELV et FG partout où c’était possible, sauf en Bretagne où le Ministre des Armées Jean-Yves Le Drian a refusé de fusionner avec la liste EELV (6,7%) qui ne pouvait se maintenir. On a ainsi eu des fusions PS-EELV dans 4 régions et des fusions PS-EELV-FG dans 3 régions. Au total dans les 13 régions on a deux duels FN/LR et alliés, 10 triangulaires (Gauche/LR et alliés/FN) et une quadrangulaire Gauche/indépendantistes/LR-DVD/FN en Corse.

Les gagnants et les perdants du second tour

Ce second tour a été marqué par l’échec général du Front national à conquérir des régions et une confirmation de la défaite de la gauche qui perd 7 régions métropolitaines au profit de la droite LR-UDI-MoDem.

Avec 58,5 % de votants, la participation progresse fortement sur le premier tour (+ 8,4 points) et aussi sur le second tour de 2010 (+ 7,4 points). Cette progression entre les deux tours est générale mais plus particulièrement marquée dans les régions où se déroulaient des triangulaires avec un FN fort au premier tour : Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine (+ 11,1), Bourgogne-Franche-Comté (+ 10,6), Centre-Val de Loire (+ 9,7), Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées (+ 9,7) et Normandie (+ 9,1).

Elle est nettement moindre dans trois régions où le FN était assez faible au premier tour (Bretagne + 5,3, Pays de la Loire + 7,3, Corse + 7,3) ainsi qu’en Nord-Pas-de-Calais-Picardie (+ 5,5), où la gauche s’était retirée. En PACA, où la gauche s’était également retirée, la progression de participation entre les deux tours est importante (+ 8,4) mais avec 4,7 % de blancs et nuls contre 1,5 % au premier tour.

Sur les 13 régions métropolitaines, la gauche en conserve 5 (Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, Bretagne, Bourgogne-Franche-Comté, Centre-Val-de-Loire, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées) et en perd 8, dont 7 vers la droite LR (6) et UDI (1) et une (la Corse) vers les nationalistes.

Cette nette défaite de la gauche, qui confirme son fort recul en voix du premier tour, a été cependant limitée par trois facteurs : 1) une mobilisation d’abstentionnistes du premier tour; 2) de bons reports de voix à l’intérieur de la gauche, (3) des triangulaires avec le FN qui ont partout divisé les voix de droite, la gauche n’obtenant au second tour plus de 50 % qu’en Bretagne (51,4 %).

La droite LR-UDI est la grande gagnante de ce second tour car elle l’emporte, grâce au soutien du PS, dans les trois régions que le Front national espérait conquérir (Nord-Pas-de-Calais-Picardie, PACA et Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine) et elle gagne quatre autres régions sur la gauche en triangulaire avec le FN - Pays-de-la-Loire, Auvergne-Rhône-Alpes, Normandie et Île-de-France - cette dernière victoire étant la plus importante et la plus symbolique. Au second tour les listes LR-UDI-MoDem en triangulaire avec la gauche et le FN ont fortement progressé. Elles ont mobilisé des abstentionnistes du premier tour, récupéré la plus grande partie des suffrages s’étant portés sur les listes divers droite ou DLF du premier tour ainsi qu’une petite partie, particulièrement dans des milieux favorisés, des suffrages FN du premier tour.

Le Front national est le grand perdant du second tour car, dans les trois régions où il espérait l’emporter, il a été victime d’une mobilisation d’électeurs de gauche et d’abstentionnistes du premier tour derrière les candidats LR qui l’emportent nettement grâce au « Front républicain ».

Victoire historique des nationalistes en Corse. Pascal Pochard-Casabianca / AFP

Dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Marine Le Pen ne progresse que de 1,6 point entre les deux tours (42,2 % contre 40,6 %) alors que Xavier Bertrand passe de 25 % à 57,8 %. En PACA, Marion Maréchal-Le Pen progresse de + 4,6 points (45,2 % contre 40,6 %) mais Christian Estrosi passe de 26,5 % à 54,8 %. En Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, Florian Philippot stagne à 36,1 % alors que Philippe Richert progresse de 12,6 points (de 25,8 % à 48,4 %). On observe que dans certaines communes le FN obtient moins de voix au second tour qu’au premier, même là où il pouvait l’emporter en duel, comme à Calais, dans la région où Marine Le Pen était candidate.

Ces résultats montrent que le FN reste une force impuissante, incapable de transformer son influence électorale en pouvoir politique effectif à cause du fort rejet qu’il continue de susciter dans la majorité de l’opinion. Il n’en reste pas moins qu’il progresse considérablement en terme d’élus dans les conseils régionaux devenant, avec 358 sièges, le second parti derrière LR (478) et devant le PS (339).

Les résultats en sièges montrent aussi l’ampleur de la défaite de la gauche. Sur les 1722 sièges en France métropolitaine, la gauche perd plus de la moitié de ses sièges passant de 1112 à 545 (- 567), la droite LR-UDI-MoDem-DVD progresse de 471 à 790 (+ 319), le FN et l’extrême droite de 117 à 358 (+ 241), et les « divers » de 22 à 29 (+ 7).

En Corse, les nationalistes l’emportent pour la première fois à des élections régionales avec 35,3 % face à la gauche sortante (28,5 %), à la liste LR-DVD (27,1 %) et au FN (9,1 %).

En Outre-mer les résultats ne sont pas bons non plus pour la gauche. En Guadeloupe, le président sortant socialiste et ancien ministre Victorin Lurel perd face à une liste comprenant des divers gauche et l’essentiel de la droite. En Martinique, la liste de gauche (PPM et PS) du président sortant Serge Letchimy est battue au second tour par la coalition des indépendantistes et de la droite. A la Réunion, la liste LR-UDI du président sortant Didier Robert l’emporte au second tour face à la coalition de la gauche et du MoDem. En Guyane, la liste de coalition LR-DVG du président sortant Rodolphe Alexandre l’emporte au second tour face à la liste de gauche.

Des résultats ambigus pour les forces politiques

Ces résultats présentent de nombreuses ambiguïtés qui rendent leur interprétation par les forces politiques complexe, et par-là même peuvent accentuer les conflits et/ou favoriser l’immobilisme.

Chez les Républicains, les adversaires de Nicolas Sarkozy, s’appuyant sur les résultats du premier tour, peuvent constater son total échec à faire reculer le FN et à favoriser une quelconque dynamique électorale face à un gouvernement pourtant très impopulaire. Mais ses partisans et ceux d’une ligne dure auront beau jeu de constater les meilleures performances électorales des tenants d’une « droite décomplexée » comme Laurent Wauquiez que celles des modérés comme Philippe Richert, Virginie Calmels ou les trois têtes de liste UDI.

De plus, le fait que trois présidents de région LR sur 6 doivent leur élection au soutien du PS au second tour face au FN, et ont publiquement remercié la gauche pour cela, est un ferment certain de division stratégique dans ce parti, en particulier dans ces trois régions. Chez les centristes de l’UDI, les résultats sont très décevants, avec une seule région de gagnée, la Normandie avec Hervé Morin, contre trois espérées. Mais inversement la poussée du FN rend leur alliance encore plus indispensable pour les Républicains.

Au FN, le paradoxe s’accentue entre un éclatant succès de premier tour et un échec massif au second face à son isolement et au succès du Front républicain. Le FN, s’il a échoué à conquérir des régions, a cependant contraint le PS et LR à se coaliser publiquement contre lui, renforçant son image de seule alternative au « système ». Toutefois, si le niveau du FN au premier tour rend de plus en plus crédible l’accession de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, son échec si net au second tour de l’élection régionale dans une région très favorable rend encore moins crédible la perspective d’une victoire en 2017.

A gauche, le PS, comme aux départementales de mars, est soulagé d’avoir évité un désastre total, mais le prix est quand même lourd avec l’élimination totale dans deux régions historiques (Nord-Pas-de-Calais-Picardie et PACA) et une crise interne dans une troisième (Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine). De plus, les victoires n’ont été acquises pour la plupart qu’en triangulaire, or la présidentielle est un duel au second tour. Le PS reste prisonnier du dilemme de la nécessité de rassembler la gauche dès le premier tour alors que sa politique, en particulier économique, divise profondément celle-ci. Seuls les résultats du Front de gauche et d’EELV échappent à toute ambiguïté : leur défaite est totale. Mais cela soulève une autre question : comment vont-ils justifier des candidatures à de prochaines élections, notamment la présidentielle ?