Stratégie et incertitude (10) : et si la culture stratégique des élites françaises était le problème ?

Apprendre à questionner la pensée unique, à interroger les systèmes. Pixabay

Ce texte est issu des travaux de la conférence organisée par la FNEGE, le groupe Xerfi et L’Encyclopédie de la Stratégie le 25 novembre 2015 sur le thème « Mener une stratégie et prendre des décisions dans l’incertitude ».

La question laisse supposer que nos dirigeants ne sauraient pas prendre de décisions dans l’incertitude. Ce jugement est bien sévère. De façon un peu cursive, on pourrait répondre que par les temps qui courent, cela revient à dire qu’ils ne doivent pas prendre beaucoup de décisions stratégiques, ou alors qu’elles sont toutes mauvaises ! Et pourtant, nous savons que nos grandes entreprises sont très performantes, notamment à l’international et que leurs dirigeants sont reconnus mondialement. Le dernier classement publié par Harvard Business Review en atteste. Difficile de penser que ces « élites » ne savent pas prendre en compte l’incertitude.

On peut tout autant s’étonner quand on regarde l’explosion du nombre de créateurs d’entreprises : un quart des HEC crée leur entreprise dans les deux ans suivant leur diplôme ! Difficile de penser qu’ils ne savent pas, ou pire qu’ils ne veulent pas, prendre de décisions dans l’incertitude.

La défiance face aux “producteurs” d'élites

D’où vient donc cette question qui fait partie des discours circulants que nous entendons tous ? L’ « élite bashing » ? « Un peu court, admettons-le. Dans nos cours de stratégie, « oublierions »-nous alors de prendre en compte l’incertitude ? Difficile à croire : dans les business schools, une part importante de notre pédagogie est consacrée à la sensibilisation de nos étudiants à l’impossibilité de trouver une solution « mathématiquement » optimale. Même s’il est vrai que nous parlons souvent de COUVERTURE de ce risque, le risque est au cœur de beaucoup de cours de stratégie.

Autre hypothèse : cela ne viendrait-il pas de la confusion entre stratégie et PLANIFICATION stratégique ? Mais cela fait plusieurs décennies que cette assimilation n’est plus de mise. Il y a bien longtemps que l’on sait que nous ne sommes plus dans une économie administrée ; même l'École Nationale d'Administration a transformé son cursus pour prendre en compte cette réalité, et on ne parle plus aujourd'hui du Commissariat au PLAN mais de France STRATEGIE !

Il ne s’agit pas de balayer d’un revers de main la responsabilité de ces « producteurs d’élites » que sont (supposées être) les business schools et plus globalement les institutions académiques. Mais cette responsabilité est ailleurs que dans ce que nous enseignons : elle est, craignons-nous, dans notre manque de distance avec le monde économique. Revendiquant légitimement leur proximité avec le monde de l’entreprise, les business schools ont, depuis des décennies, « surfé », avec les entreprises sur cette vision apaisée d’un monde qu’on voulait croire désormais sans aspérité : l’affirmation du modèle néolibéral.

Apprendre à interroger le système

Terminés les combats idéologiques, finie la lutte des classes, et pour les plus optimistes, une mondialisation heureuse et la fin de l’Histoire. Ayant choisi d’aller aussi vite que le monde des entreprises, nous avons déjà écrit que les business schools ont fourni à celles-ci des bataillons d'experts-techniciens, parfaitement rompus à l'art de manier les concepts de valeur actuelle nette, de création et de captation de valeur, de reporting et bien sûr les discours allant avec. Les questions plus fondamentales comme la pérennité de notre modèle de croissance, le rôle et responsabilité des dirigeants d'entreprises dans la Cité, apparaissaient trop souvent comme des superflus.

Pour donner des exemples français, il suffit de se reporter aux discours circulant depuis vingt-cinq ans, de relire les questions posées par les médias spécialisés. Combien de fois n’avons-nous vu raillés les cours de philosophie et d’histoire des classes prépas, l’ouverture de mastères et de spécialisations dédiées au développement durable et à l’Alter Management ? Combien de fois nous a-t-il fallu plaider l’importance des mathématiques comme école de rigueur ? Combien de fois s’est-on étonné dans notre environnement que certains professeurs décortiquent les jeux de pouvoir et le « nouvel esprit du capitalisme », que certains fustigent la réification du marché ? Pendant longtemps beaucoup ont pensé que c'était en reproduisant les discours circulant dans le monde économique que l'on enseignait la réalité des entreprises. Cela est faux. Même quand on enseigne la gestion par la méthode des cas, ils ne doivent jamais être présentés comme des modèles; ce ne sont “que "des supports de réflexion.

Sortir d'un discours niant l'incertitude

La question qui est posée est donc « malicieuse » : elle n’interroge pas les dirigeants sur leur capacité à prendre des décisions dans l’incertitude ; elle demande aux institutions académiques si nous sommes capables de « sortir » du discours idéologique, qui par nature nie l’incertitude. La question interroge donc, cruellement, la légitimité de nos institutions de formation.

C'est cette question de la légitimité qui "forcera”, dans les années à venir, les meilleures business schools à repenser le lien dialectique qui les lie à l’économique. Il faut que les écoles de management luttent pour échapper à la «pensée unique» ; il faut même que ce soit elles qui génèrent des pensées alternatives. Nous devrons contribuer à faire émerger une vision plurielle des choses, en prenant le risque de la contradiction, parfois de l’incohérence passagère, quelquefois du désaccord avec la vision immédiate des acteurs économiques.

Les meilleures business schools s'appuieront sur la recherche

Plus que jamais, les business schools devront éviter d’être les relais passifs de ce qui, mode après mode, idéologie après idéologie, continuera sinon, par paresse de la pensée, à être présenté comme inéluctable. Cette crise va accélérer le processus de tri entre business schools, entre celles capables de résister à la crise de la pensée qui nous menace et celles qui seront les pâles substituts des journaux télévisés, (avec moins de moyens et moins d’audience !).

C’est là le défi qui nous attend : les meilleures business schools seront celles capables de savoir distinguer l’essentiel, issu des travaux de recherche, du subsidiaire ou du passager ! Bien sûr, cela va prendre beaucoup de temps et coûter beaucoup d’argent. La recherche demande du temps. La recherche requiert une certaine ascèse, un long exercice de recul. Et c’est bien là que le bât blesse : l’ascèse n’est guère à la mode. C’est pourtant un impératif moral comme économique : c'est parce que nous saurons montrer scientifiquement à nos élèves qu'une perspective à long terme n'est pas une succession de décisions à court terme, c'est parce que nous saurons leur montrer, chiffres en mains, l'importance de l'économie matérielle que nous éviterons dans quelques décennies qu'ils se laissent emporter dans les à-peu-près portés par toute idéologie. Beau défi pour ceux qui croient en l’éducation!

Intervention de Bernard Ramanantsoa le 25 novembre