Trump aurait-il pu construire son mur au Moyen Âge ?

Copie de la mappemonde d’Ebstorf, réalisée vers 1300, mais détruite dans un bombardement en 1943. Détail. Site du Landschaft Museum

« Build that wall! ». Tel était le mot d’ordre de la campagne de Trump et il s’agit désormais d’un véritable casus belli dans la vie politique aux États-Unis : la construction d’un mur à la frontière avec le Mexique, en vue de mettre fin à l’immigration. Souvent caricaturée, cette obsession du mur chez Trump semble pourtant être le symptôme plus général d’une rupture dans nos sociétés.

L’idéal occidental d’un monde sans frontières, voire d’un village mondial, semble avoir vécu. La mondialisation en crise a montré les limites d’un tel projet fondé sur un paradigme libéral et a suscité des mouvements de repli économique et identitaire. Ce « retour des frontières » étudié par le géographe Michel Foucher, se retrouve évidemment à travers l’« America first » de Trump mais aussi, en Europe, avec la fermeture de l’Italie, dont le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, refuse tout accueil aux migrants.

On ne s’étonnera pas qu’au Moyen Âge les formes et les conceptions des frontières divergent de celles d’aujourd’hui. Pourtant, il existait bel et bien des manières, parfois dignes de Trump, de fabriquer ou d’imposer des délimitations dans l’espace.

Où se trouve la frontière médiévale ?

La frontière cartographique fixe et rectiligne est un produit des époques moderne et contemporaine, avec l’affirmation des États-Nations et la multiplication des processus de découpages territoriaux.

Pendant la majeure partie du Moyen Âge, la réalité est quelque peu différente. Avant de se penser comme « Français », « Anglais » ou « Allemands », les médiévaux d’Occident se considèrent en effet comme chrétiens. Dès lors, l’espace imaginé n’est pas découpé en États. Les cartes médiévales, que l’on appelle « mappemondes » représentent plutôt les grandes régions du monde avec leurs caractéristiques naturelles, mais aussi les principales villes, parmi lesquelles Rome, Constantinople ou Jérusalem constituaient de véritables centres du monde du fait de leur caractère sacré. Les frontières s’avèrent extrêmement floues et ce sont plutôt les différences sensibles – paysage visuel et sonore, langues et spécificités locales – qui marquent le passage d’un territoire à un autre.

Il faut attendre la fin du Moyen Âge pour que se mette en place l’idée de royaumes clairement distincts les uns des autres. Les souverains et leurs administrations s’appuient alors sur les éléments naturels afin de fixer des frontières. Dans le royaume de France ce processus commence avec Philippe Auguste (r. 1179-1223) puis s’accentue sous le règne de Philippe le Bel (r. 1285-1314) qui cherche à raffermir son contrôle sur l’espace et à en délimiter mieux les contours. Cela fait émerger progressivement l’idée d’un « royaume des quatre rivières », autrement dit, d’une France dont les limites à l’est sont dessinées par l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône.

D’ailleurs, sur les mappemondes médiévales, ce ne sont pas des lignes droites fixées arbitrairement par l’être humain qui marquent les frontières, mais bien plutôt les éléments naturels – fleuve, montagne, forêt – que l’on observe et qui constituent autant de points de repère dans l’espace. À leur tour, Louis XIV puis les révolutionnaires de 1789 reprennent ces marqueurs naturels pour construire la nation France telle que nous la connaissons. De même, la conception étatsunienne du territoire national va jusqu’au Rio Grande et peut ainsi servir d’argument pour le mur de Trump.

« The wall just got ten feet higher »

Si la frontière se trouve aux marges d’un pays ou d’un royaume, elle n’en retient pas moins l’intérêt des autorités en place. Au moment de la constitution de l’empire carolingien, à la fin du VIIIe siècle, il devient ainsi stratégique pour Charlemagne de contrôler ses frontières, parallèlement à la mise en place d’une administration intérieure efficace. C’est l’émergence des « marches », en Bretagne, en Espagne ou encore en Bavière. Ces zones frontalières qu’il faut tenir face aux puissances voisines passent sous l’autorité d’un marquis, désigné directement par l’empereur. Par exemple, après avoir passé un certain temps à Ratisbonne, sur le Danube, dans les années 790, Charlemagne remet cette ville de Bavière à son beau-frère Gérold. Ce dernier est alors chargé de mener des attaques à l’est contre les Avars en vue d’imposer l’autorité impériale dans la région.

Face à cette nécessité de contrôler l’espace, les médiévaux pouvaient aussi marquer la frontière en élevant des fortifications ou bien en s’emparant de celles qui existaient déjà sur place. Toujours à l’époque carolingienne, les rois danois entreprennent la construction du Danevirke. Cette ligne de défense d’une trentaine de kilomètres située en Allemagne du nord permettait de contrôler une zone d’autant plus stratégique qu’elle était un carrefour commercial vers l’espace baltique.

Plus encore, ce dispositif évolua au cours du temps – d’abord composé de palissades de bois et de fossés, il fut dans les siècles suivants surélevé jusqu’à sept mètres et fortifié par un mur de briques. Enfin, son nom signifie « ouvrage des Danois » : ce mur a donc pour fonction de marquer concrètement et symboliquement la limite du territoire danois.

Vestiges actuels du Danevirke. Joachim Müllerchen/Wikimedia, CC BY-SA

Pas de territoire sans château

À partir du milieu du Moyen Âge, ce sont les châteaux qui, sous des dimensions et architectures diverses, deviennent de grands marqueurs territoriaux. En 1184, le roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt envoie son fils Jean sans Terre, fraîchement adoubé, pour une expédition en Irlande afin d’y renforcer la présence royale face aux chefs locaux. Or, sur place, le jeune prince a pour principale action de construire des châteaux. À la différence de nos postes douaniers contemporains, ces derniers n’ont bien sûr pas vocation à créer une ligne infranchissable, sous contrôle anglais ; néanmoins, ils matérialisent la double progression de l’autorité du roi d’Angleterre et de la présence des colons anglais. D’ailleurs, en protestation contre cette avancée, les seigneurs gaéliques locaux n’hésitent pas à détruire plusieurs de ces édifices après le départ de Jean sans Terre.

Cependant, la question des châteaux comme marqueur frontalier s’avère complexe. Dans l’Orient latin qui met en contact chrétiens et musulmans, les châteaux construits ou conquis par les croisés ont pu être perçus comme une ligne de défense à tenir face aux tentatives de reconquête musulmane. C’est notamment une remarque de l’évêque Jacques de Vitry, au début du XIIIe siècle, qui a pu conduire à une telle interprétation. Il raconte en effet que, par le passé, les croisés « firent construire des châteaux extrêmement forts et imprenables entre eux et leurs ennemis, à l’extrémité de leurs terres, pour défendre leurs frontières ». Toutefois, comme le montrent des recherches historiques récentes, plutôt qu’une ligne frontalière, les châteaux dans les zones de contact comme en Palestine constituent un réseau distribué sur l’ensemble d’une seigneurie pour affirmer sa présence et surveiller l’espace.

L’affirmation de l’autorité politique semble en partie passer par le contrôle des frontières. À la fin du XVe siècle, pour réaffirmer son pouvoir et protéger son royaume face aux ducs de Bourgogne, le roi de France Louis XI décide par exemple la construction de trois forteresses adaptées à l’artillerie, dont celle de Dijon avec ses murs de huit mètres d’épaisseur. Le fleuve de la Saône, limite naturelle, devient aussi une véritable ligne de places d’armes que Trump n’aurait sans doute pas reniée.

Pourtant, cette obsession des frontières ne doit pas cacher le fait que celles-ci demeurent irréductiblement insaisissables, quelle que soit l’époque, car ce sont des territoires à part entière où se jouent des phénomènes indépendamment du pouvoir central.


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