Science et société : éléments d’une reconstruction pour la formation des dirigeants

L'IHEST en débats. IHEST, Author provided

Développement de l’économie de la connaissance, réorganisation du système d’enseignement supérieur et de recherche, investissements massifs dans l’innovation, ces évolutions qui ont marqué les années 2000 s’inscrivaient dans un contexte caractérisé par une distanciation entre le monde scientifique et la société. Vingt ans auparavant, dans les années quatre-vingt, l’environnement était marqué par les crises sanitaires et environnementales. En France et dans l’Union européenne, plus particulièrement, elles se sont traduites par une défiance toujours plus forte vis-à-vis du progrès, d’une part, et l’émergence progressive de vifs débats de valeurs, d’autre part.

Cette tendance n’a cessé de se renforcer avec la montée en puissance du relativisme, du scepticisme notamment sur le changement climatique, du post humanisme alors que d’autres inflexions – temporalités bousculées, innovation permanente, concentration de l’économie de la connaissance dans les métropoles, mondialisation et concurrence des talents, révolution numérique, etc. – marquaient la relation entre la science et la société.

Partout dans les pays développés, la classe politique, médiatique et plus largement décisionnelle peine à anticiper l’impact des mutations scientifiques et techniques sur l’économie et sur la société. Ces élites sont critiquées. Un décalage avec la société se développe. Les débats liés aux transformations sociotechniques engendrent de l’incertitude, des crises et ceci accroît le danger de reporter les décisions ou de les prendre en aveugle, voire sous la pression de l’économie mondialisée.

Cette réalité s’illustre par :

  • une politisation de court terme des débats, sans rapport avec les véritables enjeux, qui va de pair avec une expertise manipulée et dévalorisée ;

  • une multiplication souvent réactive et contre productive des normes, des lois et réglementations, rendant l’environnement des dirigeants instable et non prévisible ;

  • un marché cognitif en expansion par le biais des réseaux sociaux, sans garantie de qualité ;

  • la montée en puissance de débats idéologiques sur des enjeux sociotechniques, remettant en cause les notions de vérité et de rationalité scientifique.

Nos concitoyens, bien informés, n’acceptent que difficilement les discours d’autorité et expriment une grande défiance à l’égard des institutions, tout particulièrement celles du monde politique. Ils gardent confiance envers les scientifiques, en tant qu’individus, envers les associations, de façon moindre envers les journalistes et demandent, notamment en France, à être plus associés aux choix scientifiques et techniques et pour certains à participer à la recherche.

Depuis 2006, l’ampleur des changements est telle que l’on peut avoir le sentiment d’une discontinuité. Est-ce la science ou les politiques qui l’accompagnent qui sont interrogées ? Que devient alors l’enjeu pour les choix associés aux sciences et aux technologies, et en conséquence pour les dirigeants en charge de les accompagner ?

De la difficulté de débattre

Face à ces transformations parfois brutales et non anticipées, le réflexe des dirigeants est partagé entre l’activisme et la frilosité. Marqués par une très grande professionnalisation, souvent par des parcours de formation multiples de très grande qualité, les responsables ont pour premier réflexe de se concentrer sur leur savoir-faire. C’est ainsi que se créent des silos de compétences dans des organisations peu interactives, alors que les questions sont pourtant le plus souvent communes. C’est cette situation qui explique la grande difficulté de débattre en amont des enjeux sociopolitiques, la difficulté aussi de susciter une intelligence plus collective. Aujourd’hui beaucoup plus qu’hier, libérer le débat public exige une impulsion que le dirigeant peine à promouvoir par crainte d’une perte de maîtrise de la situation lorsqu’il s’agit d’aider la société à se transformer.

IHEST, promotion 2017. IHEST, Author provided

C’est le pari de la création de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST). Son succès a été d’affirmer que la démarche scientifique doit devenir une référence culturelle partagée pour contribuer à libérer le débat public. S’appuyer sur les valeurs pour concrétiser cette ambition de la science est un atout. Les communautés scientifiques créent des collectifs qui dépassent tous les liens communautaires. Richesse commune, dont le partage n’épuise pas le contenu, elle porte sur une réalité, une réalité qu’on connaît sans cesse mieux, et qui est commune à tous les chercheurs enquêteurs.

La démarche scientifique est porteuse d’une culture d’expérience, d’évaluation, de distinction du rôle de chacun, d’arbitrage par les pairs… Autant de normes qui en garantissent sa légitimité. Sa réfutabilité et sa révisabilité sont essentielles à l’exercice de la conversation, une société composée d’individus émettant des discours irréfutables et définitifs ayant peu de chances de perdurer. Les valeurs de la science peuvent donc refléter l’idéal d’une société démocratique.

C’est un enjeu majeur car si nos sociétés, face à l’incertitude du futur, ont prôné jusqu’à présent, partout dans le monde, l’innovation comme vecteur de développement, facteur d’adaptation et de résilience, qu’en sera-t-il demain ? On ne peut que constater, chez les dirigeants, la rareté de la mise en perspective de l’innovation, de la capacité de redonner sens au progrès, de l’accompagner par des approches éthiques et d’anticiper les mutations professionnelles. Ceci nécessite de dépasser les cultures spécifiques professionnelles et de les croiser entre elles de façon systématique et fine pour partager leurs rationalités, libérer les controverses, explorer les inconnus, redonner place à l’expérimentation et susciter au-delà du savoir-faire, du savoir-être, un nouveau savoir penser.

La notion de reconstruction, au cœur de la philosophie de John Dewey (1859-1952), résume tout l’enjeu. Le philosophe américain parle de reconstruction chaque fois qu’il y a un processus de réajustement des moyens et des fins de l’action, lorsque ceux-ci entrent en conflit, soit en raison d’un changement dans les moyens, soit en raison d’un changement dans les fins, ce conflit interdisant la poursuite de l’action. Plus prosaïquement, il arrive que nous ayons du mal à poursuivre les fins que nous nous étions fixées, parce que les moyens disponibles ont changé, et parfois que de nouveaux moyens, inédits, nous incitent à réfléchir à leur usage, et donc à formuler de nouvelles fins. Pour Dewey, cette reconstruction, que l’on pourrait aussi appeler « réagencement » n’est jamais donnée d’avance : elle est toujours à réinventer. Identifier les défis d’une époque, c’est donc presque toujours dire en même temps le type de reconstruction que nous devrions opérer.

Construction d’une intelligence collective

Pour contribuer à cette reconstruction sur le sujet de la formation des dirigeants, et pour les sortir de l’autodidactisme auquel ils sont d’une façon générale conduits, l’IHEST leur propose de se familiariser avec la culture scientifique et renforcer ainsi des capacités d’anticipation, de décision dans des environnements mouvants et complexes. Il s’agit de passer de la maîtrise des sujets – de l’expertise – à la construction d’une intelligence collective source de décentrement et de confiance face à l’inconnu et à l’incertitude.

Le pari est majeur car parmi les chantiers de demain, ceux du débat, de la délibération et de la décision quant aux choix sociotechniques, les concernent directement. Chaque année depuis dix ans, une quarantaine de responsables de tous les horizons socioprofessionnels s’investit dans cette démarche. Ils représentent une force pour mailler les organisations, les territoires et créer les interfaces nécessaires pour cette reconstruction.