Sur les traces des botanistes oubliés : Paul Erdmann Isert (1755-1789)

Plusieurs botanistes lui ont rendu hommage en donnant son nom à des genres ou des espèces. Ici, l’« Isertia hankeana ». Wikimedia Commons, CC BY

Sur les traces des botanistes oubliés : Paul Erdmann Isert (1755-1789)

Dans le mouvement des grandes découvertes scientifiques du XVIIIe siècle, l’Afrique occidentale est restée marginale. Alors que peu de naturalistes y ont séjourné, le médecin et botaniste allemand Paul Erdmann Isert est aujourd’hui considéré comme un pionnier de l’exploration botanique de cette région.

Méconnu en tant qu’homme de sciences, il a pourtant contribué à enrichir les collections sur l’Afrique des herbiers européens, comme l’ont fait des botanistes plus célèbres tels Adanson (1727-1806) au Sénégal et Palisot de Beauvois (1752-1820) dans le golfe de Guinée.

« Personne n’arriva plus content que moi »

Paul Erdmann Isert naît en 1755 dans le Brandebourg, en Allemagne, où il commence par apprendre le métier d’apothicaire. Il s’oriente ensuite vers des études d’histoire naturelle et de médecine auprès du célèbre médecin naturaliste berlinois, Marcus Élieser Bloch (1723-1799). Fils d’un tisserand, il n’est inséré dans aucun réseau scientifique mais souhaite y accéder. Pour y parvenir, motivé par l’envie d’explorer des régions inconnues, il part au Danemark. En 1783, il entre au service de la Compagnie danoise de Guinée comme médecin-inspecteur au fort Christiansborg près d’Accra, sur la Côte de l’Or (Ghana actuel).

Lors de ses voyages en Afrique puis dans les îles Caraïbes, Isert montre un grand intérêt pour les sciences naturelles. Au cours de son séjour de trois ans en Afrique de l’Ouest, du 16 octobre 1783 au 7 octobre 1786, il réside principalement à Christiansborg, quartier général des Danois. Il parcourt aussi la région littorale d’Accra jusqu’à Ouidah (Bénin) pour participer notamment à la traite des esclaves, ce qui lui laisse peu de temps pour étudier l’histoire naturelle de ces régions. Enfin, invité à se rendre à Kumasi, capitale du royaume Ashanti (Ghana) par une sœur du roi qu’il a soignée, il fait une incursion dans l’arrière-pays, dans les collines de l’Aquapim, à une cinquantaine de kilomètres au nord d’Accra.

Son exploration ne dure malheureusement qu’une dizaine de jours : rappelé au service par le gouverneur, il doit rentrer rapidement à Christiansborg. Il mit cependant à profit chacun de ses déplacements pour herboriser et envoyer en Europe des échantillons d’herbiers. Ainsi, lors d’une chasse à l’éléphant dans la région de Ouidah d’où les participants rentrent bredouilles, Isert, quant à lui, estime que « personne n’arriva plus content que moi, qui avais rempli mon herbier de plantes qui ne s’étaient pas jusque-là offertes à ma vue ».

Carte de l’itinéraire d’Isert. Dominique Juhé-Beaulaton, Author provided (No reuse)

Arrêter ce « crime odieux inhumain »

Isert a conscience que sa vocation de naturaliste ne peut s’épanouir dans le contexte de la compagnie danoise. C’est pourquoi, le 13 janvier 1785, il écrit à Sir Joseph Banks (1743-1820), éminent naturaliste anglais qui participe aux expéditions de James Cook et finance de nombreuses explorations scientifiques. Isert lui demande de soutenir ses recherches et lui propose de mener une expédition scientifique dans l’intérieur de l’Afrique, encore inexploré. Pour conforter sa demande, il joint à sa lettre un envoi de treize fruits, profitant du départ imminent d’un bateau pour lui confier lettre et échantillons.

Sa situation de médecin d’une compagnie de commerce lui devient insupportable, et son rôle dans la traite est certainement à l’origine de son « aversion pour son séjour », selon ses propres termes. Amer et dépité, il quitte l’Afrique en 1786, à bord d’un navire négrier pour les Indes occidentales. Constatant les abominables conditions de vie des esclaves à bord du navire puis dans les plantations, Isert conçoit un projet d’exploitation agricole en Afrique même, pour arrêter ce qu’il qualifie de « honteux trafic d’hommes », « crime odieux inhumain » et « honte de l’humanité ».

De retour à Copenhague, Isert rédige le récit de son voyage dans lequel il annonce non seulement son projet agricole, mais aussi celui de réaliser une flore de cette région d’Afrique encore inconnue. Une fois son projet accepté par le ministre des finances du roi du Danemark, il repart pour la Côte de Guinée en 1787 et fonde dans les collines de l’Aquapim une colonie agricole dénommée Frederiksnopel – en l’honneur du prince et régent Frédéric VI de Danemark. Après plusieurs mois de travail acharné, il rédige un rapport positif sur les activités agricoles du nouvel établissement. En janvier 1788, il meurt subitement à l’âge de 33 ans.

Des navires négriers voguant vers le fort danois de Christiansborg vers 1800 – peinture du Britannique Georges Webster. Wikimedia Commons, CC BY

2 000 spécimens dont 600 espèces nouvelles

Les résultats de ses recherches comprennent sa collection de plantes envoyées pour la plupart à Copenhague – conservée aujourd’hui au Musée botanique de l’Université – accompagnée d’un index d’une trentaine de pages comprenant les noms des plantes selon la classification linnéenne, dont nombre de genres nouveaux. Il a également envoyé avant son décès deux dessins et descriptions d’oiseaux : l’Euplecte ignicolore franciscain (Euplectes orix franciscana) et le Touraco violet (Musophaga violacea), qu’il a été le premier à identifier.

De 1799 à 1803, le botaniste danois Peter Thønning lui succède à la plantation Frederiksnopel – son herbier est conservé avec celui d’Isert. La collection de ces deux botanistes comprend 2 000 spécimens dont 600 espèces nouvelles représentant des spécimens types, c’est-à-dire des éléments de référence qui ont servi à décrire les espèces. Le professeur de botanique Martin Vahl, qui les a reçus à Copenhague, les a distribués à des botanistes d’autres pays. C’est ainsi que plusieurs centaines d’échantillons figurent dans les herbiers de dix pays.

En 1827, Heinrich Christian Friedrich Schumacher (1757-1830), médecin allemand sujet du Danemark et contemporain d’Isert et Thønning, publie à Copenhague un ouvrage sur les plantes de Guinée d’après leurs herbiers, Beskrivelse af Guineiske planter  : som ere fundne af Danske botanikere, isært af etatsraad Thonning (que l’on pourrait traduire par « Description des plantes de Guinée trouvées par des botanistes danois, principalement par le Conseil d’éthique de Thonning »). En 1977, le botaniste anglais Frank Nigel Hepper leur consacre un livre, The West African Herbaria of Isert and Thonning (« L’herbier ouest-africain d’Isert et Thonning »), dans lequel il retrace la distribution des échantillons en Europe et révise leur nomenclature.

Hommage

Esprit de son temps d’une grande érudition scientifique, Isert est parti méconnu et incompris de ses contemporains, voire méprisé et ridiculisé – comme l’atteste la lettre d’éloge écrite par le gouverneur danois Jens Adolf Kiøge après sa mort. Cependant, plusieurs botanistes lui ont rendu hommage en donnant son nom à des genres ou des espèces :

Celosia isertii. JSTOR
  • l’Allemand Willdenow a travaillé sur les 71 échantillons d’Isert reçus en 1799 à l’herbier de Berlin, et dénommé un genre de la famille des Rubiacées, Isertia ;

  • le Suédois Solander a appelé une espèce de cette même famille, Mussaenda isertiana » ;

  • l’Anglais Townsend a nommé une espèce d’amaranthe, Celosia isertii, d’après des spécimens types récoltés à Ouidah.

La mort soudaine de Paul Erdmann Isert a privé la science d’un esprit curieux et éclairé, un humaniste digne du Siècle des Lumières, qui a œuvré en faveur de l’abolition de l’esclavage – rappelons que les Danois furent les premiers à interdire la traite en 1803 – et contribué à l’avancée des connaissances scientifiques.