Un « out » qui vient en écho au « non » de 2005

Brexit, retour à l'Union… Jack. Rich Girard/Flickr, CC BY-SA

Laissés groggy par l’annonce de la victoire du Brexit avec 51,9 % des voix, nombre de Britanniques s’interrogent. Sur le futur certes, mais aussi sur la campagne qui a eu lieu et sur les motivations de leurs compatriotes. La comparaison avec le référendum de mai 2005 en France qui avait aussi vu le camp eurosceptique l’emporter apporte des éléments de réponse. Si les enjeux des deux scrutins furent bien différents, certains traits communs méritent d’être notés et viennent apporter un éclairage utile à tout processus référendaire concernant l’Union européenne.

Des dynamiques de campagne qui tournent à l’avantage des eurosceptiques

Une des idées fausses parfois entendue en France était celle d’un électorat britannique peu impliqué et peu informé, sous l’influence des seuls tabloïds. Le taux de participation important – de l’ordre de 72 % – vient tout d’abord réfuter l’idée d’un électorat non concerné. C’est en effet plus que lors des dernières élections législatives de 2015 (66 %) et plus que pour le référendum de 1975 (65 %). Comme en 2005 en France, lorsque 70 % des électeurs avaient voté, l’électorat britannique s’est mobilisé de façon importante et cela semble avoir joué en faveur des eurosceptiques.

La campagne a, quant à elle, été intense, acrimonieuse, parfois marquée par la violence et largement relayée par les médias en particulier télévisés puisque huit importants débats diffusés à des heures de grande écoute ont eu lieu dans le mois précédant le scrutin avec des audiences non négligeables. À cela s’ajoutent de nombreuses réunions organisées localement dans les mairies et les universités.

Comme en 2005 en France, la dynamique de campagne a profité aux eurosceptiques. Initiée avec confiance par David Cameron afin de mettre sous l’éteignoir ses députés anti-européens, la campagne a vu progressivement les rapports de force évoluer. Seul l’assassinat de la députée Jo Cox semble avoir – momentanément – freiné la dynamique du « out ». Une dynamique qui amène regarder les arguments avancés.

Des messages pro-européens qui ne portent pas

Le camp du « in » a perdu la bataille de l’« agenda framing », c’est-à-dire la capacité à centrer les débats sur ses messages. En axant essentiellement sa campagne sur l’économie et sur les risques d’un Brexit, il a donné l’impression de ressasser constamment le même thème et de tabler sur la peur (le « project fear »). À l’inverse, les partisans du « out » ont su jouer sur plusieurs cordes : l’immigration mais aussi l’identité, le supposé coût de l’appartenance, la souveraineté et surtout l’idée de reprendre contrôle de sa destinée. Rares ont été les partisans du « remain », à l’exception peut-être des politiques écossais, dont Nicola Sturgeon et Alex Salmond, à présenter un message positif et enthousiasmant sur l’appartenance à l’UE. Comme en France en 2005, les pro-européens ont semblé sans réel projet porteur d’avenir alors que les eurosceptiques ont réussi à faire croire à des jours meilleurs et même à une « libération ».

La tentative de se reposer sur le seul message économique se retrouve dans les prospectus distribués aux foyers dans les Midlands par les partisans du « remain ». Pourtant dans cette région, comme dans le Nord-Est, le Yorkshire, et même au Pays de Galles, les seuls arguments économiques n’ont pas convaincu.

Comme en 2005 en France, la campagne a été intense à travers le pays. William Murphy/Flickr, CC BY-SA

En revanche, le message sur l’immigration semble avoir porté, notamment dans les villes ayant connu un fort accroissement de leur population d’origine immigrée. Trois des villes qui ont le plus voté ‘out’ (Boston à 75,6 %, South Holland 73,6 % et Fenland 71,4 %) ont respectivement vu leur population d’origine étrangère augmenter de 476 %, 225 % et 221 % entre 2001 et 2011.

La réponse de Little England aux élites

Comme en France en 2005, le camp pro-européen a bénéficié d’un soutien considérable des « élites ». Qu’elles soient économiques, politiques, religieuses, scientifiques, universitaires, artistiques ou même sportives (David Beckham et Rio Ferdinand intervenant en toute fin de la campagne), les élites sont venues en nombre soutenir le camp du « in ». Les entrepreneurs les plus médiatiques du pays (Richard Branson, Lord Sugar) et de grandes entreprises se sont engagés pour le « remain ». Nombre d’institutions économiques britanniques ou internationales sont régulièrement intervenues pour alerter le pays des conséquences négatives d’un Brexit.

Les élites politiques elles-mêmes, malgré les divisions au sein des partis conservateur et travailliste, étaient majoritairement acquises à l’UE. On considère qu’aux Communes, 158 parlementaires ont soutenu le « leave » contre 479 pour le « remain » (637 parlementaires au total s’étant prononcés). Ce hiatus entre les députés britanniques et l’électorat n’est pas sans rappeler qu’en 2008 seule une petite minorité de députés (52 sur 410 votants) s’étaient opposés à la ratification du traité de Lisbonne, qui n’était qu’une nouvelle version du Traité constitutionnel de l’aveu même de son initiateur, Valéry Giscard d’Estaing.

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Ainsi les référendums de 2005 et 2016 montrent une fracture entre le « pays réel » et la représentation politique et peuvent être interprétés comme une manifestation de la crise de la démocratie représentative contemporaine.

Des fractures géographiques, sociales et générationnelles

Comme le référendum de 2005, les résultats du 23 juin montrent un pays fracturé. De fractures géographiques tout d’abord : en Angleterre, entre Londres et le reste du pays, tout comme Paris avait voté à l’inverse de la France en 2005 avec 66 % pour le oui. Entre les nations aussi, l’Angleterre et le Pays de Galles soutenant le « out » mais Écosse (62 %) et Irlande du Nord (55,8 %) pour le « remain ».

À la fracture générationnelle – les 18-25 ans furent à 73 % pour le maintien, les plus de 65 ans à 60 % pour la rupture – s’ajoutent les fractures sociales : les zones post-industrielles du Pays de Galles (du Gwent notamment) et du Nord, les villes côtières et périphériques déshéritées, s’opposant aux villes prospères et universitaires en particulier du Sud et du centre : Cambridge (73,85 %), Oxford (70 %), mais aussi Bath, Warwick, Exeter… Plusieurs commentateurs britanniques ont ainsi noté cette opposition entre les haves et les have nots, entre les happy few et Little England, tout comme lors de Maastricht (1992),puis en 2005, on avait opposé « France d’en haut » et « France d’en bas », classes supérieures internationalisées et gogos de la mondialisation.

Le référendum : le temps des règlements de compte ?

En 2005, Jacques Rupnik avait noté que le vote sur le Traité constitutionnel s’était transformé en « référendum rétrospectif sur l’élargissement » (Libération, 27 mai 2005). On peut considérer que certains électeurs britanniques ont aussi choisi le référendum pour donner leur sentiment sur l’afflux d’immigrés en provenance d’Europe de l’Est, initialement polonais et plus récemment roumains et bulgares depuis la fin des mesures transitoires en 2014. C’est en effet l’immigration européenne qui fut au centre du discours du « leave », lequel a paradoxalement présenté un discours beaucoup plus ouvert sur l’immigration extra-européenne.

L’annonce du retrait de Nigel Farage a pris tout le monde de court. Michael Vadon/Flickr, CC BY-SA

La médiatisation opportune de la possible expulsion d’une famille australienne a permis d’accuser l’UE de donner la priorité aux immigrés européens au détriment de ceux en provenance du Commonwealth. Un thème aussi repris par nombre d’électeurs originaires du sous-continent indien à l’image de l’association des restaurateurs bangladais blâmant l’UE pour la pénurie de « curry chefs ».

Si le référendum peut présenter un caractère rétrospectif, il est aussi utilisé pour anticiper de futurs développements. La possible adhésion de la Turquie à l’UE, soutenue par David Cameron, a ainsi été agitée comme un chiffon rouge par Nigel Farage comme elle l’avait été en 2005 par Philippe de Villiers et Nicolas Dupont-Aignan.

Le Brexit : un game changer

Si la campagne référendaire et les résultats montrent des points communs entre la France de 2005 et le Royaume-Uni de 2016, les conséquences sont d’ores et déjà fort différentes, et ce au-delà de la seule sortie de l’UE. La donne est sans doute durablement bouleversée pour les principaux acteurs politiques. L’annonce du départ de David Cameron et celle possible de Jeremy Corbyn à la tête du Labour suggèrent un renouvellement du personnel politique britannique au sommet des grands partis de gouvernement, mais aussi – et de façon plus surprenante – dans les autres partis, comme l’annonce du retrait de Nigel Farage l’illustre. En France, la victoire du « non » n’avait eu quasiment aucun impact dans les états-majors : les soutiens du « oui » restant en place, ceux du « non », dont Laurent Fabius, ne tirant guère profit de leur engagement.

Si l’on peut apprécier diversement les résultats du 23 juin, on ne peut s’empêcher d’avoir de l’estime pour la réaction de David Cameron. Le fait de quitter ses fonctions, voire même de cesser sa carrière politique, lorsque l’on se considère désavoué par les électeurs est en effet une constante de la vie politique britannique récente : John Major, Tony Blair, Gordon Brown, Ed Miliband, une fois battus, ont tous renoncé à l’exercice du pouvoir au plus haut niveau, laissant la place à de nouveaux leaders.

À dix mois des prochaines élections présidentielles en France, une telle conception de la démocratie laisse songeur.