Traverser New York en hélicoptère : une étape pas si futile de l’expansion d’Uber

Depuis l'été 2019, des passagers peuvent relier Lower Manhattan à partir de l'aéroport JFK en Uber Copter. Yves Schaeffner / AFP

Le nouveau service nommé Uber Copter – qui n’est bien sûr ni écologique ni économique –, en phase de test à New York depuis l’été dernier, n’a de sens pour Uber que dans la logique de créer une plate-forme multimodale dédiée aux transports urbains. Cette plate-forme devra à terme intégrer l’aérien pour bien appréhender le désormais célèbre « future of transportation ».

Uber montre ainsi que sa force de frappe réside en sa capacité de transporter tout type de client, en solo ou en mode partagé, d’un point A à un point B en mobilisant tout type de support : du vélo électrique via Jump jusqu’à l’hélicoptère via Uber Copter. L’idée centrale qui fut présentée et déroulée le 11 juin dernier lors de la conférence Uber Elevate est de proposer une offre de transport intégrée qui puisse être accessible depuis sa plate-forme unique. Pour le moment, cette offre héliportée ne repose pas sur des véhicules volants électriques malgré les annonces spectaculaires de l’entreprise.

Un écosystème à inventer

Il s’agit donc concrètement d’ajouter Uber Copter à l’offre Uber. Ainsi les voyageurs new-yorkais intéressés et prévoyants – les réservations peuvent s’effectuer cinq jours à l’avance – commenceront par louer un vélo électrique Jump ou un VTC Uber pour rejoindre Lower Manhattan et son héliport. Ils poursuivront en hélicoptère jusqu’à l’aéroport JFK. Ensuite un avion les transportera jusqu’au bout du monde… où un autre véhicule Uber les attendra pour finir le trajet ! Seul l’avion n’est, pour le moment, pas pris en compte, dans cette planification porte-à-porte pour un prix d’environ 200 à 220 dollars tout compris !

Uber lance Ubercopter entre Manhattan et l’aéroport JFK (BFM TV, juillet 2019).

Paradoxalement, ce tarif devient (très) intéressant à New York car il intègre les transports au sol, ce que ne proposent pas – ne peuvent pas proposer – les sociétés de taxi exclusivement héliportées (comme celles mobilisées par Uber en juin dernier lors du festival de Cannes).

Uber ne possède bien évidemment pas d’hélicoptère, tout comme il ne possède pas de voiture. Ce service aérien localisé à NYC est en phase de test. Il est toutefois mis en lumière avant le lancement de Uber Air, prévu d’ici 2023, qui proposera des transports « dans les airs » par drone-taxi. L’écosystème d’Uber Air reste totalement à inventer mais sa complexité ne fait aucun doute tant les défis sont nombreux (aéronefs, pilotes, aérogares, passagers, bagages, contexte juridique, contrôles et régulation).

Redorer le blason d’Uber

D’ici là, le service Uber Copter permet à l’entreprise de tenter de faire bonne figure et de redresser une image écornée. Il s’agit de réagir à la fois face aux chiffres des agressions enfin dévoilées (sur les passagères en particulier) et face aux données financières très peu encourageantes (pertes au second trimestre 2019 d’environ 1,3 milliard de dollars, croissance significativement ralentie et doublement des dépenses à 8,65 milliards de dollars).

Les annonces récentes de suppressions d’emplois ne sont pas, non plus, compatibles avec l’affichage d’une bonne santé économique – celle dont la bourse a besoin – et technologique – celle dont le voyageur a besoin – qui contribuent à porter l’image disruptive d’Uber !

Concernant le modèle d’affaire, le déploiement new-yorkais d’Uber Copter, qui annonce surtout la sortie d’Uber Air, est en totale conformité avec sa stratégie d’expansion et de captation.

Sur la forme, il s’agit de proposer à tout voyageur potentiel – pas uniquement aux abonnés de type platinium ou diamond – un écosystème au sein duquel il trouvera tout type de solutions de transport – éventuellement partagées – afin d’encapsuler l’intégralité de son voyage et de capter ses données de mobilité.

Sur le fond, il s’agit de traiter ces données afin de les optimiser pour proposer :

  • en interne – grâce à une intelligence artificielle maison – encore plus de solutions adaptées à ce type de voyageur

  • en externe la revente de ces données massives à toutes les entreprises qui seraient intéressées de savoir d’où, quand, avec qui, à quel prix et vers quelle destination Monsieur Dupond ou Madame Smith voyagent.

Transporter, manger, voler, payer…

La société Uber continue néanmoins à brouiller les pistes et à afficher un appétit d’expansion spectaculaire. Le fil rouge est toujours celui d’un écosystème le plus vaste possible qui encapsulerait le voyageur et qui saurait satisfaire toutes ses demandes de service (transport, restauration, paiement, etc.)

Elle mise notamment sur trois activités actuellement émergentes :

  • Uber attend beaucoup de sa participation, comme membre fondateur, au consortium Libra Association porté par Facebook et sa vingtaine de partenaires (Lyft, Vodafone, Iliad, Coinbase, etc.). Uber pourrait ainsi avoir accès à des données financières sensibles. Il s’agit des montants des paiements effectués via le controversé libra. Uber pourrait surtout bénéficier de la synergie des usages et paiements en libra que les chauffeurs VTC devront probablement accepter !

  • Uber mise aussi sur les commandes de véhicules hors connection, sans smartphone, par l’intermédiaire de bornes fixes. L’enjeu est réel dans les territoires à couverture Internet hachée ou discontinue (Europe de l’Est, Asie du Sud Est) ou avec une couverture peu stable mais sur des marchés prometteurs (Afrique).

  • Uber continue aussi bien sûr à miser sur sa filiale Uber Eats. Cette entité centrée sur la livraison de repas en zone urbaine montre une belle croissance dans le monde avec 250 villes impliquées – dont une quarantaine en France – ce qui en fait un acteur majeur de la restauration avec de Deliveroo et d’autres (You2You, Stuart). Il reste toutefois à traiter sérieusement les légitimes questions posées autour des conditions de travail et des statuts des livreurs/coursiers à vélo, en scooter ou, de plus en plus, en voiture !

Quid du « future of transportation » ?

Certes, Uber est un géant, mais un géant qui perd encore beaucoup d’argent et qui doit redresser la barre rapidement. Pour ce faire, Uber doit clarifier son discours, rassurer les parties prenantes et rendre un peu plus lisible sa stratégie mondiale. En effet, la stratégie actuelle du géant californien et de ses filiales telles que Uber Eats, Careem, Otto, Jump, ou encore deCarta, reste celle d’une expansion tous azimuts autour de la thématique de la mobilité.

L’idée est toujours de collecter – en toute transparence – le plus de données possibles, et de préférence des données de qualité. Autrement dit, les seules données qui seront rentables à traiter et à monétiser, peu importe qu’elles proviennent d’un voyage à vélo, à trottinette, en voiture, en drone ou en hélicoptère.

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