Ukraine : Européens, réveillez-vous !

Manifestation à Kiev, en juillet 2014. Jordan Busson/Flickr, CC BY-NC

Chez les Européens une certaine « fatigue ukrainienne » semble de retour. Ce syndrome est apparu au milieu des années 2000, lorsque le processus de réformes en Ukraine s’était enlisé à la suite de la Révolution orange de l’automne 2004. A l’époque déjà, la maturité politique résidait, semblait-il, chez les citoyens plus que chez les gouvernants. Ceux-ci avaient, en effet, largement manqué l’occasion de transformer le système politique, économique et social du pays, notamment en raison du poids des oligarques. Les Européens saluaient les initiatives populaires mais contemplaient avec une certaine lassitude les élites de Kiev.

Une nouvelle chance est apparue pour l’Ukraine à l’automne 2013, avec le mouvement Euromaidan, mais ces manifestations ont laissé place à un conflit dans le Donbass où l’implication de la Russie est forte. Cela démontre, si besoin en était, que l’Ukraine est un pays essentiel à l’équilibre de l’Europe, qui a des responsabilités dans son voisinage, au regard, notamment, d’une plus grande stabilité à nos frontières. On mesure à cette occasion également les attentes qui reposent aujourd’hui encore sur les capacités de transformation de la société et des institutions ukrainiennes, à l’intérieur comme à l’extérieur, des citoyens comme des créditeurs et soutiens internationaux. Les espoirs de transformation rapide seront partiellement déçus, mais l’essentiel est d’inscrire les transformations dans le temps. En 2004 comme en 2016, les Européens sont gagnés par une certaine lassitude face aux lenteurs des réformes ukrainiennes.

Toutefois, Européens, ne vous lassez pas trop vite des questions ukrainiennes ! Faire passer un pays d’une économie administrée et d’un système postsoviétique à une démocratie libérale et une économie de marché est un processus de très long terme, surtout quand une crise militaire gronde.

Déséquilibres ukrainiens

De son côté, l’Union européenne (UE) est en bien moindre forme qu’il y a une décennie : l’heure n’est plus à un nouvel élargissement à l’Est ou dans les Balkans, mais bien à la possibilité du « Brexit » qui agite les chancelleries en 2016, après le feuilleton grec qui laissera des traces. Les tensions entre l’UE et la Russie ont atteint des sommets depuis la dissolution de l’URSS, tandis que des tentations autoritaires resurgissent en Hongrie et en Pologne. La fatigue ukrainienne a une autre origine, plus grave : l’Europe a sommeil. Ce n’est pourtant pas le moment de s’assoupir ! L’Europe doit rester vive, éveillée et attentive, particulièrement au monde qui l’entoure.

Toutefois la cause semble être entendue : les attentats du 13 novembre à Paris combinés à la question des réfugiés font que la crise syrienne a définitivement relégué au second plan l’intérêt porté à l’Ukraine. On aurait pourtant bien tort de laisser l’Ukraine à ses propres difficultés, en fermant les yeux, par commodité ou par pusillanimité. Parce qu’une partie des déséquilibres traversant le continent européen trouveront des solutions en Ukraine, il est plus que jamais important de s’y consacrer.

Militairement, une stabilisation du front de l’Ukraine contribuera à faire baisser le niveau de tension actuel sur le continent. Si les accords Minsk 2 ont permis une décélération des hostilités, celles-ci n’ont en réalité jamais totalement cessé. Depuis février 2015, bien des progrès ont été accomplis, et les différentes parties prenantes du conflit ont reconnu que le règlement de la crise sera de nature politique plus que militaire.

En 2016, il conviendra de suivre particulièrement le respect de ces accords, préalable à une éventuelle levée des sanctions qui demeurent à l’encontre de la Russie. La levée inconditionnelle des sanctions décrédibiliserait en effet l’action extérieure de l’Europe déjà tant critiquée. Pour autant, conscient du niveau de tension en Ukraine même, avec la Russie ainsi que des insuffisances de l’accord, chacun pourra observer que le Donbass restera un point chaud en Europe duquel on ne peut détourner les yeux.

Remédier progressivement aux déséquilibres ukrainiens est indispensable pour préserver les équilibres de l’Europe elle-même.

Sans le levier de l’élargissement

Ensuite, économiquement, l’Ukraine s’est rapprochée des marchés européens suite à l’accord de libre-échange approfondi et complet qui est entrée en vigueur au 1er janvier 2016. Le véritable défi consiste à transformer l’économie ukrainienne, et à la rendre compétitive, dans le respect des normes européennes. La lutte contre la corruption reste un immense défi, du fait de la concentration des richesses entre quelques mains, qui ont su modeler le système à leur avantage.

Jusqu’à présent, l’intégration européenne a servi d’aiguillon dans ces réformes ; il faudra inventer une nouvelle manière de se faire le relais des transformations sans le levier de l’élargissement, qui n’est pas disponible au moins pour les quelques années qui viennent. La transformation du secteur énergétique et le transport gazier sont des chantiers encore devant nous à l’échelle continentale. C’est particulièrement en Ukraine qu’un rapprochement entre l’UE et l’Union eurasienne pourrait avoir des conséquences positives.

Sur le plan de la gouvernance, de gros chantiers, tels que la décentralisation, attendent les Ukrainiens, et les pays membres de l’UE disposent de tous les savoir-faire pour accompagner Kiev dans ces changements profonds.

Enfin, politiquement et compte tenu des deux précédents points, la normalisation des relations entre l’UE et la Russie passe nécessairement par l’amélioration du sort de l’Ukraine, plus que par son oubli gêné. L’alternative n’est pas entre l’abandon de l’Ukraine pour plaire à Moscou ou la guerre à la Russie pour les yeux de Kiev, mais bien à la conjugaison des intérêts divergents, et à la résolution des conflits. Sans Kiev, pas d’amélioration prévisible des relations entre l’Europe et la Russie ; sans amélioration des relations russo-européennes, pas de cadre permettant aux États du voisinage de se développer dans les meilleures conditions.

Le « droit à être bien gouverné » ne connaît pas de frontière : il est une question essentielle pour le continent européen, en particulier pour des Français en première ligne avec les Accords de Minsk, et qui doivent investir dans cette relation. Le devenir de l’Ukraine sera révélateur de la capacité de l’Europe à bâtir son futur, dans l’esprit de son idéal fondateur – la paix – et à développer des relations plus larges et plus équilibrées dans son voisinage géographique, historique, culturel et politique.

Européens, réveillez-vous ! Ce qui se joue en Ukraine est aussi une partie de notre destin commun, et de notre aptitude à rayonner, à tous points de vue, dans un État partenaire, sans lui offrir des perspectives d’adhésion immédiate.

Alexandre Malafaye, président du think tank Synopia, a contribué à la rédaction de cet article.