« Tour-réservoir », une web série générative

Un extrait de Tour-réservoir.

Rodolphe Olcèse est co-responsable du séminaire L’Art tout contre la machine du Collège des Bernardins.


Tour-réservoir est une œuvre qui occupe une place très singulière dans le paysage des productions audiovisuelles spécifiquement développées pour Internet. Cette série sans équivalent convoque simultanément la participation d’un tissu local concret, celle d’utilisateurs d’Internet eux-mêmes singuliers dans leur pratique de l’œuvre et enfin celle d’un aléa rendu possible par les logiques algorithmiques de nos machines domestiques.

Tour-réservoir est une œuvre en ligne lancée en 2016-2017 et portée par LFKs, un collectif transdisciplinaire qui produit aussi bien des installations, expositions que de la musique, des livres, ou des projets audiovisuels. Le cinéma est souvent convoqué par le collectif. LFKs se situe sur une ligne de crête, entre l’action artistique et l’animation socioculturelle. La volonté du collectif est de faire de l’action directe conjointement dans le tissu social et dans le champ esthétique. L’attention portée au contexte social peut faire émerger une forme qui fait appel aux technologies contemporaines par lesquelles les générations actuelles se représentent spontanément.

La tour-réservoir, archives de Gérard Ernoult, photographie de Francis Fernez.

Générer des cheminements uniques

À l’invitation de la scène nationale le Volcan au Havre, LFKs s’installe dans le quartier de Caucriauville, dont l’emblème est cette tour-réservoir construite dans les années 70. Il s’agissait, à travers ce projet immobilier, d’élaborer un habitat pour des foyers « actifs » du Havre. Mais le complexe de logements ayant été livré pendant le choc pétrolier, il a essentiellement accueilli une population frappée par le chômage, des familles atypiques, monoparentales, etc.

Tour-réservoir est un objet en ligne et en tant que tel, il doit s’explorer. Lorsqu’une séquence est activée, on peut voir des images fluides, au contenu au premier abord assez prosaïque : des itinéraires, des espaces urbains, des paysages. Chaque séquence se présente comme un tirage – au sens quasi photographique de la fixation d’un fragment n’ayant pas vocation à se pérenniser – qui est prélevé sur un récit plus vaste et peut être exporté vers YouTube. Le site offre la possibilité d’infléchir le fonctionnement des algorithmes, de déterminer la présence ou pas de texte, de musiques, d’images et de jouer sur les motifs narratifs selon une indexation par mots-clés ou personnages.

Cela permet d’orienter les parcours des utilisateurs dans cette vaste réserve d’images, de langues, de mots. Les textes existent en effet dans plusieurs versions, pour répondre à la texture sociale du quartier, où l’on parle majoritairement l’espagnol, l’arabe, le russe, l’anglais et le fulfulde (la langue maternelle des peuls). À noter également qu’une cinquantaine de groupes de musique du Havre ont proposé des compositions pour le projet. Ainsi, toute une atmosphère de création musicale ou de scène vivante s’amalgame à cet objet audiovisuel.

Écrire au féminin pluriel

L’attention accordée aux habitants de cette cité a fait apparaître rapidement que les femmes jouent un rôle très important dans la configuration sociale du quartier. Quarante-neuf récits ont été élaborés avec plusieurs de ces femmes, des récits plus ou moins denses fixant les lignes d’un espace d’expression commun aux acteurs au projet. Dans cet horizon, les formes de représentation partagées par les différentes participantes au projet touchaient à l’audiovisuel. D’où l’idée de construire quelque chose pour Internet et de penser un objet permettant de cinématographier ces vies ordinaires. Après la collecte des récits de vie, des tournages ont été organisés sur les lieux d’existence, de travail ou de culte des différents protagonistes. Le motif de la ville est apparu comme l’arrière-plan fondamental de cet environnement composite.

Collectif LFKs, Tour-réservoir.

L’enjeu de cette plate-forme et de ses modalités de conception est de donner une valeur d’à-présent à ce que l’on voit sur un écran domestique, de montrer des lieux intimes sans trahir le secret de l’intimité dont ils proviennent, de révéler le poids de ces récits singuliers. Une manière de tenir cet engagement était d’inscrire les moments de représentation dans une logique aléatoire et générative. L’assemblage des plans et des récits est proposé par la machine, et ne peut être réitéré. Chaque séquence déployée par les algorithmes a lieu dans une immédiateté et implique l’exploration présente de cette plate-forme émaillée de récits interprétés par d’autres personnes que celles qui les ont écrits.

Vertus de l’aléa

Chaque plan tourné pour Tour-Réservoir a la possibilité d’être accolé à tout autre, selon une conception algorithmique qui introduit une part d’infinité dans les possibilités associatives générées par la machine. Cette configuration technique invite à pratiquer l’œuvre à la manière d’une réelle traversée temporelle. Les éléments sont corrélés selon un principe de non-synchronisme et donnés de manière brute et aléatoire. Le spectateur est rendu à sa liberté d’association et de pensée. Cette dimension est accrue par une caractéristique propre à Internet, qui est de favoriser des logiques de partage et de solitude mêlés.

Le rapport au montage ou à un certain mode de pensée associative, laisse toujours des trous, des failles où il y a du hasard. Cette forme infinie dans son déploiement propose un véritable univers que l’on est invité à arpenter comme un territoire qui se configure au gré de l’aléa et des rencontres. Tour-Réservoir est une gigantesque leçon sur ce qu’est le montage cinématographique et met en évidence que l’aléa génère nécessairement du sens dans la jonction de plans que rien ne destinait à se rencontrer a priori. Ce caractère toujours signifiant de l’imprévisible ouvre un espace d’hospitalité : quelque chose comme un nous et un vous peut commencer à exister.


Le Collège des Bernardins est un lieu de formation et de recherche interdisciplinaire. Acteurs de la société civile et religieuse entrent en dialogue autour des grands défis contemporains, qui touchent l’homme et son avenir.