Sacrée laïcité!

Un an après Charlie, place de la République, à Paris. Eric Feferberg/AFP

Après les attentats de janvier 2015, la dénonciation des actes de terrorisme islamiste, qui ont fait 17 victimes – dont quatre personnes tuées pour la simple raison qu’elles étaient présumées juives – a presque immédiatement cédé la place au retour du débat sur la laïcité, depuis longtemps considérée comme le quatrième pilier de la République.

En lieu et place de la question du port du voile (hijab), le statut de Charlie Hebdo et de ses employés et proches, assassinés ou grièvement blessés, aussitôt érigés en « victimes méritoires » (ou non), devient le point principal de focalisation du débat. Tout comme, à travers eux, le droit (ou non) au blasphème. Autrement dit, la ligne de division passe désormais entre, d’un côté, celles et ceux qui défendent la laïcité et la liberté de la parole à la française (les « Je suis Charlie ») et, de l’autre, celles et ceux qui les critiquent comme étant hypocrites ou racistes (les « Jamais de la vie je ne serai Charlie ! »).

La tentative de récupération politique qui s’est manifestée lors du rassemblement du 11 janvier n’a rien fait pour arranger les choses. Même si la classe politique pouvait difficilement se tenir à l’écart, cette posture visant à redorer le blason national était difficilement acceptable pour plusieurs participants au débat, qu’ils soient Charlie ou non. La participation, notamment, de certains chefs d’État étrangers dont la politique en matière de droits de la personne et de libertés civiques laisse beaucoup à désirer, est très critiquée sur les réseaux sociaux.

Une caricature diffusée sur Twitter au moment du rassemblement résume l'essentiel des critiques. Elle fait écho à une célèbre caricature que Cabu avait dessinée pour la Une de Charlie Hebdo du 8 février 2006 et qui montrait un Mahomet «débordé par les intégristes». La tête entre les mains, il dit: « C’est dur d'être aimé par des cons. » Les « cons » en question seraient les intégristes: la rédaction republie, dans ce même numéro, les caricatures du Prophète parues dans Jyllands-Posten l’année précédente. Le dessin de Twitter de 2015 montre cette fois-ci un Cabu dans la même pose que le Mahomet de 2006, devant une foule de manifestants dont Sarkozy, Hollande, Marine Le Pen et un évêque. Dans sa bulle on lit cette phrase: « C’est dur d'être récupéré par des cons. »

Cette tentative de récupération politique apporte aussi et surtout de l’eau au moulin de ceux qui crient à l’«islamophobie» dès qu’une satire ou quelconque critique de l’Islam est publiée. Certes, les chiffres et les témoignages sur les effets socio-économiques et psychologiques du racisme en France, notamment contre les personnes d’origine maghrébine ou africaine et/ou de culture musulmane, continuent d’être choquants. Ainsi, les violences anti-musulmanes se sont-elles multipliées après les tueries de janvier puis celles de novembre : agressions de femmes en foulard, actes de vandalisme contre des restaurants ou lieux de culte, etc.

L’État français se doit d’assumer toutes ses responsabilités face à cette situation liée à une longue et douloureuse histoire et contre laquelle il ne s’est sans doute pas assez mobilisé. Ceci dit, il faudrait faire preuve d’un opportunisme et d’un cynisme politiques particulièrement prononcés pour imputer les tueries de janvier et de novembre 2015 au racisme.

Au nom de la nation et de la laïcité

Si l’on trouve dans les débats sur Charlie la même polarisation, les mêmes amalgames – la même mauvaise foi aussi – que l’on a pu constater pendant vingt ans de débat sur le hijab, et plus récemment sur le voile intégral, on y décèle toutefois des différences importantes. Tout d’abord, il s’agit, cette fois-ci, non pas de prosélytisme islamique et de quelques filles et femmes voilées érigées en symboles politiques, mais de violences terroristes revendiquées comme telles dans un contexte où le terrorisme islamiste semble impossible à endiguer dans un avenir prévisible.

Ensuite, la tuerie du 7 janvier représente le point culminant tragique d’une décennie de menaces, de procès et d’attentats depuis que Charlie a republié les caricatures de Jyllands-Posten . Troisièmement, Charlie est un symbole quelque peu problématique : comme défenseur de la laïcité, il ne vaudrait sûrement pas un Ernest Chenière, le proviseur du collège de Creil, lieu de la première affaire liée au port du du foulard islamique en 1989.

Manifestation pour la liberté d’expression à Madrid en janvier 2015. Adolfo Lujan/Fickr, CC BY-NC-ND

Enfin – et c’est la différence sans doute la plus importante – les attentats de janvier et les actions de l’État français qui ont suivi ont déplacé sur le terrain de la sécurité et de la liberté de la parole un débat qui était auparavant centré sur l’école, lieu symbolique de défense de la laïcité, et sur les droits et la « dignité » des femmes, pour reprendre le terme employé par Nicolas Sarkozy devant le Parlement réuni en Congrès, le 22 juin 2009.

La nouvelle loi sur le renseignement votée par l’Assemblée en juin 2015 a été vilipendée en France comme à l’étranger comme étant « liberticide ». Des comparaisons avec la législation états-unienne ont foisonné. Toutefois, si Bush II avait agi en 2001 au nom de la Nation et de Dieu, Hollande, lui, a agi au nom de la Nation et de la laïcité.

« L’assassin court toujours »

Mais c’est véritablement après les tueries du 13 novembre 2015 que l’argument de la laïcité a été utilisé dans toute sa plénitude comme une véritable arme de guerre. Lors de son discours d’hommage aux victimes prononcé le 27 novembre dans la Cour des Invalides, à Paris François Hollande a placé l’« attachement à la laïcité » au cœur de sa définition de « l’idée même de la France », aux côtés d'« une appartenance à la Nation » et « une confiance dans notre destin collectif ».

Les victimes du 13 novembre sont ainsi devenues des héros de guerre : déjà le choix du lieu pour le discours présidentiel était hautement symbolique, mais le président a renforcé cette dimension symbolique en caractérisant les morts comme des « martyrs », « tombés » « parce qu’ils étaient la France ». Du coup, la laïcité devient l’arme principale, non pas pour « venger » la liberté mais pour la « servir », au nom de cette France et de sa fraternité (il est un petit peu moins question de l’égalité).

C’est à ce moment qu’on commence à repérer des parallèles frappants avec l’après-11 septembre 2001 aux États-Unis : l’adoption d’un arsenal de mesures liberticides à l’intérieur, l’annonce de la réintroduction d'un contrôle aux frontières européennes, des bombardements immédiats et massifs des fiefs de Daech en Syrie, l’appel à la formation d’une nouvelle coalition occidentale pour mener la guerre contre l’État islamique.

La laïcité y joue pleinement son rôle : sa journée de célébration (le 9 décembre, anniversaire de l’adoption de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et l’État), votée par le Sénat en 2011, se transforme en décembre 2015 en semaine de commémorations. Au même moment, le Journal officiel publie un texte du ministère de la Justice mettant fin à l’exception concordataire de l’Alsace-Moselle : le délit du blasphème n’y est plus punissable par la loi. Il aura fallu presque un siècle pour y arriver.

Toutefois, les limites de la laïcité et son rapport avec la liberté de « blasphémer » continuent à être remis en question. La Une du numéro commémoratif de Charlie Hebdo du 6 janvier 2016 porte la légende suivante « L’assassin court toujours », accompagnant une caricature de Dieu dont les vêtements sont tachés de sang et qui s’enfuit en portant un fusil d’assaut. À l’intérieur, l’éditorial de Riss appelle à défendre la laïcité contre « les fanatiques religieux abrutis par le Coran » et les « culs-bénits venus d’autres religions ». Bref, une sorte de : « On les emmerde, on a la laïcité. » (La Une du 18 novembre 2015 portait la légende suivante : « Ils ont les armes : on les emmerde, on a le champagne ! ») Les représentants des cultes n’encaissent pas l’« insulte ».

Décidément, la laïcité « sacrée » – pour paraphraser l’humoriste Sophia Aram – est encore et toujours en guerre.