Politique en jachères

Politique en jachères

Sens dessus dessous, ou la très étrange partie de billard du remaniement

L'ex-ministre de la Culture, Fleur Pellerin, débarquée à la dernière minute. Lionel Bonaventure / AFP

Il y a du Pangloss dans ce Président-là. Du château de l’Élysée transformé en Thunder-ten-tronk, il ponctue son récit d’affirmations optimistes, quitte à les voir immédiatement démenties par les événements. Les calamités peuvent pleuvoir sur lui ? Il ne changera rien à son attitude ni à son propos. Tout ne va peut-être pas au mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Mais tout va cependant le mieux possible dans un monde qui n’est pas très bon. Emmuré vivant dans ses certitudes et ses convictions, il ira jusqu’au bout. Il n’aura pas changé de cap, c’est le cap qui l’a changé. Ce qu’un esprit chagrin prendra pour de l’incohérence n’est en fait qu’une incompréhension du véritable enchaînement des causes et des effets, que notre homme n’hésite pas à inverser, de son verbe bref et de sa phrase courte.

Absolue cocasserie

Cette manière d’être explique sans doute la cocasserie de certaines de ses décisions. Le cocasse absolu étant atteint avec le dernier remaniement ministériel, véritable partie de snooker politique. À quinze mois de l’échéance présidentielle c’était, sauf catastrophe majeure, la dernière occasion de remodeler l’équipe gouvernementale pour la ligne finale. Démarche logique, ambition légitime, susceptibles pour le Chef de l’État et d’intégrer les dernières évolutions électorales et d’affermir son autorité autour de lui.

Le Président aura beau affirmer sur les écrans de TV la « grande cohérence » de l’équipage : elle ne transparaît pas évidemment. Un sondage effectué au lendemain de l’annonce des nominations nouvelles indique que 73 % des personnes interrogées se déclarent insatisfaites du remaniement ! Si l’objectif avait été de répondre aux attentes et aux inquiétudes des Français, le démenti serait cuisant. Mais tout porte à croire que la raison d’agir n’était pas là.

D’abord, il faut mesurer que ce remaniement sans changement de gouvernement est l’œuvre du seul Président : le premier ministre a été tenu soigneusement à l’écart des calculs présidentiels et de ses arbitrages. Le monarchisme présidentiel a une fois de plus imposé sa loi. De quoi s’est-il agi ? Dans cette période déclarée de guerre contre le terrorisme et contre le chômage, on pouvait s’attendre à un « gouvernement de combat ». On en est loin. Le genre exige un resserrement des troupes : voilà les effectifs sensiblement augmentés, au prix d’une fragmentation en secrétariats d’État aux noms improbables.

Le clonage pour principe

Le combat appelle également le renfort de personnalités dotées d’un poids politique certain : or apparaissent, pour l’essentiel, des têtes inconnues des électeurs et du grand public. La ministre de la Culture se voit-elle écartée pour pouvoir mettre à sa place une personnalité plus politique ? Lui succède Audrey Azoulay, une technicienne, énarque de la même promotion, plus connaisseuse de cinéma (et d’actrices), mais moins férue en numérique. Deux exceptions, dira-t-on, à ce clonage de l’appareil gouvernemental : aux Affaires étrangères et à la Décentralisation : encore s’agit-il de « remplacer » deux politiques majeurs. Succède à Laurent Fabius (parti vers le Conseil constitutionnel) le premier ministre prédécesseur immédiat de l’actuel, Jean-Marc Ayrault, écarté pour cause d’impopularité. Aux Collectivités territoriales, départ impromptu de Marylise Lebranchu, militante socialiste expérimentée, sur les épaules de laquelle avait reposé toute la loi NOTRe, et qu’on remplace par un homme qui a combattu cette réforme avec virulence…

S’agit-il de renforcer la cohérence idéologique de l’équipe ? Il suffit, pour en démordre, de se remémorer l’hostilité affirmée de Jean-Marc Ayrault à la déchéance de nationalité, hostilité bruyamment rappelée le 25 janvier par Emmanuelle Cosse. Et même, le 10 février, le grand trouble de conscience sur cette question exprimé par Emmanuel Macron : on avait vu son prédécesseur expédié pour moins que cela. Alors que l’on salue le départ par respect du non-cumul d’une ministre devenue vice-présidente de Région, ne maintient-on pas, à contre-sens des engagements, un Président breton ministre de la Défense ?

Alors, s’agirait-il de garantir la continuité des politiques engagées ? Là non plus, le compte n’y est pas. Ne voit-on pas, pour la première fois, une ministre de la Culture évincée au moment où elle se rendait au Sénat pour défendre son projet de loi sur la liberté de la création artistique en discussion depuis sept mois au Parlement et déjà adopté par l’Assemblée nationale ? En plein combat pour le redressement économique, ne rétrograde-t-on pas à la treizième place protocolaire le ministre en charge de ce département névralgique ? Ne charge-t-on pas d’appliquer la réforme de la décentralisation l’un de ses adversaires résolus ? Ne place-t-on pas au Logement une écologiste (Emmanuelle Cosse) qui n’a cessé de critiquer le détricotage gouvernemental de la loi élaborée par une autre écologiste ?

Perceval ou Perrichon

Décidément, tout semble ici contrefait. Mais le cœur présidentiel à ses raisons que la raison gouvernementale ignore. Plus qu’à un cabinet ministériel, cela ressemble à un cabinet de curiosités. Le sens du dessus prend place dessous l’objectif unique de la préparation de l’échéance présidentielle. L’attelage de Matignon laisse rêveur, avec en second un ancien Premier aux orientations pour le moins divergentes du chef de file, composé d’éléments hétérogènes.

Le président Hollande a joué des bandes pour écarter du jeu les boules qui pouvaient le gêner dans son futur tir. Un navire écologiste en dérive, privé de son capitaine, un PRG attaché au piquet socialiste, une Ségolène Royal comblée d’une grande présidence réparatrice (celle de la COP21), un Valls enfermé dans la cabine de pilotage, un Macron embastillé à Bercy, une droite embourbée dans le chemin creux des primaires, un Grouchy sinistrovolubile (Mélenchon) faisant cavalier seul sur sa gauche, voilà qui dégage l’horizon électoral. Et qui lui laisse espérer cette victoire par défaut qu’il pense être en situation de mériter.

Spectacle navrant que celui de ce pouvoir qui randonne. Il permet au moins de mieux comprendre le goût affirmé des Français pour des primaires non partisanes. Seule illusion qu’on leur laisse de pouvoir échapper au cauchemar d’un remake électoral aux relents amers. Tout cela incite à méditer cette maxime de La Rochefoucauld : « Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s’en apercevoir qu’il est difficile de tromper les autres sans qu’ils s’en aperçoivent ». À trop vouloir se parer de l’armure chevaleresque d’un Perceval poursuivant la quête du Graal du redressement, on risque de se trouver revêtu des habits bourgeois d’un Monsieur Perrichon.

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