Résistance aux antibiotiques : l’apocalypse est-elle au bout du chemin ?

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Des chercheurs chinois ont découvert récemment que des bactéries E. coli résistaient à un antibiotique dénommé colistine, qualifié souvent d’antibiotique du dernier recours. Cette découverte a conduit les experts à une mise en garde : une ère post-antibiotiques pourrait advenir. Ce qui inquiète précisément les professionnels de santé c’est le fait que le bout circulaire d’ADN qui rend les micro-organismes résistants à la colistine risque de se transmettre à d’autres souches de bactéries néfastes.

Ce cercle fait d’ADN, connu sous le nom de MCR-1, a été découvert sur une structure circulaire d’ADN que l’on appelle un plasmide. Les plasmides sont porteurs d’ « options supplémentaires » pour les bactéries : en l’occurence, des gènes qui ne sont pas essentiels à la survie mais qui peuvent être bénéfiques pour l’organisme considéré. Dans ce cas précis, survivre en présence de colistine. Quelques plasmides peuvent être répliqués et transmis à d’autres bactéries, leur apportant les options supplémentaires.

Les chercheurs chinois estiment que la bactérie E. coli résistante, découverte à l’origine dans les porcs et les produits carnés, a développé la capacité à résister à la colistine en raison de l’utilisation intensive de cet antibiotique dans la nourriture des animaux.

Les résistances évoluent

La colistine rend la membrane de la cellule bactérienne plus facile à traverser pour les médicaments. C’est pourquoi elle est couramment utilisée pour traiter les infections résistantes aux antibiotiques. Elle peut tuer les bactéries pathogènes à elle seule, mais elle est utilisée le plus souvent en conjonction avec d’autres antibiotiques.

Quand les bactéries comme E. coli sont continuellement exposées à la colistine, celles qui n’ont pas de défense meurent. D’autres survivent, car elles ont, face aux antibiotiques, développé une résistance grâce à la mutation naturelle de l’ADN pendant la division cellulaire. Et ce sont elles qui vont transmettre ces changements bénéfiques à la génération suivante. Si bien que vous vous trouvez finalement avec toute une population de microbes résistants à l’antibiotique.

Les bactéries résistent à la colistine de plusieurs façons. La colistine n’est plus en mesure de coller à la bactérie ; ou bien la membrane de la cellule devient plus résistante ; ou encore l’antibiotique peut être éjecté de la cellule par les bactéries.

Les unes renforcées, les autres affaiblies

Développant notre propre recherche à l’université Trent de Nottingham, nous avons exposé les bactéries au même antibiotique, et nous avons vu que certaines résistaient et d’autres non.

Nous avons étudié, comme beaucoup d’autres groupes, le processus selon lequel la bactérie devient résistante à la colistine et nous avons créé des souches résistantes par le biais de semaines d’exposition à cet antibiotique et à d’autres anti-bactériens.

Comme certains désinfectants fonctionnent de la même façon avec la colistine, nous avons voulu savoir si l’exposition aux désinfectants, à la maison ou à l’hôpital, entraînait une résistance à la colistine. Dans les bactéries mutantes que nous avons engendrées, certaines ont réussi, plus qu’auparavant, à envahir les cellules humaines, mais d’autres ont perdu tout pouvoir de pénétration. Aussi aimerais-je bien savoir quels autres changements ont été observés dans les bactéries étudiées par les chercheurs chinois.

Je me souviens, avec regret, que les premières bactéries résistantes à la colistine que j’ai étudiées possédaient une membrane de cellule plus solide : mais à cause de cette rigidité, elles avaient tendance à mourir quand je les entreposais au froid. Leur rigidité, tellement utile dans la lutte contre la colistine, signifiait qu’elles se détruisaient à des températures très basses. Ainsi, la bactérie résistante à la colistine découverte par les chercheurs chinois a pu être affectée par d’autres facteurs – plus néfastes aux bactéries que bénéfiques.

Vitesse d’acquisition

Cependant, la vitesse à laquelle les bactéries ont acquis la résistance constitue l’aspect le plus alarmant de cette dernière découverte. Une seule interaction entre des bactéries résistantes et non résistantes peut dès lors donner deux organismes résistants, le plasmide étant copié et passant d’une bactérie à l’autre.

Jusqu’à présent, les bactéries ayant développé de la résistance à la colistine auraient nécessité une longue période d’exposition à l’antibiotique avant qu’une souche résistante ne se développe. La résistance portée par le plasmide est beaucoup plus rapide. Il ne s’agit pas là du lent glissement de changements accumulés, mais du transfert, en un seul coup, de tout l’ensemble de gènes requis pour cette opération.

Ce transfert de plasmide d’un gène résistant a été observé depuis quelque temps avec d’autres antibiotiques – y compris ceux associés à la colistine –, mais, jusqu’à maintenant, cela n’avait pas marché avec la colistine seule.

Bactéries sans frontières

Les plasmides « coûtent cher » aux bactéries qui les portent parce qu’ils requièrent beaucoup d’énergie. Ainsi, il faut qu’il y ait une force motrice qui mette à mort les bactéries non porteuses de plasmide pour que cette capacité se transmette de génération à génération.

Une nouvelle recherche parue dans la revue The Lancet suggère que l’utilisation de la colistine chez les animaux de ferme, là où les bactéries ont été isolées, en est la cause probable. Car, parmi les bactéries exposées de façon ininterrompue à la colistine, seules ont survécu celles qui portaient le plasmide. En outre, ce n’est pas la première fois que l’utilisation d’antibiotiques sur des animaux de ferme a produit des bactéries capables de causer des infections résistantes aux antibiotiques chez les humains.

La résistance aux antibiotiques se joue des frontières. Shutterstock

L’usage de la colistine pour traiter les animaux de ferme est rarement pratiqué en Europe. Toutefois, les voyages aériens et le mépris affiché des bactéries pour les frontières nationales signifient une chose : c’est seulement une question de temps avant que l’on ne voie débarquer ici l’une de ces souches. Je serais curieux de savoir à quel degré ce plasmide est conservé au sein de la population bactérienne dans des zones où l’on ne rencontre pas généralement de colistine. Ou bien est-ce que les gènes migrent au sein du chromosome de la bactérie, devenant ainsi une partie normale du micro-organisme et non pas un supplément optionnel.

Tout ceci pour rappeler que, quand il s’agit de résistance aux antibiotiques, il n’est pas seulement question de prescription locale, mais d’une utilisation au niveau mondial. Les infections résistantes aux antibiotiques constituent un problème mondial et la réponse doit être donnée à la même échelle.

This article was originally published in English