Scène esthétique et stratégie : à nouveaux maux, nouveaux mots

La une de «L’Équipe», le 19 juin 2010. Author provided

Cet article, co écrit par Jean-Philippe Denis et le philosophe Michel Filippi présente le concept de scène esthétique tel qu’il est exposé dans l’Encyclopédie de la Stratégie.


Face à l’insupportable, la tentation toujours est grande de brandir constats et solutions, de s’emporter pour se faire entendre, d’invectiver l’autre, le monde, la Terre entière, et de désigner tout à la fois les responsables, les coupables, les alliés possibles, les ennemis certains. De ce que l’on perçoit de ce qui se passe autour de nous, on voudrait tirer des explications, et même des conclusions. Mais ce que l’on recherche surtout, évidemment, c’est du sens – le « bon sens » ?

Et quand nos sens nous alertent, nous le propageons, ce sens, (magie des réseaux sociaux) comme pour prévenir nos semblables. Nous sommes comme ces animaux de la forêt ou de la ferme, des plus gros aux plus petits, qui sentent leurs mondes perturbés par une menace, des intrus, quelque chose ou quelqu’un, à la fois visible et invisible, mais là, bien là.

Ce que nous percevons, ce que nous disons, reflète les vivants que nous sommes. Nous formons « un système qui se constitue à travers l’échange et l’interprétation des signes » pour suivre Dominique Lestel. Un tel système, Michel Filippi et Franck Tannery ont proposé de le qualifier de « Scène esthétique », dans l’entrée du même nom de l’Encyclopédie de la stratégie.

Michel Filippi explique le concept de Scène esthétique.

La scène esthétique comme système

Une Scène esthétique ne fonctionne que par les perceptions, les sensations de ses différentes composantes. C’est un système. Présents dans l’ensemble de la Nature, à tous les niveaux d’observation, de différentes sortes, les systèmes se caractérisent par une clôture, une dynamique, un pouvoir d’attraction qui leur donnent une magie spectaculaire.

Les systèmes naissent et meurent. Tant qu’il vit, un système s’équipe pour se donner les moyens de durer le plus longtemps possible, puisque c’est là la condition même de sa vie, voire de sa survie. Les connaissances et outils ainsi forgés forment des institutions ; et ces institutions, ensemble, forment un système, autonome, qui peut être qualifié de « Scène politique » laquelle n’est pensable qu’en lien étroit avec une certaine Scène esthétique originelle.

Quiconque pris dans une Scène esthétique ne la perçoit qu’en fonction du lieu où il (ou elle) se trouve. Qui voit de la perturbation ici sera réfuté par un(e) autre qui y verra du calme. Qui voit une destruction ici trouvera en face de lui un témoignage contraire : la possibilité d’une reconstruction.

Le complexe Scène esthétique-Scène politique

Tout cela est signe d’une dynamique. Pire, à chaque instant, nous ne sommes probablement pas pris, chacun, dans les mêmes Scènes esthétiques, ni dès lors dans les mêmes Scènes politiques. Scène esthétique et Scène politique liées forment un complexe scénique stratégique. Ces Scènes vont quelque part, elles imposent un monde comme seul monde possible. Et c’est quand deux complexes de ce genre se rencontrent, comme à l’occasion d’une coupe du monde de football, que les affrontements entre supporters (parties de chaque complexe) peuvent très vite virer à la folie du drame. Il n’est d’ailleurs pas indispensable que cela soit à l’occasion d’une coupe du monde : un match PSG-OM fait très bien l’affaire… Puisque toujours il s’agit de faire triompher une Scène esthétique.

Au sein d’un même complexe scénique stratégique, un divorce durable entre Scènes politique et esthétique ouvre la voie à l’impossible, à l’incroyable, à l’insupportable qui peut à tous moments devenir certain. Ainsi, « Va te faire enculer sale fils de pute ! » avait rapporté l’Équipe, avant que ce soit l’ensemble des joueurs de l’équipe de France qui décident d’une grève collective contre leur entraîneur, ce dernier accusant le laxisme de sa Fédération.

De tels « phénomènes » sont difficilement pensables et discutables selon nos catégories classiques. Ils ne sont pas isolés, puisque les classes de primaires, de collège, de lycée dans les « zones d’éducation prioritaire » en donnent des exemples tous les jours. Naturellement, on s’y habitue, on les intériorise, on en parle progressivement comme s’ils étaient le new normal, des événements de tous les jours… Parce qu’ils sont viscéralement incroyables.

La Nation… et l’Europe comme Scènes

Prenons la Nation puisque l’exemple du Football y invite aussi. Une Nation est évidemment une Scène politique mais elle est aussi une Scène esthétique. La Nation alimente et est alimentée, elle produit des symboles, des déchets, en accumule. Les Nations voisines fournissent des ressources (symboliques, politiques, matérielles…) et sont elles-mêmes consommatrices des ressources produites. Chaque Nation forme donc un complexe scénique irréductible. Et ceci même si les membres d’une Nation peuvent appartenir à des capitales ou des provinces, à des villes ou des villages, et donc à d’autres Scènes politiques et esthétiques.

Toutes les Scènes ont des durées variables d’existence. Certaines meurent comme aujourd’hui meurent nombre de villages français et de villes. Un État, lui, vise toujours par ses institutions – et leur respect – à dresser une Scène politique unique propre à subvertir toutes les autres Scènes politiques possibles, appelées à rester locales voire à mourir.

Une Scène naturellement se « dresse » : tel est typiquement le cas lorsque des États européens, porteurs de Scènes politiques et esthétiques distinctes, décident de se doter d’institutions communes. La volonté de faire de l’Europe une Scène politique unique se heurte naturellement à des Scènes politiques mais aussi esthétiques nationales devenues largement orphelines. Et plus les sous-systèmes composant la nouvelle Scène politique deviennent des ruines méprisées, oubliées, plus elles finissent paradoxalement par être magnifiées. La preuve.

Ainsi, l’imposition d’une scène où l’Europe économique est pensée comme « unique » alors qu’elle aurait pu être décidée « commune » a conduit à un fait stratégique redoutable : comment dès lors conjuguer les Scènes politiques et esthétiques propres à chaque Nation dans une destinée « spectaculaire » commune ? Cette nouvelle Scène politique veut réguler des Scènes esthétiques qui avaient généré leur propre Scène politique formant ce fameux complexe. Mais défaire un complexe conduit à des victoires qui ne peuvent être que temporaires. C’est ce que l’interminable crise de l’Euro et de la gouvernance « politique » de la « zone » a révélé : face aux « crises », la tentation est grande du repli sur soi, sur sa propre Scène politique. Paradoxalement donc, plus la Scène politique est voulue unique pour motifs économiques, plus les Scènes esthétiques et in fine politiques ne s’y reconnaissent pas et se déchaînent.

La peur des trous noirs

Apparaissent la confusion, le sentiment de perte de contrôle, la peur à l’occasion de trous noirs, lesquels toujours ouvrent la voie à des jurisprudences stratégiques nouvelles. C’est ce que décrit Jean-Philippe Denis dans l’entrée « Jurisprudence et Stratégie » de l’« Encyclopédie de la stratégie ». Un trou noir peut être technologique et permettre à un Dieudonné d’interpeller une foule composée de millions, au son d’une quenelle. Mais il est toujours bien plus que cela : l’ancienne rue hier, celle d’Internet aujourd’hui, ont toujours été sources de tous les dangers comme des opportunités de demain.

Stratégies du droit, droits de la stratégie par Jean-Philippe Denis.

Si le monde est vécu comme si inquiétant, si menaçant aujourd’hui, c’est aussi parce ceux qui sont censés être mandatés pour tenir le devant de la Scène apparaissent toujours plus démunis ; incapables de repenser les outils comme les mots, l’instabilité est plus vivace que jamais. Alors qu’elle pourrait ouvrir la voie à des possibilités nouvelles, on n’en retient plus que les redoutables menaces : les frontières ne protègent plus, le tsunami migratoire est là, le grand remplacement serait à l’œuvre…

La Scène politique produit donc inlassablement ce qu’elle sait faire : des outils de « stabilisation », des « remises en cause des accords de Schengen », des « pactes de stabilité » devenus « pactes de sécurité »… Outils qu’elle produit encore et encore à mesure qu’elle reçoit les signaux manifestant sa propre déstabilisation. À l’évidence, ceci est en pure perte et à coût faramineux. Surtout, le risque le plus grand est là : à force de ne plus parvenir à débattre, à discuter des différentes Scènes politiques et esthétiques existantes/possibles, les dynamiques qui pourraient se bâtir en toute liberté sont étouffées.

De tels contextes sont historiquement propices aux plus grands dangers, puisqu’ils alimentent les promesses opportunistes de restauration des ordres des Scènes politiques et esthétiques anciennes, du « c’était mieux avant ». Ceci, même si chacun sait que rien ne revient jamais « comme avant », que de telles incantations ne peuvent conduire qu’à l’horreur, que le salut ne peut passer que par la construction d’une Scène, tant politique qu’esthétique commune, ciment d’un avenir commun. Mais face à l’impuissance politique et esthétique, la tentation de la révolution ou de l’abandon est toujours forte.

Penser avec des mots nouveaux

Cherchant à voir et comprendre, appelant par exemple au retour de la « raison » face aux « théories du complot », à la tolérance et à la solidarité quand l’impossible et effroyable attentat terroriste survient, nous sommes pris dans une spirale cognitive infernale : plus nous cherchons à comprendre, à expliquer, à réprimer, plus nous devenons aveugles aux trous noirs politiques et esthétiques que nous ne parvenons pas à penser, à force d’oublier qu’ils ont toujours été là, à l’état latent. Nous sommes aveugles parce que nous regardons avec des yeux anciens, parce que nous écoutons avec des mots du passé comme s’ils pouvaient expliquer ce qui se passe actuellement et ce qui se joue dans la nouveauté.

Loin d’espérer en finir avec les « trous noirs » que les Scènes esthétiques et politiques créent l’illusion de remplir, c’est aujourd’hui avec des mots autres que nous devons nous efforcer de penser, de dialoguer, de parler pour produire des systèmes dynamiques favorables. Pour donner du sens à nos perceptions, il faut « mettre à jour » – comme on dit en informatique – nos bibliothèques préconçues de représentations pour retrouver un sens qui nous paraîtra adéquat. Walter Benjamin, Karl Kraus, pour lesquels on ne peut pas parler, décrire ce qui se passe avec la phraséologie ancienne, ont tout dit : autrement, nous détruisons tout.

Le plus redoutable exercice et défi scientifique est peut-être d’accepter l’abandon d’une certaine tradition politique aristotélicienne de l’explication et du tiers exclus. Le « sens » naît d’une praxie, d’une action première pour « aller dans un sens », action en quelque sorte déjà-là. Aussitôt rationalisée qu’elle est mise en œuvre, elle fait œuvre de jurisprudence stratégique. Tel était le sens d’un slogan comme « Je suis Charlie ». Comme l’expression d’un immense besoin de sens, de réaffirmer ce que l’on est, et qui aurait dû conduire à accepter que d’autres aient pu, pour des raisons diverses, ne pas se sentir « Charlie ».

Penser avec des mots nouveaux, s’accorder sur un sens à partager prend du temps. Le risque est grand aussi, parfois, d’échouer. Un travail collectif comme l’Encyclopédie de la Stratégie aura fourni pour les auteurs de ces lignes l’occasion d’abord de (ré)-expérimenter plutôt que d’espérer trouver d’énièmes lois et explications. Déjà condamnées aux oubliettes, à peine écrites.