Rire de l’Europe : une analyse des dessins satiriques de la presse britannique sur le Brexit

A la Une de la presse britannique, le 19 mars 2019. Daniel Sorabji/AFP

Ces élections européennes constituent une bonne occasion de réfléchir aux symboles de la construction de l’Union européenne (UE), avec un angle original : celui de l’humour.

Nous avons voulu savoir comment l’Europe était perçue par les caricaturistes de presse. Pour répondre à cette question, nous sommes partis d’un dossier emblématique autour de la construction européenne, l’un des rares thèmes qui a eu de l’attrait dans les médias : les négociations autour du Brexit.

Nous proposons ici d’analyser la place de l’Europe dans les caricatures britanniques sur la base de l’analyse de 120 dessins issus des ouvrages Britain’s Best Political Cartoons.

L’exceptionnalisme britannique

Premier élément observable, le faible nombre de dessins sur le Brexit traitant de l’Union européenne. C’est un fait remarquable alors que l’UE est pourtant le sujet de discussion principal de ces négociations.

Cela peut s’expliquer par deux phénomènes. Tout d’abord, par le concept d’« exceptionnalisme britannique » selon lequel le Royaume-Uni serait différent du reste de l’Europe de par son héritage historique impérialiste, sa position géographique en tant qu’île ou encore son système parlementaire unique. Cette différenciation caractériserait les relations du Royaume-Uni avec l’UE depuis ses débuts.

Second élément, qu’on trouve dans tous les pays européens : l’idée, toujours d’actualité, selon laquelle les affaires européennes seraient secondaires par rapport aux affaires intérieures et que les élections européennes resteraient des élections de second ordre. L’UE n’occuperait donc pas une grande place dans nos caricatures parce qu’elle occuperait rarement une grande place dans les médias traditionnels.

Cependant, il est possible de trouver quelques dessins où l’UE occupe une place significative dans le propos satirique. Pour ceux-là, nous avons conçu une typologie où les dessins diffusant une image positive de l’UE étaient considérés comme soutenant le camp du « Remain » (rester dans l’UE) face à d’autres diffusant une image négative de l’UE, prônant le « Leave » (quitter l’UE).

En effet, la question de la sortie du Royaume-Uni de l’UE implique une dimension relationnelle entre les deux. Les avantages du Brexit ne peuvent pas être montrés sans les opposer aux défaillances de l’UE et vice versa.

En ruines ou sous la pluie

Le camp du Remain se concentre sur une représentation d’un Royaume-Uni en ruines face à l’UE en pleine prospérité économique. La métaphore utilisée par plusieurs dessins s’appuie sur la météo. On voit Theresa May gelée et couverte de neige face aux autres dirigeants européens. Autre représentation : une carte météo avec de la pluie sur le Royaume-Uni alors qu’il fait beau partout ailleurs.

Rien ne va plus à Londres depuis le vote en faveur du Brexit… Max Pixel

Dans le camp du Leave, l’argument se construit essentiellement autour de l’argent, les pensions exorbitantes de certains eurodéputés britanniques ou Theresa May écrasée par un sac d’argent qu’elle rend à Bruxelles.

Les caricaturistes se concentrent sur la dimension pragmatique de l’UE – autour des transferts de moyens financiers, de développement économique – bien davantage que sur les éléments symboliques : son histoire ou ses valeurs.

Les crayons vers les acteurs nationaux

Analyser les dessins satiriques est une autre manière de lire la question du déficit démocratique de l’UE. Le fait que l’Union ne soit pas moquée si régulièrement que cela dans les médias britanniques témoigne de son absence en tant qu’organe de pouvoir dans la perception des citoyens britanniques. Concernant le Brexit, les caricaturistes accordent finalement très peu de place à l’UE et à ses dirigeants, concentrant leurs crayons vers les acteurs nationaux qui, eux seuls, semblent incarner ce pouvoir.

Or, de toute évidence, ce n’est pas le cas. L’UE dispose d’une vaste panoplie d’acteurs qui jouent un rôle significatif dans les négociations autour du Brexit. On relève donc un paradoxe entre la réalité de l’espace politique et sa représentation dans l’opinion publique. Cette observation ne s’applique d’ailleurs pas seulement au Brexit, elle est représentative de la couverture médiatique de nombreux enjeux européens.

Nous proposons en conclusion d’analyser un petit dessin situé hors de notre échantillon, mais très fidèle aux ouvrages que nous avons utilisés : il montre la première ministre démissionnaire Theresa May en train de demander à son chauffeur de taxi de changer de direction alors qu’elle chute lourdement d’une falaise…

Pour la presse britannique, Theresa May n’est plus au bord du précipice, mais bien dans le vide. DR, Author provided

Le Brexit, les caricaturistes ni pour ni contre

Nous avons ici les thèmes centraux de la critique satirique britannique : une omniprésence de la première ministre, perçue comme une femme faible, toujours en train de tomber de quelque chose. Cette image illustre bien l’affaiblissement de l’exécutif, incapable de régler le problème du Brexit.

Nous constatons aussi l’absence de l’UE, occultée par les acteurs britanniques. Ce sont eux qui sont critiqués pour leur incompétence et leur ridicule à mener de si longues négociations avec Bruxelles. Ainsi les caricaturistes britanniques ne prennent pas clairement position pour ou contre le Brexit. Ils concentrent leurs crayons sur une critique des processus internes des négociations du Brexit.

Le pouvoir a besoin que des humoristes se moquent de lui pour se légitimer. Les hommes politiques français furent ravis d’être présents dans l’émission culte « les guignols de l’info », signifiant quelque part, pour eux, une entrée dans la postérité, une légitimation symbolique de leur aura et de leur pouvoir.

En Belgique, un phénomène similaire se constate avec le spectacle « Sois belge et tais-toi » qui ridiculise l’ensemble de la classe politique sous les yeux de celle-ci.

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Il semble, en revanche, que ce phénomène satirique soit moins visible pour l’UE.

Selon nous, c’est un élément symptomatique qui traduit bien le manque de visibilité et d’incarnation d’un pouvoir pourtant bien réel. Ainsi, et pour finir sur une touche un peu ironique, les caricaturistes britanniques nous en apprennent-ils beaucoup sur le fonctionnement de l’UE et la représentation de son pouvoir.