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Russie et Iran, une entente renforcée à l’épreuve de la Syrie et de Trump

Rouhani et Poutine en Chine, en 2014. Kremlin/Wikimedia, CC BY-NC

Russie et Iran, une entente renforcée à l’épreuve de la Syrie et de Trump

Rouhani et Poutine en Chine, en 2014. Kremlin/Wikimedia, CC BY-NC

Les relations entre Moscou et Téhéran depuis la fin de la Guerre froide sont au cœur des discussions de la huitième rencontre en quatre ans entre le Président russe, Vladimir Poutine, et son homologue iranien Hassan Rohani, actuellement en déplacement à Moscou. Selon le Tehran Times, les deux parties pourraient signer une « dizaine de documents » de coopération économique et politique.

Les stratèges occidentaux, en particulier les néoconservateurs, estiment qu’il leur est possible de briser l’entente militaire irano-russe en Syrie. Selon cette perception, partagée par la droite israélienne, l’Iran et la Russie se sont en effet entendus contre la perspective d’un renversement du gouvernement syrien mais divergent quant à la solution politique pour résoudre diplomatiquement la guerre civile en Syrie.

L’Iran privilégie une stratégie d’alliance avec le Hezbollah libanais et les milices chiites, notamment composées de Pakistanais, d’Afghans et d’Irakiens. Ces groupes militaires non-étatiques ont contribué au sol à la reprise de la ville d’Alep, symbole de la révolte contre le gouvernement syrien, en payant un prix humain élevé. En novembre 2016, selon des militaires français avec qui je me suis entretenu, on comptait entre 10 et 15 morts par jour parmi les groupes militaires alliés de l’Iran et du gouvernement syrien.

De son côté, Moscou s’efforce de préserver les institutions de l’État syrien et ne soutient pas, par exemple, le prosélytisme religieux chiite de certains groupes militaires alliés de l’Iran comme le Hezbollah ou ces mêmes milices chiites.

Moscou-Téhéran, un axe solide

Cela signifie-t-il pour autant qu’une rupture de l’entente irano-russe née au lendemain de la fin de la Guerre froide est imminente ?

Cela est peu probable, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la Russie ne souhaite pas être le junior partner des États-Unis dans la guerre contre Daech et Moscou souhaite préserver une entente avec l’Iran au sein de laquelle la Russie apparaît comme la puissance dominante. Ensuite, Téhéran et Moscou partagent la même méfiance vis-à-vis des puissances occidentales et de leurs relations avec des groupes rebelles islamistes sunnites, et ce depuis la guerre d’Afghanistan dans les années 1980.

En outre, la Russie se méfie aussi d’une administration Trump qui apparaît, déjà, comme imprévisible et, en conséquence, il est plus probable que Moscou poursuive sa stratégie diplomatique de dialogue avec l’ensemble des États de la région : la République islamique d’Iran, Israël, les pétromonarchies du Golfe.

Enfin, Moscou va probablement continuer à jouer la carte iranienne dans ses relations avec Washington comme monnaie d’échange pour obtenir des concessions dans ses relations avec l’Occident, notamment suite à l’annexion de la Crimée qui avait suscité un certain nombre de sanctions de la part des pays de l’Union européenne. Pour ce faire, il faut que Moscou renforce et développe ses coopérations avec Téhéran à la fois au niveau régional (lutte contre le « terrorisme ») et dans des domaines stratégiques sensibles comme le nucléaire civil. La Russie participe ainsi à la construction de deux nouveaux réacteurs pour la centrale de Bouchehr et fournit l’Iran en équipements militaires (livraison des systèmes antimissiles S-300).

Vue de l’usine nucléaire de Bousher en Iran, en 2000. Paolo Contri/-IAEA Imagebank/Flickr, CC BY-SA

Face à une Administration Trump qui vise à diviser ses rivaux iranien et russe, il est plus probable que Moscou reprenne sa position de médiateur dans la crise qui a opposé l’Iran à l’Occident à l’époque de l’administration Bush junior (2000-2008). La Russie s’opposait alors aux menaces américaines de recourir à la force contre Téhéran pour régler la question nucléaire et à la politique de Washington de sanctions unilatérales contre la République islamique d’Iran.

Au-delà du rapprochement conjoncturel lié à l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient, ce qui a changé dans les relations irano-russes depuis le déclenchement de l’intervention militaire russe dans la guerre civile en Syrie, à l’automne 2015, c’est bien la coopération militaire bilatérale entre les deux pays dans la lutte contre le « terrorisme » assimilé ici au djihadisme sunnite, en particulier les groupes de militants que Téhéran qualifie de « takfiri » (ceux qui excommunient).

La nouvelle entente militaire contre les djihadistes sunnites

Du point de vue iranien, l’intervention militaire russe en Syrie depuis le mois d’octobre 2015 a, pourtant, constitué un défi pour la doctrine militaire de la République islamique sur le plan de la sécurité régionale. En effet, depuis la Révolution islamique de 1979, qui vit l’arrivée d’un régime centré sur un pouvoir religieux, Téhéran insiste sur la nécessité de refuser toute ingérence militaire de puissances internationales externes à la zone qu’elle qualifie d’« Asie de l’Ouest » (Moyen-Orient). Ainsi, les diplomates iraniens font souvent la distinction entre les États dits indépendants comme l’Iran, la Russie ou la Chine et les États vassaux des États-Unis, comme les pétromonarchies du Golfe persique.

L’intervention militaire russe constitue donc un défi pour le soft power iranien dans la région. Ce qui explique, pourquoi, en août 2016, il y eut polémique en Iran quand la Russie a rendu publique l’utilisation par ses forces armées de la base militaire de Nojeh près d’Hamadan. La Constitution de la République islamique d’Iran prohibe en effet l’établissement de bases militaires sur le territoire iranien par des puissances étrangères. Le président du Parlement iranien Ali Larijani a alors répondu qu’il s’agissait d’une utilisation temporaire de la base iranienne par l’aviation russe pour bombarder les « terroristes » en Syrie.

En dépit des limites inhérentes à un partenariat asymétrique entre une grande puissance et une puissance régionale, force est de reconnaître in fine le succès relatif des élites politiques iraniennes, qui ont transformé l’ennemi historique russe en partenaire, un objectif que les communistes iraniens du parti Toudeh n’étaient pas parvenus à atteindre entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et leur élimination de la scène politique iranienne en 1983.

This article was originally published in English

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