Twitter, Facebook, YouTube et l’extension du domaine du débat public

Grafitti rue Ordener à Paris. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY

Au soir du 23 avril et durant toute la campagne, l’unique point commun des 11 candidats à l’élection présidentielle aura sans doute été de posséder un compte Twitter ou Facebook.

Ainsi, de Nathalie Arthaud à François Fillon en passant par Jean Lassalle, François Asselineau, Benoît Hamon ou Emmanuel Macron, tous les auront activés avec plus ou moins de brio, tous auront étendu à leur manière le domaine de leurs luttes, profitant ainsi du formidable élargissement de la plateforme du débat public que constituent Facebook, YouTube ou Twitter.

Mélenchon, champion toutes catégories

Jean‑Luc Mélenchon sort sans nul doute vainqueur de cette bataille sur les réseaux sociaux. Avec quelques 300 000 abonnés sur YouTube et 26 millions de vues, il aura excellé à montrer que « le media c’est moi », imposant un style hors norme, à la fois moderne et authentique, incarné tantôt par un hologramme ou lui-même, jouant à l’apprenti journaliste dans ses vidéos « pas vu à la télé », répondant à quelques-unes des 3 000 questions adressées par ses fans dans ses vidéos « FAQ » sur YouTube.

Bousculant tous les formats de communication politique, confisquant souvent le débat grâce à une parfaite maîtrise des codes numériques, Jean‑Luc Mélenchon se sera en quelque mois imposé comme « le » Youtubeur politique le plus « successfull » de France. Fraternisant avec Squeezie sur Twitter (un des plus gros Youtubers français près de 9 millions d’abonnés et plus de 3 milliards de vues sur ses vidéos), copain du strasbourgeois Ludo, influenceur politique de poids auprès de la génération Y grâce à sa chaîne de décryptage politique « osonscauser ».

S’essayant parfois à parler leur langage sans toutefois se ringardiser, Jean‑Luc Melenchon aura vu sa carrière politique redécoller grâce à l’engouement inédit des réseaux sociaux autour de sa personne… à commencer par les forums de Jeuxvideo.com qui, bien avant YouTube, virent émerger une Melenchonmania visible à travers ses mème ou ses slogans absurdes mais mais hautement viraux, fabriqués spontanément par les internautes dont le fameux « Can’t Stenchon the Melenchon » ou « Yes we canchon ! » (directement inspirés de Trump ou d’Obama et très éloignés de Poutine).

Emmanuel Macron : offensif et défensif à la fois

Emmanuel Macron, vainqueur par les urnes mais KO sur YouTube avec 15 600 abonnés et 1,7 million de vues aura été largement distancé par son rival numérique sur cette plateforme. Très classiquement présent sur les réseaux si on met de côté sa prestation décontractée sur SnapChat à quelques jours du premier tour – où on le vit donner des conseils à un étudiant amoureux de sa prof de droit pénal ou se montrer hilare avec un sourire botoxé par un filtre lors d’une journée consacrée aux élections –, Emmanuel Macron aura été lui aussi été très actif sur Facebook et Twitter, même s’il sera resté sobre sur la forme (ses gènes dissidents étant sûrement moins forts que notre Che Guevara français).

Grâce à une équipe pouvant notamment compter sur 5 000 bénévoles entièrement dédiés à Facebook et 3 000 dévolus à Twitter, l’équipe numérique d’Emmanuel Macron aura eu pour principal objectif durant cette campagne de déjouer les rumeurs, parer les attaques des hackers comme Fancy Bears, traquer les fake news sur 4chan notamment.

Également très présent sur tous les médias traditionnels, la problématique d’Emmanuel Macron aura surtout été d’utiliser les réseaux pour structurer sa campagne, recruter des bénévoles, créer de l’engagement autour de son mouvement En Marche !, tout en contrôlant son e-réputation.

Marine Le Pen : côté pile Florian Philippot côté face la fachosphère

Marine Le Pen, elle aussi très active sur les réseaux sociaux (et seule aux manettes de son compte Twitter), aura pu compter sur l’appui d’une fachosphère très structurée et implantée de longue date sur toutes les plateformes de Twitter à Facebook jusqu’à… jeuxvideo.com (tiens donc…) et son forum 18-25 tristement nommé et parfois tristement célèbre pour ses dérapages, défouloir à haters de toutes sortes. Ceux-là se seront fédérés autour de la candidate pour dénoncer tous azimuts « Bébé Hollande » (le surnom donné à Emmanuel Macron par la candidate elle-même), prompts à appliquer ainsi l’adage de Bacon : « Calomniez calomniez il en restera toujours quelque chose ».

De son côté Florian Philippot incarnait la voix du Front national sur YouTube à travers des vidéos tournées depuis la « cafet’ du FN » (vidéos d’ailleurs trollées par le conseiller numérique de Jean‑Luc Mélenchon, Antoine Léaument, sur sa chaîne YouTube « Lebonsens »). Comptabilisant 18 000 abonnés et près d’un million de vues à la veille du premier tour. Très policé et didactique, le ton décontracté faisait ainsi écran à la face sombre du FN pour elle s'exprimer en toute impunité au travers de relais puissants et organisés sur les réseaux et forums.

Au côté pile et visible la respectabilité de la dédiabolisation, au côté face et dark les messages historiques du Parti frontiste véhiculés par une fachosphère très présente, très active, tentaculaire et parfois nébuleuse sur le web.

François Fillon et Benoît Hamon étaient eux aussi présents sur les réseaux. Empêtré dans le #Penelopegate François Fillon aura eu du mal à véhiculer ses idées et imposer ses thèmes. Benoît Hamon n’y aura pas fait d’étincelles non plus.

La veille du scrutin du premier tour, les big data annonçaient un duel Fillon–Le Pen quand les sondages, eux prédisaient tous la victoire d’Emmanuel Macron sur Marine Le Pen au soir du 23 avril.

Et sur les réseaux sociaux, quelle était la tendance ?

Les candidats les plus actifs auront forcément bénéficié de bulletins venus tout droit de Facebook et YouTube jusque dans les urnes. Mais cela aura-t-il été suffisant ?

Le score du 23 avril nous livre une première réponse. Et cette réponse est non.

Ainsi les réseaux sociaux s’ils sont de formidables outils pour véhiculer des idées et fédérer des communautés montreraient leurs limites dans la vie réelle. C’est ce qu’on appelle notamment « l’effet meeting » : une ardeur en vase clos, à ne pas confondre ou transposer avec ce qui se passe « in IRL » c-à-d. dans la vraie vie. Comme on ne confond pas un fan venu assister à un meeting avec l’électorat qui reste à conquérir pour sortir vainqueur d’une élection.

En effet, si l’on se penche quelque peu sur le fonctionnement des réseaux sociaux et nos pratiques individuelles, la monnaie d’échange sur les réseaux sociaux y est l’émotion. Et sur ces autoroutes de l’émotion, l’individu n’aime rien tant que suivre et liker les gens qu’il aime et parler à des gens qui pensent comme lui. La majorité des Timeline Facebook regorge de bons sentiments, de lolcats et de gentils smileys. L’internaute a tendance à s’entourer, comme dans la vraie vie, de gens qui lui ressemblent tout en cherchant aussi à se faire du bien.

Autrement dit, celui qui vote Macron ne suit pas le compte Twitter de Marine Le Pen et vice versa. C’est ainsi que se créée, largement amplifiée par les algorithmes, une « bulle de filtrage » autour de l’individu qui, s’il n’y prend pas garde, vit dans un monde hermétique où il n’entend plus, ne voit plus et ne découvre plus d’opinions contraires aux siennes.

En définitive, les réseaux sociaux sont des outils mais ils n’ouvrent pas les frontières, ils permettent de déployer des campagnes de convictions mais pas de conversion. Et ils confortent avant tout les individus dans leurs positions.