Régionales 2015 : sanction par explosion

Marion Maréchal-Le Pen, en meeting à Marseille, le 9 décembre 2015. Boris Horvat/AFP

Ces élections régionales, promises il y a peu encore à une indifférence polie, occupent à présent le devant de la scène. Au point d’en éclipser la COP21. Comme nous l’avions pressenti, elles constituent un tournant spectaculaire de notre système partisan et une étape décisive pour l’installation du FN dans la triade sulfureuse qu’est devenu le paysage politique français. Ici s’illustre brutalement l’aboutissement d’un bilan politique – droite/gauche confondues – calamiteux : depuis 1993, l’instabilité permanente, les alternances accélérées, avaient signalé une perte considérable de l’efficience politique. Au point de rendre croyable le pari fou du FN pour près d’un Français sur six (et d’un sur trois de ceux qui votent) ! Et que d’arbitre, le FN se soit transformé en meneur de jeu électoral.

Comme au bon vieux temps…

Pourtant, il y avait eu, huit mois auparavant, une répétition générale grandeur nature du nouveau spectacle lors des départementales. On pouvait y voir déjà les principaux ingrédients des actuelles régionales : une expansion géographique du vote FN, qui gagne d’ailleurs plus en territoire qu’en voix ; une ruralisation galopante de ses partisans, accompagnant son enracinement dans l’électorat populaire ; une gauche en déclin (voire en décrochage) ; une droite malade et affaiblie, ne tirant pas tout le profit du recul de la gauche ; un engourdissement d’une bonne moitié de l’électorat. Tous éléments que l’échelle territoriale régionale se contente de grossir sans déformer. La focale entraîne un effet de loupe, épaissit le trait.

Un regard sur la région BFC (Bourgogne-Franche-Comté), par exemple, suffit à le confirmer. Par rapport au mois de mars, la participation recule de 44 241 votes ; la gauche perd 51 455 voix, la droite 42 368 ; pendant que le Front n’en gagne « que » 24 812. Et dans cette symbolique terre rurale et de gauche qu’est la Nièvre, 309 des 312 communes placent la liste FN en tête ! Voilà qui suffit à ramener nos trois protagonistes dans l’espace d’un mouchoir de poche.

Pourtant, tout à leur stratégie néo-présidentielle, ni le PS ni LR n’avait tiré les leçons des départementales. Tous deux s’étaient contentés de se féliciter d’une victoire à la Pyrrhus qui ne laissait aucun département au FN, pourtant majoritaire dans sept d’entre eux. Ils sont allés au combat avec une offre politique aussi traditionnelle que divisée, comme au bon vieux temps. Dans des élections déterritorialisées, où les enjeux nationaux sur-imprimés par une atmosphère sécuritaire ont effacé les enjeux régionaux, la voie était dégagée pour l’installation officielle du nouveau ménage à trois. Le sentiment de mal-être diffus ajouté au malaise politique ambiant a fait le reste.

Le salaire de la peur

Que s’est-il donc finalement passé ? Conformément à la règle généralement observée, les régionales ont d’abord été un vote sanction pour la majorité nationale en place, tant par la distribution des votes que par l’abstention. La singularité, et non des moindres, qui tend à faire oublier ce phénomène premier, c’est que ce n’est pas d’abord l’opposition parlementaire qui capte le bénéfice du rejet, mais le FN. Ramassant le salaire de la peur et la perte de confiance dans les partis de gouvernement, l’extrême droite (quel que soit son désir de ne plus se voir qualifier ainsi) tire le plein bénéfice d’une sanction qui, au-delà de la gauche, s’élargit à la droite.

Car, dans une France malade de ses partis de gouvernement, la droite paye également un lourd tribut au vote sanction. La gauche, tout en régressant très sensiblement, a pu parvenir dans certaines régions à amortir un peu sa chute grâce à un vote utile et une amorce de réflexe légitimiste dès le premier tour (BFC ou Normandie par exemple). Tant par abstention que par abandon, la droite essuie de lourds revers sur l’ensemble des régions qui lui semblaient promises au lendemain des départementales. C’est le cas notamment en PACA, en Acal (Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine), en Centre et en BFC notamment.

Abstention et sanction autorisent donc l’installation sauvage du triphasé sur le système politique. Toute la France est affectée, la surchauffe de la vapeur électorale mettant la marmite de Papin en ébullition. Mais les nouvelles règles du jeu ne s’imposant pas avec la même rigueur dans toutes les régions, leurs effets sont inégaux. Certaines restent conformes au fonctionnement habituel, d’autres explosent littéralement, d’autres enfin sont au bord de l’implosion.

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Si l’on excepte la Corse, dont le particularisme est une fois de plus confirmé par l’existence de l’unique quadrangulaire, le paysage régional est donc éclaté en trois familles, composée chacune de quatre régions et que nous avons regroupées entre elles suivant le degré de perturbation du schéma habituel. Et, donc, suivant la capacité du FN de dérégler ou non l’alternance habituelle des deux partis jusque-là dominants.

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Les biphasées sont les régions ou le schéma d’alternative traditionnelle droite/gauche reste pleinement opératoire. Le FN y est soit faible (Bretagne, Ile-de-France), soit trop distant de l’une ou l’autre des forces dominantes (Aquitaine et Pays de la Loire). Au vu du premier tour et de leur histoire, ces quatre régions sont susceptibles de se partager également entre la droite et la gauche (Bretagne et Aquitaine pour la gauche, Ile-de-France et Pays de la Loire pour la droite).

A l’opposé, on trouve les quatre « explosées », celles où la nouvelle donne a fait éclater la bipolarisation traditionnelle. De deux manières cumulatives : en plaçant le FN en tête de manière très significative ; en renvoyant à un étiage très bas l’un des deux partis de gouvernement (16,1 % pour le PS en ACAL ; 18,8 % pour LR en Languedoc-Midi-Pyrénées). Constat qui se confirme à l’observation des cumuls droite et gauche (par exemple, 23,77 % pour la Gauche en PACA).

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A l’exception de Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, où la gauche conserve un solide avantage potentiel de voix au premier tour, le devenir des trois autres régions explosées est fortement indéterminé : il dépend de plusieurs paramètres comme la dynamique électorale, la mobilisation des abstentionnistes, la qualité des reports, le respect des consignes officielles, le refus ou l’acceptation du FN, la fidélité partisane… Toutes choses qui peuvent se cumuler ou se contrarier. La nouveauté du schéma interdisant par ailleurs toute comparaison.

C’est cette même imprévisibilité qui caractérise la troisième famille, celle des régions « triphasées ». Elle se subdivise toutefois elle-même en deux sous-familles : les triphasées « accomplies » que sont les Régions BFC et Centre ; celles en voie de triphasage, Auvergne-Rhône-Alpes et Normandie, qui relèvent encore pour une part de la catégorie des biphasées. Elles ont en commun d’avoir un FN arrivé en tête dans deux cas (BFC, Centre), à quasi-égalité (Normandie) ou en deuxième position (ARA). Chez ces hybrides, l’existence d’un potentiel important de voix alliées pour les partis de gouvernement exclut, a priori, une victoire du FN, sans qu’il soit possible d’établir un pronostic sur qui peut l’emporter au deuxième tour.

Ménage à trois dans un mouchoir de poche

Chez les triphasées « accomplies » en revanche, la situation est totalement inédite au premier tour et en totale incertitude pour le second. Plus nettement encore en BFC que dans la Région Centre, où la Gauche paraît virtuellement disposer d’un avantage. Rien de tel en BFC, où au premier tour, le FN a recueilli 31,48 %, la liste LR-UDI 24 %, la liste PS, 22,99 %. Au second tour, en cas de report parfait des deux camps, on obtiendrait : 31,52 % pour la gauche, 33,35 % pour la droite, le FN étant supposé rester constant (bien qu’une lourde incertitude pèse notamment sur les reports de « Debout la France »).

Les trois listes, sous réserve d’une dynamique de mobilisation dont personne ne sait exactement à qui elle profitera, ne disposent donc d’aucune marge significative. Malgré le risque évident d’offrir la Région au FN, la liste socialiste, arrivée troisième et sans réelles réserves de voix, a décidé de se maintenir alors même que les départementales ont établi deux faits : que la Bourgogne est largement à droite ; que le FN y a montré sa capacité à surmobiliser ses électeurs au second tour.

Quoi qu’il en soit, l’irruption du triphasage politique a, d’ores et déjà, largement entamé le système partisan. Sans que le processus soit achevé, il rend déjà incertaine l’issue dans huit régions sur douze. L’heure n’est plus à de petits calculs mathématiques sur les reports éventuels, effacés qu’ils seront par la tension entre la peur d’une victoire du FN et la confirmation d’un vote sanction. Sans savoir si l’une neutralisera l’autre, ni à qui elle profitera.