« Star Wars » : que veut la Force ? (1)

Star Wars : le réveil de la Force. Allociné

La science-fiction ne se contente pas de répondre à un besoin d’évasion ou de divertissement en nous projetant dans le temps, en nourrissant quelques utopies ou en donnant corps à certaines de nos peurs.

Son essence et son succès sont aussi à chercher dans un triple mouvement, à travers une diversité du vivant reproduisant un schéma politique basique, un lien métaphysique avec la nature qui reflète un certain rapport au sacré, et une réalité hypertechnologique.

Pour vérifier cette hypothèse, penchons-nous sur le plus grand succès commercial de science-fiction depuis la création du cinéma : la saga Star Wars. Dans ce premier volet, nous aborderons les deux premières dimensions.

Une diversité exacerbée dans un cadre politique inchangé

Adossée à la technologie, la diversité ethnique apparaît comme l’un des facteurs clés de l’entreprise héroïque de SF. Depuis Star Trek, tous les films de SF se plaisent à illustrer une forme de diversité interstellaire. Mieux, la SF finit souvent par opposer le pluriel héroïque au singulier tyrannique, l’hybride au chimiquement pur. SW ne fait pas exception dans la mesure où la saga présente un monde où la diversité est de rigueur, que ce soit en genre avec des femmes leaders) ou ethno-biologiquement avec des êtres aux formes les plus variées référencées par les fans.

Pour autant, la SF n’est pas de la science-politique-fiction. Il n’y a pas de politique réellement originale sur les exoplanètes dont proviennent les extra-terrestres. Les relations humaines, les peurs et les angoisses, les instincts et les ambitions demeurent identiques. Dans les cas les plus radicaux, la politique est quasiment réduite à une forme de domination primaire ou, pire, de destruction totale par des êtres non-terrestres.

Une scène de Rogue One. Allociné

La SF étend cet anthropocentrisme à des formes de vie étrangères. Les extra-terrestres possèdent les mêmes ressorts psychologiques que les humains avec, au premier chef, la volonté de puissance nietzschéenne. Le caractère particulier de SW réside dans le fait que la figure extra-terrestre a déjà intégré une communauté humaine, celles des résistants et des héros : un saut est franchi dans la diversité. Tout le monde – robots inclus – vit ensemble sans avoir besoin nécessairement de parler anglais pour se comprendre. Au contraire, la communauté non-diverse semble être celle de l’adversaire de la liberté, à savoir l’Empire ou le Premier Ordre. Elle est composée quasi uniquement d’hommes, parlant anglais et principalement blancs que ce soit sous ou sur l’uniforme. Car même l’uniforme des stormtroopers est blanc. Le fait qu’un stormtrooper noir – Finn – se rebelle et rejoigne la résistance confirme ce constat.

Certains ont vu dans le dernier spin-off (Rogue One) de SW une extrapolation faisant un parallèle entre l’Amérique blanche et l’Empire. Même si peu de pays défendent autant la diversité au cinéma, on peut être séduit par cette lecture. Mais il convient alors de se rappeler que la critique vient elle-même d’une autre Amérique, métissée et sûre des valeurs qu’elle incarne souvent contre cette Amérique WASP (White Anglo-Saxon Protestant) : la Californie.

Le pouvoir pour lui-même

Si on constate dans SW un schéma traditionnel qui se rapporte à la volonté de domination politique, il demeure difficile, d’épisode en épisode, de savoir ce que veulent les tenants du côté obscur de la force, en dehors du pouvoir pour lui-même. Concrètement, que recherche le « dark side », hormis coloniser et asservir de nouvelles populations ? De fait, la représentation politique de Star Wars repose essentiellement sur la représentation cinématographique de la Seconde Guerre mondiale. La référence à la Résistance contre un Empire central est essentielle de l’épisode 4 à 7. Dans l’épisode 7, la référence est d’ailleurs portée maladroitement à l’excès en appuyant sur les parallèles entre le Premier Ordre et le Troisième Reich hitlérien.

Pourtant, les épisodes 1 à 3 illustrent davantage et plus finement les tensions politiques à l’œuvre dans les démocraties, à savoir leur faiblesse contre les formes de populisme et leur naïveté contre toute forme de déstabilisation tyrannique. Sous cet aspect-là, le côté obscur de la force apparaît clairement comme la subornation de jeunes gens talentueux, au premier chef le jeune Anakin Skywalker, par le populisme politique du sénateur Palpatine/Darth Sidious. Dans les épisodes suivants, une fois le pouvoir conquis, le côté obscur de la force fait le lit d’une volonté de puissance tyrannique sans autre fin qu’elle-même.

L’empereur Palpatine. Allociné

Ainsi retrouve-t-on bien dans Star Wars L’essence du politique présentée par Julien Freund dans son livre éponyme au travers de trois dialectiques universelles :

  • La dialectique de l’ami et de l’ennemi : le ressort de tout récit SF repose essentiellement sur cette opposition qui fait dans la majeure partie des cas de tout être non-terrestre un ennemi. À ceci près : Star Wars présente « l’ennemi » comme principalement humain (des soldats jusqu’à l’Empereur) alors que les « amis » sont de tous ordres (terrestres et surtout extra-terrestres, genres indéterminés, etc.) ;

  • La dialectique du commandement et de l’obéissance : avec ses représentations militaires, SW se fonde sur cette hiérarchie essentielle. On est amené à croire que l’utopie égalitaire n’y a pas lieu d’être dans une société perpétuellement en construction ou en lutte ;

  • La dialectique du privé et du public : l’élimination de cette distinction pour l’Empire et le Premier Ordre scelle l’avenir de la République et fait rentrer ses opposants en résistance. Elle marque également l’affrontement entre deux visions métaphysiques autour de la Force sur laquelle nous reviendrons.

Le lien mystique avec la nature

Comme Heidegger l’a analysé dans La question de la technique, la technologie finit par déposséder l’individu. La domination de la nature par l’homme de Descartes s’achève par un asservissement de l’homme à un dispositif plus grand. Arraisonnant « la nature tout en amenant la vérité de l’Être », la technique représente un danger en rangeant l’homme lui-même au rang d’objet disponible, tout en lui faisant croire à sa toute-puissance et sa totale maîtrise. Les individus se trouvent alors « enchaînés à la technique et privés de libertés ». Dans SW, cette dépossession éclate au grand jour dans la mesure où de part et d’autre la Force vient montrer toutes les limites de la technologie à ceux qui pensent la maîtriser.

Au travers du récit initiatique propre à toute œuvre de « science fantasy », la figure héroïque de SW – le Jedi – fait de la poursuite de sa quête à la fois une recherche intérieure et la solution des problèmes de ses compagnons de lutte. La connexion à la « Force » est en ce sens emblématique de la dimension spirituelle et également spinoziste du Jedi. On y fait appel d’épisode en épisode pour rétablir le désordre en acte dans l’univers et aider les protagonistes. Or, qu’est-ce que la Force sinon le « _ Deus sive Natura _ » (« Dieu ou la nature ») de Spinoza ? Cette divinité immanente qui se compose du corps et de l’esprit, la « Natura Naturans » (« Nature Naturante ») formant un équilibre et régissant l’ordre du monde ?

Une scène du Retour du Jedi. Allociné

Cependant, la compréhension et la maîtrise de la Force prennent du temps. Comme tout apprentissage, la connaissance véritable est progressive et ne s’acquiert que dans l’effort spirituel individuel, voire dans le sacrifice physique, qui aboutit à la transformation de soi. Parce qu’il n’est pas assez fort et se laisse dominer par la peur et la haine, le jeune Anakin Skywalker, bien que très doué, passe du côté obscur et devient Darth Vader. Par la suite, son fils Luke devra surmonter également sa peur et ses préjugés pour devenir et rester un vrai Jedi. Même si l’apprentissage semble gommé dans l’épisode 7 (il suffit à Rey de quelques heures pour maîtriser partiellement la Force), la recherche d’un maître – Luke Skywalker – pour poursuivre sa quête et, partant, continuer son apprentissage demeure.

Riche d’un univers impressionnant qui fait la promotion de la diversité, SW reprend la dialectique politique classique autour de l’opposition « ami/ennemi » que porte à son sommet tout récit de SF. Mais dans la saga, la perspective est renversée en faisant d’une communauté humaine (blanche et masculine) l’ennemi dont le projet unique est la conquête du pouvoir. La lutte qui s’engage alors passe non pas simplement par une quête individuelle, mais par un apprentissage au bout duquel la dimension religieuse devra trouver sa place dans la société politique en dépassant la « question de la technique », que nous aborderons dans le deuxième volet de cet article.

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