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Sauver les grands singes c’est préserver la vie des humains

Femelle bonobo et son enfant. GerMai/Pixabay

Sauver les grands singes c’est préserver la vie des humains

Femelle bonobo et son enfant. GerMai/Pixabay

L’étude publiée par Science Advances rendue publique la semaine dernière confirme ce que les primatologues savent de longue date : la planète des singes est en voie d’extinction. Selon les dernières estimations, 60 % des espèces de primates sont en danger de disparition en raison des activités humaines et 75 % des populations sont en déclin. Quant aux grands singes, la situation est pire encore : 4 espèces sur 6 frôlent le seuil de disparition, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Scientifique travaillant avec les gorilles depuis les années 2000, j’étais optimiste, il y a encore quelques années, concernant la protection des grands primates. Mais je deviens de jour en jour toujours plus angoissée. La déforestation, qui détruit l’habitat des singes et des autres espèces de la forêt tropicale, s’accélère. Rendez-vous compte : il disparaît par jour sur la Terre l’équivalent, en forêts, d’une fois et demi la ville de Paris ! À ce rythme, il ne restera plus, en 2030, que 10 % de la forêt tropicale actuelle.

Alors, les grands singes ne pourront plus y vivre. Ils sont particulièrement vulnérables en raison du taux très faible de renouvellement des générations : un orang-outang fait un petit tous les 8 ans, un gorille de l’Ouest tous les 4 ans, un gorille des montagnes, tous les 3 ans. Les temps de sevrage sont très longs. Un long apprentissage est indispensable pour les grands singes qui vivent dans un habitat forestier instable et ont des relations sociales et des capacités cognitives complexes. Par exemple, consommer certains types d’aliments disponibles seulement à intervalles variables, ou des actes qui nécessitent des outils.

En Indonésie. Serenity/Wikimedia, CC BY-SA

Les maladies sont un poids supplémentaire. Au début des années 2000, l’épidémie d’Ebola a tué 90 % des gorilles du Congo, l’espèce est désormais en danger critique d’extinction. Les humains, cousins des grands singes, risquent, et sont à risque, de transmettre des pathologies : une simple grippe humaine est redoutable pour un primate qui n’a pas les bons anticorps. Pour cela, nous les scientifiques, ne les approchons qu’à 7 mètres, et les touristes à 10 mètres.

Orang-outan en danger, dans un centre de réhabilitation en Malaisie. Gossipguy/Wikimedia, CC BY-SA

Les productions agricoles industrielles sont néfastes. Notamment, les plantations d’huile de palme en Indonésie, mortelles pour les orangs-outangs : plus de 60 % de leur habitat a été perdu depuis 40 ans. Sur le continent africain, les plantations de palmiers à huile arrivent, pour le malheur des espèces locales. Mais ce sont aussi les guerres, le trafic minier ou le braconnage qui laminent actuellement les grands singes. En République démocratique du Congo (RDC), la population des gorilles a été divisée par 4 depuis une vingtaine d’années. La guerre, les trafics d’armes et de coltan (minerai colombite-tantalite) les ont décimés.

Le braconnage est une plaie qui s’envenime d’année en année. En République centrafricaine où je travaille dans le parc national de Dzanga-Ndoki géré par le WWF, il est arrivé une chose inimaginable et choquante : en juin dernier, alors que nous étions en train de travailler, un braconnier s’est approché à 40 mètres, malgré notre présence avec les gorilles. Il a tué Sousa, un gorille adolescent que je connaissais depuis tout petit, et tenté d’abattre son père le dos argenté, Mayele, qui est accouru au premier coup de fusil. Les éco-gardes du WWF ont du le garder la nuit et après nous avons du récupéré le corps, sinon, ils seraient venus pour le prendre et vendre la viande.

Sousa, gorille tué par un braconnier sous les yeux de l’auteur. Shelly Masi/MNHM, CC BY

Face à tous ces dangers, il y a des choses à faire. D’abord, sensibiliser la population et encourager les projets d’économie locale fondés sur la préservation de la forêt, par exemple l’écotourisme dans les pays où l’infrastructure le permet. Il s’agit de faire passer le message aux gouvernements et aux populations en Afrique : un singe a une valeur plus grande vivant que mort. Un touriste paye jusqu’à 700 dollars pour une heure passée en compagnie des gorilles ! Rien d’étonnant à ce que l’argent de l’écotourisme soit, en Ouganda, le deuxième revenu du pays. Quant à la République centrafricaine, savez-vous quel est le personnage le plus photographié du pays ? C’est Makumba, un gorille de l’Ouest, espèce très difficile à approcher…

Huile de palme et portables

Chaque consommateur, en Occident, peut aussi œuvrer à la protection des grands singes. Par exemple en évitant l’achat des produits alimentaires et cosmétiques qui contiennent de l’huile de palme, ou en vérifiant la provenance, et en ne choisissant que les plantations durables. Pour barrer la route au trafic du coltan, matière première des objets électroniques, il s’agit de ne pas accumuler les téléphones portables les plus récents ou du moins de les recycler.

Gorille des Montagnes amateur d’insectes. Kurt Ackermann/Wikipedia, CC BY

Et soyons conscients de la grande valeur des singes, nous qui appartenons, comme eux, à la famille des hominidés. Nous partageons 98,8 % de l’ADN avec les chimpanzés par exemple ! Les grands singes sont des animaux charismatiques, emblématiques de la forêt tropicale : on parle d’espèces « parapluie » pour signifier qu’ils sont les protecteurs des autres bêtes, les véritables rois de la jungle ! Ce sont ses jardiniers : en répandant les graines des fruits dont ils font leur nourriture, ils contribuent à la régénération des forêts, une action essentielle au vu des changements climatiques qui les menacent. Elles sont, nous le savons, les poumons de la Terre, qui nous permettent, à nous aussi humains, d’y vivre. Faute de quoi, la planète des hommes entrera en voie d’extinction.