Retour vers le futur : quand le capitalisme de plate-forme nous renvoie au « domestic system » préindustriel

Un chauffeur Lyft à Washington : un capitaliste sans pouvoir, géré par un manageur virtuel, l’algorithme ? Elvert Barnes/Flickr, CC BY-SA

Si l’on s’en tient à l’âge des protagonistes, l’essor des plates-formes « pair-à-pair » est indubitablement un phénomène récent. En moins d’une décennie, des entreprises telles qu’Uber (créée 2009), Airbnb (2008), BlaBlaCar (2006) sont venues transformer en profondeur les marchés que des grandes entreprises du secteur hôtelier et des transports avaient construits et occupés depuis plus d’un siècle.

Pourtant, ces jeunes organisations remettent sur le devant de la scène un très vieux modèle organisationnel, une forme d’organisation préindustrielle que l’on croyait balayée par la première révolution industrielle : le « domestic system ». Les conséquences économiques et sociales sont loin d’être négligeables.

De la firme managériale à la plate-forme : l’émergence d’organisations-marché

La grande firme managériale apparaît au XIXe siècle aux États-Unis et en Europe (notamment avec les chemins de fer), avant de devenir une composante clé du capitalisme avec la seconde révolution industrielle. Comme l’a noté Alfred Chandler, le moteur central du capitalisme passe progressivement de la main invisible du marché à la « main visible des managers ».

The Conversation France, « Capitalisme des plateformes : le grand bond en arrière », avec Aurélien Acquier.

Dans ce capitalisme managérial, la grande entreprise devient l’acteur central : elle possède ses actifs (murs, machines, etc.), s’engage dans des activités de R&D, planifie, pilote les coûts, gère les ressources humaines, organise ses activités suivant un idéal scientifique et professionnel. Progressivement, la grande entreprise devient une institution sociale à part entière : son existence va de soi, elle devient un élément fondamental du fonctionnement de la société. Elle concentre entre ses murs un pouvoir économique, politique et social croissant. S’en suivra toute une critique du managérialisme, de Berle et Means (en 1932) à Galbraith (dans les années 1960) aux États-Unis, s’inquiétant de l’emprise des managers sur l’entreprise et la société.

L’histoire de la théorie des organisations est indissociable de l’essor de la firme managériale. L’un des traits communs des premières théorisations, notamment celle de Ronald Coase en 1937 dans son célèbre article sur « la nature de la firme », est d’opposer le fonctionnement interne de la firme (hiérarchique, contrôlé) à celui (plus horizontal) du marché.

Ligne d’assemblage des Ford en 1932 à l’usine River Rouge, Dearborn, Michigan. Motorsland.net

Cette distinction fondatrice, qui sert souvent d’introduction aux manuels de théorie des organisations, n’est évidemment plus de mise lorsque l’on se penche sur des plates-formes telles qu’Uber, Airbnb, Taskrabbit ou autres Deliveroo. Ces acteurs ne possèdent pas les actifs nécessaires à la réalisation de l’activité. À l’aide d’algorithmes (qui remplacent une grande partie du travail effectué par le management intermédiaire), les plates-formes pair-à-pair mettent en relation et organisent des transactions marchandes entre offreurs et demandeurs, eux-mêmes indépendants de la plate-forme. Ces « organisations-marché » se construisent sur une hybridation qui rend caduque l’idée d’une différence de nature entre entreprise et marché.

La plate-forme, incarnation de la firme « nœud de contrats »

Si les plateformes reposent sur un modèle très différent de la firme managériale, elles semblent, a contrario, l’incarnation quasi-parfaite de la firme « nœuds de contrats » telle que l’envisagent Jensen et Meckling, en 1976 à travers la théorie de l’agence.

Cette nouvelle théorie financière de la firme va à l’encontre de l’entreprise vue comme institution (l’entreprise managériale). Elle décrit la firme comme un simple « nœud de contrat », dont la nature n’est pas fondamentalement différente du marché. Selon eux,

« Les relations contractuelles constituent l’essence de la firme… les organisations sont de simples fictions légales qui servent de support à un ensemble de relations contractuelles entre individus… Dans cette perspective, il est peu pertinent de chercher à distinguer les choses qui sont à l’"intérieur" de la firme de celles qui en seraient “extérieures”. »

Il n’y a à proprement parler qu’une multitude de relations complexes (des contrats) entre la fiction légale (la firme) et les apporteurs de travail, de matières premières, de capitaux, et les consommateurs… Il est rare que nous considérions un marché des actions ou du blé comme un individu, mais nous commettons souvent cette erreur lorsque nous pensons aux organisations comme si elles étaient des personnes, avec des motivations et des intentions (310-311, notre traduction) ».

Dans la théorie de l’agence, la firme n’est plus vue comme une « entité » identifiable. Au contraire, son enveloppe disparaît au profit d’une « fiction légale », support d’un processus de contractualisation dont l’unique objectif est de maximiser la valeur pour l’actionnaire.

De ce point de vue, Uber ou Airbnb, semblent constituer l’incarnation pure et parfaite de la firme « nœud de contrat » : elles se réduisent à une structure centrale légère et flexible (la « fiction légale »), qui pousse la logique d’externalisation à son paroxysme pour toutes les activités productives.

Le rôle des plates-formes se résume à contractualiser, mettre en œuvre des algorithmes de mis en relation et de contrôle, et investir massivement en marketing. Mais elles n’ont que très peu d’actifs, ne produisent rien, et revendiquant une position de simple intermédiaire, ne sont pas responsables de grand-chose.

Le changement est considérable : là où l’entreprise managériale organisait et transformait le travail, la plate-forme contractualise, externalise, et contrôle à distance. Le travail n’est pas conçu par la plate-forme qui n’en est plus responsable. Le travail est sorti de l’entreprise. Là où l’entreprise était institution, il n’y a plus qu’un marché.

Le retour du « domestic system », version Silicon Valley

En remplaçant l’entreprise par un nœud de contrats marchands, les plates-formes finissent par dissoudre l’entreprise managériale. Elles remettent sur le devant de la scène des modèles de production prémanufacturiers, qui semblaient avoir été balayés par la première révolution industrielle.

Les plates-formes pair-à-pair ne possèdent pas les actifs productifs. C’est donc aux « travailleurs » de constituer et d’apporter le capital nécessaire à la réalisation du travail, quitte à supporter les risques associés. L’individu doit constituer et mobiliser un capital préalable (sous la forme d’un véhicule pour les VTC, d’un bien immobilier dans le cas d’Airbnb) pour exercer son activité.

Travail a domicile au XIXᵉ siècle.

Cette situation n’est pas sans rappeler le domestic system, cette forme d’organisation précapitaliste qui a précédé l’émergence de la manufacture (Hounshell 1984). Dans ce schéma, apparu en Europe au 16e siècle, des agriculteurs réalisaient une activité ouvrière domestique (souvent textile) durant des périodes de faible activité, pour le compte de négociants avec qui ils entretenaient une relation commerciale. Les paysans réalisaient cette activité à domicile, le plus souvent avec leurs propres outils. Dans la variante du putting out system le négociant apportait aussi la matière première (le tissu) nécessaire à l’activité.

Ce contexte précapitaliste fait écho à de nombreux éléments qui caractérisent le travail sur les plates-formes :

  • la disparition d’un espace de travail géré par l’employeur ;

  • l’indépendance hiérarchique (mais la dépendance économique) des travailleurs qui n’entretiennent pas un lien hiérarchique mais marchand avec l’apporteur d’affaires ;

  • la difficulté à penser une forme d’action et de représentation collective (ou syndicale) ;

  • la difficulté à définir une frontière claire entre les sphères domestique, productive et professionnelle ;

  • l’existence d’un travail pluriel avec des activités d’appoint (qui rappelle les « slashers », ces actifs qui cumulent plusieurs métiers) plutôt qu’une activité unique à temps plein ;

  • enfin l’auto-organisation individuelle (les individus déterminent eux-mêmes leur degré d’engagement sur la plate-forme).

Livreur Deliveroo à Manchester. shopblocks/Flickr, CC BY

Quelles implications ?

Tout dépend évidemment de l’ampleur amenée à prendre ce capitalisme de plateforme dans les années à venir. Mais plusieurs implications importantes sont déjà visibles.

Premièrement, dans ces « organisations-marché », les relations sociales et les rapports de domination ne sont plus strictement fondés, comme on pouvait le penser depuis Marx, sur la distinction entre capital et travail.

Curieux monde que celui d’Uber, dans lequel les travailleurs sont des capitalistes, souvent sans pouvoir, exploités par des manageurs virtuels (les algorithmes) d’une entreprise souvent qualifiée de « sans actifs » ! Dans l’univers des plates-formes, bien plus que la possession d’un capital productif, c’est le pouvoir de marché qui est déterminant.

Pour les travailleurs des plateformes, les implications sont variées. Si les plates-formes représentent des opportunités économiques nouvelles, elles constituent aussi des dispositifs à travers lesquels se matérialisent, se reproduisent, voire s’accroissent les inégalités patrimoniales entre individus.

L’exemple d’Airbnb est frappant : l’analyse des données produites par le site InsideAirbnb.com montre qu’à Paris, à l’image de la plupart des villes mondiales les plus prisées des touristes, la location de courte durée apparaît 2 à 4 fois plus rentable que la location classique. Ce ratio est influencé par la localisation des biens : la rentabilité (ainsi que les taux d’occupation des logements) se réduit à mesure que l’on s’éloigne des quartiers les plus touristiques et que l’on se retrouve en périphérie.

Les profits potentiels tirés du capitalisme de plate-forme apparaissent donc proportionnels à la valeur et à la rareté des actifs que possèdent les individus : là où un individu pourra générer des profits très significatifs de la location d’un bien immobilier hors norme, dans une zone touristique recherchée, les bénéfices sont bien moindres sur des biens plus classiques, dans les arrondissements moins touristiques ou en petite couronne.

De même, les perspectives de profit des chauffeurs VTC semblent structurellement bien plus limitées : les barrières à l’entrée sont plus faibles et la prestation y est beaucoup plus banalisée, favorisant la mise en concurrence des chauffeurs. Et au bas de la pyramide, il reste la possibilité d’enfourcher un vélo pour réaliser des livraisons à domicile, ou de s’inscrire sur le “turc mécanique” d’Amazon pour réaliser des micro-tâches, en l’échange de micro-rémunérations.

Outre le fait que ces processus contribuent à renforcer les inégalités – les mieux dotés en capital sont les plus susceptibles de tirer profit de ces nouveaux modèles –, ils portent en germe une transformation profonde de l’individu, qui intègre de plus en plus les logiques financières et managériales dans son propre fonctionnement. Loin de disparaître avec la firme managériale, le management descend sur l’individu. Cela se traduit, par exemple, par le fait que des individus peuvent intégrer, dans un achat immobilier ou de véhicule, le profit potentiel représenté par la « mise en marché » régulière de leur logement sur Airbnb ou sur une plate-forme de location de biens. Ce capital est matériel mais aussi immatériel : l’individu doit veiller à préserver sa visibilité et sa réputation en ligne, gérer la confiance, être attractif, adopter un comportement transparent, intégrer une éthique de l’évaluation par ses pairs, cultiver son réseau amical et professionnel comme garantie d’opportunités futures.

Dans cette perspective, tout actif (matériel ou immatériel) peut être vu comme une ressource dormante, dont la valeur peut et doit être maximisée. Le nouvel « homo collaborans » calcule, arbitre et intègre une éthique financiarisée dans laquelle il gère en permanence sa propre valeur.

Notre système de droit est lui aussi confronté à un défi considérable, car nos sociétés ont appris à réguler les relations salariales dans le cadre de la firme managériale intégrée, dans laquelle le périmètre et la responsabilité de la firme était aisément identifiable. Dans ce capitalisme de plate-forme, ceci n’est plus du tout le cas, car l’organisation déborde largement des frontières juridiques de la plate-forme. Il ne s’agit plus de réguler une relation salariale, mais de réguler des relations commerciales organisées dans un contexte de dépendance économique. Pour les chercheurs et le régulateur, une perspective de recherche importante concerne l’étude des processus par lequel le droit peut responsabiliser le capitalisme de plate-forme, appelant des regards croisés entre sociologie, économie, droit et management.


Ce texte est fondé sur un article publié dans le Libellio d’Aegis (vol.13, n°1 printemps 2017), intitulé « Retour vers le futur ? Le capitalisme de plateforme ou le retour du domestic system ».