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Terroirs des campagnes, terroirs des villes : patrimoines communs dans le village global

Cultures du cépage Malvoisie à Lanzarote. Yummifruitbat/Wikipedia, CC BY-SA

Terroirs des campagnes, terroirs des villes : patrimoines communs dans le village global

Les discussions en cours autour du CETA et du TAFTA nous donnent l’occasion de faire le point sur la notion de terroir et de rappeler les enjeux autour de la protection des Indications géographiques (IGP/AOP), auxquelles sont associées cette notion.

La référence à l’origine géographique des produits a été utilisée depuis les temps les plus anciens comme un marqueur de qualité pour la commercialisation de nombreux produits agricoles. Qui en effet ne connaît pas les vins de Champagne ou de Bordeaux, les jambons de Parme, le Parmesan ou le Roquefort, parmi bien d’autres produits du terroir ?

En France, cette référence à l’origine géographique prendra une expression particulière avec le développement des Appellations d’origine contrôlée (AOC) et la référence centrale au concept de « terroir ». La réputation ou la notoriété qui s’attache à ces produits les exposent aussi à des abus et la protection du nom géographique d’un produit est devenue un enjeu économique et juridique pour de nombreux territoires ruraux.

Le concept de « terroir », s’il est connu intuitivement de tous en France, fait pourtant l’objet de controverses vives autour de sa définition et de sa pertinence au niveau international, notamment par les États-Unis et auprès del’Organisation mondiale du Commerce.

Avec l’extension et le succès rencontré au niveau européen par le système des Indications géographiques protégées (IGP) et des Appellations d’origine protégée (AOP), cette bataille de la reconnaissance des « terroirs » est-elle aujourd’hui gagnée ?

Eloge de la diversité

Tel que définit en France par l’INAO (Institut National des Appellations d’Origine et de la Qualité) :

« Le terroir est un espace géographique délimité, dans lequel une communauté humaine, construit au cours de son histoire un savoir collectif de production, fondé sur un système d’interactions entre un milieu physique et biologique, et un ensemble de facteurs humains. Les itinéraires sociotechniques ainsi mis en jeu, révèlent une originalité, confèrent une typicité et aboutissent à une réputation, pour un bien originaire de cet espace géographique ».

L’obtention d’une Appellation d’origine contrôlée (AOC), dont s’inspire largement l’AOP européenne, reposait ainsi sur une triple exigence et sur la constitution d’un ensemble de « preuves » visant à :

  • Attester l’origine et la notoriété historique d’un produit

  • Délimiter le territoire et la zone d’exclusivité sur l’usage du nom géographique

  • Prouver la typicité ou la « qualité particulière » d’un produit, les savoirs et savoir-faire liés aux traditions et à des usages locaux associés à des « sociétés locales ».

Les recherches en anthropologie et histoire, en géographie, en économie et en sociologie, en agronomie et en zootechnie ont ainsi contribué en France à étayer ce lien au terroir, sans pour autant clore le débat sur sa nature.

Entre tradition et innovation

Issu du secteur viti-vinicole qu’il a longtemps concerné de façon exclusive, le concept de terroir reste en France un concept à géométrie variable avec son extension progressive à d’autres produits comme les fromages, les produits de charcuterie ou d’autres productions végétales.

Jugé parfois intraduisible au niveau international, le concept de terroir met en France l’accent sur le rôle des facteurs naturels et leur imbrication avec des facteurs humains. Ce qui est en jeu, ce sont ainsi les places respectives des savoir-faire, de l’histoire et du milieu naturel dans la qualification à un territoire et la protection juridique de noms géographiques.

Agneau caussenard du Quercy. Jean-Jacques Boujot/Wikipedia, CC BY-SA

Si un certain nombre d’initiatives récentes ont cherché à faire reconnaître auprès de l’Unesco les terroirs comme « patrimoine commun de l’humanité », la dimension historique et l’héritage culturel ne sont cependant pas synonymes d’immobilisme et de freins à l’innovation.

Le maintien d’une diversité de systèmes sociotechniques est ici aussi un atout pour l’adaptation de l’agriculture aux nouveaux enjeux posés par le changement climatique et la protection des ressources naturelles (eau, biodiversité, etc.).

Les logiques d’industrialisation des modes de production, l’harmonisation des savoir-faire, ou encore la création de filières de produits de terroir à partir de démarches d’« ingénierie reverse » posent néanmoins la délicate question de la conciliation entre tradition et innovation.

Une réinvention collective permanente

Si le concept de terroir a été largement combattu et critiqué aux États-Unis en privilégiant par ailleurs le régime juridique des marques commerciales, l’intérêt croissant porté durant la dernière décennie par de petits groupes de producteurs américains coordonnés par l’American Origin Products Association (AOPA) marque un réel changement de perspective.

La référence à l’origine géographique des produits apparaît ici comme un « bien commun de connaissance », tel que défini par Elinor Ostrom et Charlotte Hess, reposant sur une notoriété et une réputation partagées auprès de consommateurs et mobilisant un ensemble de ressources, de connaissances et de savoir-faire distribués au sein de communautés locales ou étendues de producteurs.

L’adoption par un nombre croissant de pays en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie de systèmes juridiques similaires aux IGP européennes s’inscrit également dans cette logique. Une conception plus souple de la référence au « terroir » et de ce qui fonde la typicité des produits est pourtant retenue en privilégiant la simple référence à l’origine géographique.

Sujet aussi à critiques en France pour la rigidité supposée de ses règles et son manque de réactivité face aux demandes des marchés internationaux, le système des AOC/AOP a pourtant largement contribué à la valorisation des produits de terroir et à renforcer l’identité des territoires. En posant un autre lien au local, les produits de terroirs ont participé à leur manière à la redéfinition des relations entre ville et campagne.

De fait, la valorisation des produits traditionnels, régionaux ou typiques bénéficiant d’une AOP ou d’une IGP constitue aujourd’hui un instrument de développement économique important pour de nombreux territoires ruraux au sein de tous les pays de l’Union européenne.

La mise en circulation à l’échelle internationale du concept de « terroir », y compris avec sa transformation et son adaptation à d’autres usages ou d’autres contextes (« terroirs urbains », produits artisanaux…) participe ainsi à la réinvention de nos rapports identitaires au territoire et à leurs imaginaires.

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