Terrorisme : un risque territorial sous-estimé ?

Promenade des Anglais, Nice, 18 juillet 2016. Valéry Hache/AFP

Le risque terroriste est désormais un enjeu et un sujet territorial. Malgré la nature et la localisation des attentats commis par Mohammed Merah en 2012 (à Toulouse et Montauban), il n’a jamais été analysé pleinement comme tel.

On pourrait formuler le postulat de départ simplement : n’importe qui n’agresse pas n’importe qui, n’importe où. Les attentats de 2015, qui ont fait appel à une logistique plus lourde et internationale, sont plutôt l’exception dans la macabre liste des occurrences terroristes. Mais ils sont si marquants psychologiquement et symboliquement qu’ils nous encouragent à penser l’attaque terroriste comme un phénomène national, voire international. Bref, comme un phénomène qui reste « distant ».

Pourtant, la majorité des attaques terroristes depuis 2012 sont marquées par la proximité et des stratégies ou des tactiques territoriales locales. D’ailleurs, de remarquables spécialistes du sujet ont commencé à l’analyser, comme Gilles Kepel qui recourt de nombreuses fois au terme « proximité » dans son dernier ouvrage.

Un risque de proximité

Dans le terrorisme de type « national ou international », ce sont des lieux et/ou des groupes emblématiques, donc hors de la vie ordinaire de tout un chacun, qui sont ciblés. On comprend mieux, dès lors, la méprise collective dans l’interprétation des attaques de Mohammed Merah. Ses cibles étant emblématiques – des militaires et des enfants de confession juive –, ses actes sont apparus comme « distants » pour la majorité des Français, liés à un terrorisme qui demeurerait une question nationale et internationale, et non comme une réalité territoriale et locale.

Les élus et autres « responsables » publics ont plus ou moins continué à penser selon ce paradigme jusqu’aux attentats de Nice en juillet 2016. Au-delà du déni toujours possible, il y a sans doute dans cette attitude l’espoir ou la volonté de ne pas dégrader inutilement les conditions de l’ordre public.

Mais, désormais, il n’est plus possible – et ce serait même une faute – de continuer à raisonner et à appréhender le risque terroriste sans comprendre qu’il est non seulement devenu un risque territorial mais qu’il est un risque de proximité.

« Tous peuvent être touchés »

Cette situation n’est pas le fait du hasard mais d’une stratégie, celle des réseaux djihadistes, en particulier de ceux liés à l’État islamique (EI). Al-Qaida avait une stratégie de frappe emblématique : la terreur devait naître de voir touché ce que tous pensaient intouchable, voire inaccessible à une destruction. Le 11 septembre 2001 reste le cas idéal-typique de ce schéma. Mais l’EI et les nouveaux réseaux djihadistes développent, quant à eux, une stratégie de frappe de proximité : la terreur naît de l’idée que tous peuvent être touchés, ou leurs proches, même si et précisément parce qu’ils ne représentent « rien » de particulier et d’emblématique (un groupe, un pouvoir, etc.). Ce point est à rapprocher des analyses du même Gilles Kepel qui, dans ses travaux, parle de djihadisme de 3e génération (EI) après celui de 2e génération (Al-Qaida).

Une femme se recueille après la tuerie de Nice. Valéry Hache/AFP

L’attaque de Nice, évidemment, mobilise encore des éléments emblématiques (lieu et événement). Mais, semble-t-il, moins pour eux-mêmes que pour permettre de toucher de nombreuses cibles humaines et sociales qui, elles, ne l’étaient pas. La modestie des moyens et du schéma opérationnel militent en faveur de cette interprétation.

Cette seconde stratégie est redoutable pour deux raisons :

  • Elle rapproche spatialement et psychologiquement la menace de chaque citoyen qui dès lors et « sans raison » peut se sentir « visé » ;

  • Elle diffuse très largement, d’un point de vue spatial, le potentiel d’occurrence de frappes terroristes.

Ces deux caractères rendent l’action des pouvoirs publics plus complexe et impliquent des moyens beaucoup plus lourds car devant assurer une couverture territoriale large sur un nombre de lieux potentiels nettement plus élevés. Cela induit ce que nous observons aujourd’hui : un épuisement des forces de sécurité.

Autre conséquence de cette évolution du risque terroriste : elle élargit de manière drastique le nombre d’acteurs chargés de prévenir, de neutraliser ce risque ou de gérer la crise consécutive à une attaque.

Le caractère complexe de la réaction à mettre en œuvre pour le combattre est amplifié par le paradoxe du risque terroriste qui peut autant s’apparenter à une tuerie de masse (Bataclan) qu’à des meurtres plus « classiques » par leur ampleur limitée (Saint-Étienne-du-Rouvray).

Des préconisations à manier avec précaution

De nouvelles questions se posent alors avec l’apparition de ce nouveau terrorisme djihadiste. Quelle est la géographie sociale du risque terroriste territorial ? Comment faire cette géographie sociale et quel usage en faire par la suite ? Et – point crucial – quel rapport y a-t-il entre l’analyse publique d’un risque territorial (donc localisé) potentiel et l’augmentation de la probabilité de sa survenue ?

Ce dernier point est particulièrement crucial en matière de risque territorial : il produit ou repose sur la proximité entre des acteurs, des ressources et des lieux dont une ou plusieurs combinaisons peuvent réaliser partiellement ou totalement le risque. Autrement dit, la responsabilité à l’égard des informations, des analyses et des préconisations que l’on peut rendre publiques devient critique.

Une femme retire un bouquet de fleurs sur la Promenade des Anglais, à Nice, le 15 octobre 2016. VALERY HACHE/AFP

Considérons, par exemple, un lieu situé dans une capitale régionale concentrant une grande quantité de matières inflammables et potentiellement explosives à proximité immédiate de quartiers populaires densément peuplés et du principal axe de circulation de l’agglomération (entre 35 et 40 mètres de déport horizontal entre la source de risque la plus proche et ladite voie de circulation). Ce sont des milliers d’habitants, leurs logements et le fonctionnement quotidien, y compris économique, de toute l’agglomération qui sont exposés.

Faut-il souligner la difficulté éthique et pratique à rendre compte publiquement (ce qui est la logique de toute recherche universitaire) de ce type d’analyse ? L’émergence du risque terroriste territorial rend donc encore plus difficile l’appréhension publique des autres risques territoriaux, ceux-ci pouvant devenir l’instrument de celui-là. En effet, un débat public médiatisé sur la localisation de tel ou tel risque (industriel dans notre exemple) peut faciliter une action terroriste, voire la susciter en fournissant une connaissance directement exploitable. Souvenons-nous des inquiétudes des premières heures après l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en 2001.

Sortir des équations simplistes

Il est possible d’indiquer les lignes principales de contribution d’une telle géographie sociale et des résultats d’analyse qu’elle offrirait, notamment pour sortir des équations les plus simplistes :

  • Comprendre les trajectoires socio-spatiales des djihadistes ;

  • Comprendre l’organisation et l’évolution de leurs espaces de vie ;

  • Connaître les lieux et les occasions sociales de formation idéologique et technique, y compris les voyages (Afghanistan et Pakistan, par exemple) et l’activité sur Internet. Cela implique aussi de comprendre les processus de diffusion des contenus idéologiques et de schémas opérationnels, diffusion qui ne peut s’opérer exclusivement via Internet ;

  • Comprendre le management stratégique de l’espace que développe un djihadiste – seul ou en équipe – pour préparer et assurer les opérations puis les réaliser ;

  • Analyser les lieux des attaques, leurs caractéristiques sociales, leurs configurations, l’évolution des choix et les typologies qui peuvent en ressortir ;

  • Analyser le rôle et le choix des lieux de repli, de fuite et/ou, d’emprisonnement. Un travail capital doit ainsi être fait sur les centres de détention et les maisons centrales en tant que lieux de formation idéologique et donc comme foyers secondaires de production et de diffusion de l’idéologie et des comportements djihadistes ;

  • Comprendre, enfin, l’« espace social frappé » pour évaluer l’impact réel sur la société locale et, éventuellement, l’effet différentiel selon les groupes sociaux. Cet aspect est évidemment lié aux lieux des attaques mais ne peut y être réduit.

Nos réactions décident de l’efficacité de l’attaque terroriste

On le voit, il y a là toute une démarche de sciences du territoire à appliquer aux enjeux du terrorisme actuel. Elle n’est pas simple mais la compréhension de cette géographie sociale–là débouche sur deux issues pratiques importantes :

  • Mieux comprendre le processus menant à l’attaque, c’est se donner évidemment de meilleures chances de l’empêcher ou de le minorer. Or les approches dominantes ne donnent pas assez de place à l’analyse des processus et des interactions, se perdant dans le constat que les profils des attaquants et leurs « parcours » sont trop hétérogènes pour en tirer des préconisations ;

  • Mieux comprendre l’impact territorial quant à la diffusion des représentations et des comportements, notamment de la peur, et les effets de lieu des occurrences d’attaques, c’est améliorer nos chances de contrôler les effets sur nos sociétés de ces événements tragiques.

Le contrôle, et donc la compréhension, de ces effets doit faire partie des préoccupations du contre-terrorisme car il faut bien saisir que l’objectif des groupes, réseaux et organisations terroristes n’est pas atteint par l’attaque elle-même mais par ses effets sociaux. Or une fois l’attaque perpétrée, les attaquants n’ont pas de contrôle direct sur ces effets sociaux et ceux-ci n’ont rien de « mécaniques ».

Un homme se recueille à Nice, le 15 octobre 2016, face à un mémorial improvisé. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Par ailleurs, un comportement qui manque trop fréquemment l’effet qu’il vise tend à disparaître ou à se réduire, notamment en rencontrant de plus en plus de difficultés à trouver et mobiliser les individus qui l’endosseront. Autrement dit, la réaction médiatique et politique (cf. le nombre très élevé d’événements annulés pendant l’été 2016 suite à l’attentat de Nice), en tant qu’elle guide fortement les perceptions sociales, n’est pas extérieure à l’attaque terroriste et à son analyse mais en fait partie. C’est tellement vrai que c’est écrit noir sur blanc dans les publications de l’EI (par exemple pages 26 et 27 du numéro 10 de Dâr al Islâm, publication francophone de l’EI).

La réponse, dès lors, ne peut se réduire à une sorte de charte de « bonne conduite » pour les médias et les élus nationaux, encore qu’elle soit sans doute souhaitable. Cette réponse, pour être efficace, doit se penser au niveau territorial et local par la compréhension des impacts sociaux réels des événements. Cela mène également à une réflexion sur l’adaptation des services spécialisés au caractère stratégique de cette dimension territoriale.