Régionales 2015 : le FN à la conquête du Nord-Pas-de-Calais/Picardie

Les trois principales têtes de listes en Nord-Pas-de-Calais-Picardie Pierre de Saintignon (PS) Marine Le Pen (FN) and Xavier Bertrand (LR) avant leur débat à Lille le 27 octobre 2015. Philippe Huguen/AFP

Après la fusion des deux régions Nord-Pas-de-Calais et Picardie votée dans le cadre de la Loi NOTRe – malgré l’opposition marquée des caciques du PS du Nord – les élections de décembre 2015 constituent une première. Elles concernent cinq départements – Nord, Pas-de-Calais, Aisne, Oise, Somme – regroupant 6 millions d’habitants et 4,2 millions d’inscrits sur les listes électorales. L’essentiel du potentiel électoral et du nombre de conseillers régionaux est constitué par les deux départements du Nord et du Pas-de-Calais qui représentent respectivement 45 % et 25 % des habitants et, au total, 112 des 170 futurs conseillers régionaux.

Depuis 1986, date de la première élection des conseils régionaux au suffrage universel direct, les deux régions ont connue des destins politiques quelque peu différents.

Deux régions distinctes politiquement

Dans le Nord-Pas-de-Calais, le Parti socialiste a toujours tenu les rênes, sauf entre 1992 et 1998 lorsque l’écologiste Marie-Christine Blandin présidait – mais dans le cadre d’une coalition qui associait les socialistes -. En 2010, la liste menée par le président sortant Daniel Percheron l’a emporté avec 51,9 % des suffrages exprimés au deuxième tour après avoir fusionné avec les listes Europe Écologie et Front de Gauche qui avaient obtenu respectivement 10,3 % et 10,7 % au premier tour. Le Front de Gauche n’a pas participé à l’exécutif durant la mandature qui s’achève.

En Picardie, la Région a connu deux périodes successives : de 1986 à 2004 elle a été dirigée par la droite (Charles Baur), avec le soutien du FN entre 1998 et 2004 ; de 2004 à 2015, c’est le PS (Claude Gewerc), allié aux écologistes, mais sans le soutien du Parti communiste puis du Front de Gauche qui en a assuré la présidence. En 2010, le PS allié au deuxième tour avec Europe Écologie (qui avec 9,98 % obtenu au premier tour ne pouvait pas se maintenir) a obtenu 48,3 %, le PC et le FG, qui faisaient listes séparées au premier tour, ayant refusé de faire liste commune au deuxième tour.

Dans les deux régions, le deuxième tour de 2010 s’est joué dans le cadre de triangulaires mettant en scène la gauche, la droite et le Front national. La droite républicaine a obtenu 34,4 % en Picardie, où elle est historiquement mieux implantée, et 25,9 % dans le Nord-Pas-de-Calais. Le Front national est passé de 15,8 % à 19,3 % entre le premier et le deuxième tour an Picardie et de 18,3 % à 22,2 % dans le Nord-Pas-de-Calais. Dans les deux conseils régionaux, le FN compte des élus depuis 1986.

L’abstention en 2010 a été particulièrement élevée, supérieure à la moyenne nationale, avec 54,4 % au premier tour et 48,8 % au deuxième tour en Picardie et respectivement 55,5 % puis 50,8 % dans le Nord-Pas-de-Calais. Idem pour les bulletins blancs et nuls, entre 3,8 % et 4,6 % selon les régions. Les données dont on dispose actuellement laissent à penser que l’abstention sera comparable à 2010. Elle est proche dans la plupart des départements, plus forte dans le Nord.

Une poussée continue du FN

Le contexte politique de la nouvelle région est marqué depuis 2014 par une très forte poussée électorale du FN sur des terres qui lui ont toujours été favorables, mais sont devenues, depuis une quinzaine d’années, ses principales zones d’influence en France, en dehors de la région PACA. Le FN y a emporté largement les élections européennes et réalisé des scores très élevés aux élections municipales (en gagnant au passage les villes de Hénin-Beaumont, dès le premier tour, et de Villers-Côtteret). Lors des élections départementales de 2015, il a gagné dix cantons (six dans le Pas-de-Calais et quatre dans l’Aisne), sur un total de trente-et-un cantons gagnés en France, réalisant un score moyen de 34,2 % au premier tour, contre 26,3 % en moyenne nationale, dépassant 40 % des voix dans vingt cantons au premier tour et atteignant au moins 22 % des suffrages exprimés dans les cantons les moins « favorables ».

Le FN peut, en outre, s’appuyer sur la très forte notoriété de sa tête de liste régionale, Marine Le Pen, et sur un réseau d’élus et de militants plus importants que dans les autres régions. Il bénéficie aussi de façon évidente des « effets de contexte » liés aux attentats de janvier et de novembre et à la crise migratoire, symbolisée par la situation particulière de Calais.

La gauche socialiste, qui dirige donc les deux Régions, a perdu la présidence de quatre des cinq Conseils départementaux en avril 2015 ainsi que plusieurs villes importantes lors des municipales de 2014 (Amiens, Roubaix, Tourcoing, Dunkerque, Maubeuge…). Elle subit clairement un double effet négatif lié, d’une part, au rejet massif des politiques gouvernementales et, d’autre part, à une réelle usure du pouvoir alliée à une incapacité à renouveler ses élites dirigeantes et, surtout, ses pratiques militantes et gouvernantes. À cela se sont ajoutés, surtout dans le département du Nord, des affrontements internes majeurs autour du contrôle de la Fédération qui n’ont pas contribué à lui donner l’image d’une formation politique unie et en ordre de bataille.

Les autres forces de gauche sont également affaiblies. EELV n’a pas su capitaliser sur sa participation aux deux exécutifs régionaux pas plus que sur la mise sur l’agenda des questions liées au réchauffement climatique. Le parti écologiste a peiné aussi à stabiliser sa stratégie électorale entre l’alliance possible avec le Parti socialiste, avec lequel il a dirigé les deux régions depuis 2010, et l’option, finalement retenue, de candidatures autonomes avec le Parti de Gauche, lui-même en rupture avec le Parti communiste au sein du Front de Gauche. La division forte de la famille écologiste, marquée par le départ de plusieurs caciques régionaux du Parti, alliée à l’incertitude autour de la « marque » Front de Gauche, sujette à rivalité entre PG et PCF, n’ont pas aidé à construire une campagne électorale lisible pour l’opinion.

La droite républicaine s’est renforcée électoralement depuis 2012, surtout en conquérant la présidence de 4 départements et de plusieurs villes. Elle a également su faire l’unité autour des Républicains avec l’UDI et le MoDem, ce qui a n’a pas toujours été le cas dans deux régions où les rivalités entre droite et centre sont souvent importantes. Sur le papier et sur le plan tactique, elle n’a jamais été aussi près de l’emporter.

Neuf listes en piste

Ce sont finalement neuf listes qui ont été déposées pour participer au premier tour. En allant de la gauche vers la droite : Lutte ouvrière ; le Parti communiste ; EELV allié au PG et à Nouvelle Donne ; le Parti socialiste allié au MRC et au PRG, EE ; Nous Citoyens ; Les Républicains alliés à l’UDI, au MODEM et à CPNT ; Debout la France ; l’Union Populaire Républicaine ; le Front National.

Les listes les plus importantes sont dirigées au plan régional par Marine Le Pen conseillère régionale depuis 1998 ; l’ancien ministre et maire de St Quentin Xavier Bertrand ; le premier vice-président PS de la Région Nord-Pas-de-Calais, et bras droit historique de Martine Aubry, Pierre de Saintignon ; la porte-parole nationale d’EELV et vice-présidente de la Région Nord-Pas-de-Calais, Sandrine Rousseau. La campagne voit donc s’affronter des personnalités régionales, incarnées par des élus régionaux peu connus au-delà des frontières, et des personnalités nationales, moins implantées régionalement. La candidature de Marine Le Pen est clairement située dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017, celle de Xavier Bertrand liée à son projet de participer aux Primaires de la droite en 2016.

La campagne électorale a été largement tronquée par les événements du 13 novembre. Elle n’a jamais été réellement centrée sur les enjeux régionaux, pas plus que sur les compétences des Conseils régionaux ou sur la fusion des deux régions. Le contexte politique national joue contre les candidats de gauche qui voulaient faire campagne sur leur bilan et leur projet tout en mettant en avant leur connaissance réelle, et peu discutée, des questions régionales. Alors même que les résultats électoraux depuis 2014 donnaient un statut d’outsider voire de favorite à Marine Le Pen, il est avéré que les événements récents n’ont fait qu’ajouter à son actif. Sa méconnaissance, pour ne pas dire son désintérêt, des sujets régionaux a été totalement oubliée en cours de route au fur et à mesure que la campagne se nationalisait.

Le Front national en tête

Les enquêtes d’opinion conduites depuis le mois de juin 2015 ont toujours donné une avance certaine au Front national au premier tour et l’on toujours donné vainqueur au deuxième tour en cas de triangulaire. Il convient de rappeler ici que la règle électorale qui attribue 25 % des sièges à la liste qui l’emporte au deuxième tour (ce quelque soit son score) permet, en cas de triangulaire, d’avoir la majorité absolue des sièges -ici 86- à partir du moment où l’on emporte l’élection en faisant au moins 34 % des voix. Or, le FN n’a jamais été crédité d’un score inférieur à 35 % dans les sondages.

La conjonction de la crise migratoire et des attentats du 13 novembre a renforcé les intentions de vote en faveur du FN jusqu’à 42 % au premier tour. Marine Le Pen est également donnée gagnante, de justesse, ou à égalité en cas de duel avec Xavier Bertrand dans les dernières enquêtes. Dans tous les cas de figure, le FN progresse d’un tour à l’autre et ses électeurs sont ceux dont les intentions de vote sont les plus assurées d’ores et déjà.

La gauche atteint avec difficulté 30 % d’intentions de vote au premier tour entre trois listes. Les listes situées à la gauche du PS ne réussiront par leur pari de sortir du premier tour devant lui pour dicter leurs conditions pour le deuxième tour. Cette option d’un « Syriza à la française » a échoué dès la constitution des listes lorsque le PC a refusé la main tendue par EELV et le PG pour des raisons officiellement liées au choix de la tête de liste. Depuis lors, les intentions de vote pour le PC tournent autour de 5 % en moyenne quand celles pour la liste EELV/PG ont décliné jusqu’à se stabiliser aujourd’hui vers 6 %. Le Parti socialiste quant à lui se voit accorder entre 17 % et 21 % ce qui ne met pas en cause son leadership à gauche, mais le place dans une situation très difficile dès lors qu’il ne pourra pas sortir en deuxième position du premier tour.

Quant à la droite républicaine, elle n’a cessé de perdre des intentions de vote depuis l’été passant progressivement de 30 % environ à moins de 25 %. Ce score potentiel est faible dès lors qu’elle se présente unie dès le premier tour et résonne déjà comme un échec pour Xavier Bertrand. Il s’explique sans doute par l’échec de la stratégie « droitière », initiée par Xavier Bertrand, mais qui tente depuis quelques semaines de se recentrer, et par le fait que la séquence politique ouverte par les attentats profite d’évidence au Front national et à lui seul.

Les inconnues du second tour

L’avance remarquable accordée par les derniers sondages à Marine Le Pen au premier tour (18 points sur Xavier Bertrand, 25 sur Pierre de Saintignon) interroge déjà sur l’organisation du deuxième tour et sur ses résultats envisageables. Il apparaît clairement qu’une triangulaire permettrait à Marine Le Pen de l’emporter assez largement, avec 8 à 10 points d’avance sur le deuxième. Seul un duel laisse encore planer une incertitude quant au résultat final, dans l’hypothèse bien comprise où les électeurs de gauche dans leur diversité se reporteraient fortement vers le candidat de droite.

Alors que la campagne se termine déjà, les débats évoluent déjà vers le deuxième tour sans que les têtes de liste sachent assez précisément quoi faire, en dehors bien entendu de Marine Le Pen. Le désistement pur et simple des listes de gauche, associée le cas échéant à un appel à faire barrage au FN, apparaît comme la solution la plus claire pour leurs électeurs. Elle est toutefois loin de régler deux questions d’importance : d’abord celle de la disparition pure et simple des élus de gauche du Conseil Régional ; ensuite celle de la « qualité » des reports de voix des gauches vers Xavier Bertrand tant celui-ci est considéré comme trop marqué à droite.

Le problème majeur à ce stade pour les listes opposées à Marine Le Pen est qu’elles peuvent difficilement commencer à préparer le deuxième tour sans démobiliser ou désarçonner leurs électeurs. Ce alors même que le temps accordé pour se réorganiser sera extrêmement court puisque les listes devront avoir été déposées par la tête de liste régionale au plus tard à 18h le 8 décembre, 46 heures à peine après les résultats du premier tour.