Rocard est mort, vive Rocard !

Mai 1991, Michel Rocard quitte Matignon. Derrick Ceyrac/AFP

« La gloire est le soleil des morts » Honoré de Balzac

Quel déferlement d’hommages, que de saluts tardifs pour un homme qui a tant dérangé la bonne conscience de la gauche ! Lui qu’on a taxé longtemps au Parti socialiste d’avoir inventé la gauche américaine devient avec le voile sombre de la mort celui qui avait trop précipité l’avenir. A très bientôt de lui ériger un monument. Mais l’heure n’est pas au jugement historique, à l’inventaire critique : il est à la captation d’héritage, à l’instrumentalisation dans la course folle de la Présidentielle. La gratitude posthume est parfois le meilleur paravent de l’ingratitude des vivants.

Dans ses Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar écrivait : « C’est avoir tort qu’avoir raison trop tôt ». La phrase est souvent juste mais elle ne s’applique pas au cas de Michel Rocard, car tout a été mis en œuvre par François Mitterrand et la majorité du Parti socialiste pour faire en sorte qu’il ait raison trop tard. La doxa marxisante maintenue en façade par les mitterrandistes pour accrocher l’allié communiste, l’étendard de la rupture, la primauté maintenue à l’étatisme : autant d’arguments agités pour disqualifier le projet rocardien, renvoyé au rang de « deuxième gauche » et voué aux gémonies d’une capitulation libérale.

Le choc des deux cultures

Le combat décisif se livre au congrès socialiste de 1979, à Metz, vieille capitale de l’Austrasie et matrice des Carolingiens. Il dépasse, on s’en doute, l’affrontement de deux hommes, de deux ambitions, et engage toute l’histoire de la gauche. L’erreur de Michel Rocard qui était – il faut le dire – assez piètre tacticien face à Mitterrand maître en la matière, sera de ne pas avoir su clairement séparer les enjeux : celui de l’orientation du projet socialiste et celui de la candidature à la présidentielle. Le schéma établi par lui visait d’une part à placer Pierre Mauroy à la tête du parti, d’autre part à prendre pour lui la place de candidat. En cas de victoire, Mitterrand se trouverait écarté de tout rôle. Le tout ou rien. Ce sera le rien. François Mitterrand l’emportera aisément, regroupant derrière lui une coalition hétéroclite allant du CERES à la vielle garde defferriste, en passant par ses jeunes sabras, comme Laurent Fabius.

La défaite clora le débat de fond. Elle fermera de surcroît la porte à un accès de Michel Rocard à Matignon quand, une victoire électorale et un échec économique plus tard, il faudra prendre le virage de la rigueur. Laurent Fabius se verra confié le flambeau de la réforme, lui qui avait conduit la charge contre les propositions rocardiennes au congrès de Metz, avec la formule « Entre le marché et le plan, il y a le socialisme. » Elle induira sans doute aussi la mise à l’écart de 1988.

Pourtant, les conditions étaient propices à un examen en profondeur du projet socialiste. L’union de la gauche, si elle survivait dans le cœur du peuple de gauche, avait volé en éclats neuf mois auparavant, en septembre 1977. La gauche avait perdu les élections législatives en mars 1978. Le programme commun, écrit dans un tout autre contexte, n’avait pas été réactualisé. L’occasion s’offrait de revisiter l’héritage idéologique et de l’enrichir des courants nouveaux qui avaient rejoint la maison socialiste. D’autant mieux que de victoire en victoire aux élections locales, une nouvelle génération d’adhérents intégrait le parti. La motion Rocard s’appelait : « Redonner ses chances à la gauche ». Elle s’inscrivait dans l’esprit de l’ouverture opérée en 1974.

Car les Assises du socialisme d’octobre 1974 avaient été plus qu’un mariage opportuniste de circonstances entre forces politiques. Elles ont concrétisé la conjugaison des deux familles culturelles de la gauche séparées par l’histoire et les traditions militantes. Ce faisant, elles ont rendu plausible une rénovation en profondeur du parti. Aux côtés d’une large part du PSU conduite par Michel Rocard – conçu au début des années soixante en réaction contre la faillite colonialiste de la SFIO –, arrivent des militants et des responsables syndicaux de la CFDT ; ils sont rejoints par des militants ouvriers chrétiens de la JOC et de la JAC, par des membres des GAM (Groupes d’action municipale), de Vie nouvelle, d’Objectifs socialistes… Cet élargissement, notamment à la famille chrétienne, jouera un rôle décisif pour gagner au socialisme des terres comme la Bretagne et la Lorraine qui lui restaient fermées.

Introuvable social-démocratie

Tout ce nouveau monde était issu du militantisme social, de l’action de proximité. Il cultivait le dialogue syndical, le travail de terrain, les réseaux associatifs. Il voulait une vraie décentralisation. Il connaissait la différence entre les compromis dangereux et les concessions contrôlées. Surtout, il ouvrait enfin la voie à une social-démocratie qui avait échappé jusque-là à la gauche française.

Michel Rocard en 2012. Miguel Medina/AFP

Car la social-démocratie ne saurait être confondue avec le social-libéralisme. Tout en reconnaissant l’économie de marché comme la forme dominante des rapports économiques, il s’agit de contrôler et de réformer, non pas tant par la loi (qui n’intervient qu’à la fin pour sanctionner) que par la négociation sociale, c’est-à-dire d’abord avec les syndicats. Ce modèle de construction d’une démocratie politique appuyée sur une démocratie sociale n’avait pu fonctionner en France : la grande rupture de 1906, avec la Charte d’Amiens avait isolé la SFIO ; la coupure avec les communistes consolidant la fracture. Côté patronat, l’esprit n’est pas non plus à la coopération : encore aujourd’hui, le Medef ressemble plus à un avatar du Comité des Forges qu’à un outil de régulation.

Ce sera la force et la grandeur de Michel Rocard de synthétiser tous les éléments d’un projet réformiste social-démocrate ambitieux. Il saura se nourrir de l’expérience des pays du nord de l’Europe, qu’il visitera et qu’il étudiera. Son attachement à la construction européenne constitue le prolongement de cette ambition socialiste rénovée.

Vers la fin du « socialisme administratif » ?

L’échec de Metz ne sera pas sans conséquence sur la capacité qui sera la sienne de porter le projet social. Certes, au fil du temps, nombre de ses idées se verront intégrées aux réformes. Lui-même pourra, malgré les embûches élyséennes, imposer sa méthode de négociation durant les trois ans qu’il passera à Matignon : Nouvelle-Calédonie, RMI, CSG… Certes, après 1994, le courant rocardien se disloquera. Mais nombre de ses amis reprendront des éléments de son projet.

Mais cette distribution au détail n’est pas sans danger : la social-démocratie, qu’il a si bien incarnée et défendue, est un bloc. L’appliquer par morceaux sans toujours encadrer ceux-ci des précautions sociales indispensables peut provoquer l’effet inverse à celui attendu. La France de gauche n’a pas encore perdu les habitudes de « socialisme administratif » (l’expression est de lui), et succombe aux faux délices d’une action étatique unilatérale. Entre Jean-Luc Mélenchon d’un côté, qui prétend incarner une forme d’orthodoxie socialiste, François Hollande et Manuel Valls de l’autre, égarés dans le social-libéralisme, la voix authentiquement social-démocrate de Michel Rocard manquera.

Ce n’est pas tant lui qui était en avance sur son époque, mais plutôt son époque qui a pris du retard sur lui, laissant la gauche au milieu du gué, écartelée entre deux illusions.

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