Un imprévisible « choc démographique des universités » ?

Sur le campus de l’Université catholique de Lyon, en septembre. Jeff Pachoud / AFP" caption

En cette rentrée 2015, l’Université française bat un nouveau record. On annonce une augmentation d’environ 50 000 étudiants en première année. La surprise est telle pour certains que le secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Thierry Mandon, n’a trouvé d’autres termes que ceux d’« alerte » et de « choc » pour décrire cette rentrée (« Je lance une alerte, le choc démographique de l’université aujourd’hui mérite qu’on soutienne financièrement de manière pérenne et sécure les établissements »).

Cette hausse des demandes d’inscription a par ailleurs, dans un contexte d’autonomie des Universités et d’austérité budgétaire, entraîné de nombreux problèmes : plusieurs milliers d’étudiants encore sans réponse pour leur affectation à la fin de l’été, amphithéâtres et salles de cours surchargés en ce premier mois de septembre (laissant parfois des étudiants dans les couloirs ou les obligeant à travailler à même le sol), tirage au sort et autres formes de sélection implicites en amont.

À première vue, pourtant, cette hausse aurait pu être anticipée. Elle n’est en effet ni incompréhensible, ni tout à fait soudaine. De fait, le nombre d’élèves entrant à l’Université augmente chaque année depuis 2009. En 2010, la hausse était déjà de 10 000 étudiants, en 2013 et 2014 de 30 000 chaque année. Sans parler du récent dispositif APB (Admission Post-Bac) qui est censé faciliter la gestion des nouveaux flux de bacheliers.

Comment expliquer alors et la surprise des commentateurs et le manque d’anticipation de nos responsables ? Tout simplement par le décalage récurrent qui existe entre un discours très ancien sur les filières du supérieur en général et sur l’Université en particulier et la réalité du fonctionnement de l’enseignement supérieur. En projetant son écran de fumée sur la dynamique réelle des filières du supérieur, ce discours et ces idées reçues nous conduisent à voir se reproduire inlassablement, décennie après décennie, les mêmes débats et les mêmes aveuglements.

La crise des vocations universitaires

La chose semblait donc entendue depuis longtemps : il y a une crise des vocations universitaires. Seule filière (ou ensemble de filières) non sélective de l’enseignement supérieur, organisée autour de disciplines bien trop éloignées de la réalité du marché du travail, l’Université aurait perdu tout crédit. Et les bacheliers, dès qu’ils en auraient l’opportunité, opteraient pour un cursus non universitaire. Dès lors, les universités seraient condamnées non seulement à recueillir de moins en moins d’étudiants, mais aussi des étudiants de plus en plus faibles scolairement car s’inscrivant faute d’avoir pu accéder à une filière sélective (ce qui expliquerait par ailleurs les forts taux d’abandon et de redoublement en première année de licence – la boucle est ainsi bouclée). À y regarder de près, les choses sont pourtant bien moins simples. Sans pouvoir entrer ici dans le détail, soulignons quelques points importants.

La baisse des inscriptions dans les premiers cycles universitaires observée dans les années 2000 est bien plus liée à un effet d’offre qu’à une hypothétique crise des vocations. En effet, de nombreuses écoles et formations ont vu le jour, notamment au sein d’un secteur privé de l’enseignement supérieur florissant, produisant « mécaniquement » une dispersion des orientations à l’issue du baccalauréat. Ceci étant, cette concurrence d’écoles et de formations sélectives, n’a pas contribué, contrairement à ce que l’on dit souvent, à détourner prioritairement les meilleurs bacheliers (du point de vue de leur profil scolaire, mais aussi social) de l’Université, ni à voir les premiers cycles universitaires envahis par des étudiants les plus fragiles et les moins bien préparés. Cette diversification de l’offre a surtout absorbé une large part des « nouveaux bacheliers » (bacheliers technologiques et professionnels) aspirant à une poursuite d’études, et ce au sein des STS (Sections de technicien supérieur), des écoles paramédicales et sociales, ou encore de très nombreuses petites écoles de commerce et de gestion.

Charly Triballeau/AFP

Dans le même temps, l’Université a continué d’attirer à elle une grande part des bacheliers généraux qui n’ont cessé de constituer, au cours des années 2000, environ 80 % des nouveaux entrants (et même 85 % en 2008, au moment où les effectifs universitaires étaient les plus bas). Par ailleurs, depuis 2013, le nombre de nouveaux bacheliers généraux qui s’inscrit à l’université augmente davantage que le nombre de lauréats à ce même baccalauréat.

L’attrait croissant pour les filières universitaires n’est donc pas lié uniquement à un effet démographique de la population bachelière. Il y a bien toujours eu une vocation pour l’Université et cette vocation tend même à légèrement augmenter ces dernières années.

Mais c’est précisément ce constat qui est brouillé par plusieurs décennies de discours sur la crise des vocations universitaires et le soupçon de désorientation des étudiants de licence. Que les effectifs baissent ou bien qu’ils augmentent, comme en cette rentrée, les étudiants ayant choisi l’Université sont régulièrement soupçonnés d’être désorientés et leur choix d’orientation imputé à des causes négatives. Orientation par défaut ou subie pour n’avoir été admis dans aucune formation sélective. Orientation de seconde main faute d’avoir validé sa première année dans une autre filière de l’enseignement supérieur. Orientation moratoire en vue de repousser à plus tard l’entrée sur le marché du travail. Comme si une formation non sélective ne pouvait être attractive.

Or, les chiffres montrent au contraire que les filières sélectives (écoles de commerce, Sections de technicien supérieur) sont celles qui recueillent le plus d’orientations par défaut et sans projet professionnel précis. À l’inverse, les filières universitaires constituent les formations de l’enseignement supérieur qui accueillent le plus, en proportion, des choix positifs et armés d’un projet professionnel.

L’Université n’est pas en crise

C’est le décalage entre la position objective de l’Université au sein de l’offre d’enseignement supérieur et un discours, inlassablement reproduit depuis le début des années 1950, de la « crise de l’Université » (dépeignant une institution toujours plus en déclin, incapable de séduire les « bons » bacheliers et de garantir la réussite comme l’insertion professionnelle de ses étudiants) qui a, paradoxalement en apparence (car il est possible d’identifier les intérêts plus ou moins conscients qu’il porte), servi de terreau à l’abandon, bien réel cette fois-ci, matériel et financier des établissements universitaires depuis la LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités – 2007 et le passage aux RCE (Responsabilités et Compétences Élargies) et qui a conduit, ces dernières années, à dénier une possible croissance des inscriptions en première année de licence.