Un « outil Freinet » transversal venu du Japon : la tradition du kamishibaï a du bon, même en 2018 !

Création d’une planche de kamishibaï par des apprenants, via des collages de papier peint : « Les saisons à travers mes vitres ». Géraldine Enjelvin, Author provided

« Étonnant, l’intérêt qu’il suscite à l’heure des écrans de toutes sortes », affirmait, en 2011, la Lettre de l’éditeur Didier Jeunesse. Surprenant, en effet, car l’Éducation nationale encourage les enseignants à mettre les espaces numériques de travail (ENT) et les Technologies de l’information et de la communication (TIC) « au service des apprentissages et de la réussite des élèves » [car] ils permettent de mieux prendre en compte l’hétérogénéité des élèves et d’individualiser les apprentissages). Selon ce même ministère, le numérique, « facilitateur de travail collectif », [met] les élèves au centre des situations pédagogique). Désormais, la « littératie numérique » [ou médiatique) se place au même rang que l’alphabétisation : elle est indispensable.

Partant, nul ne peut contester l’importance qu’accordent les pédagogues à la translittératie, cet « ensemble des compétences d’interaction » mises en œuvre par les usagers sur tous les moyens d’information et de communication disponibles : oral, textuel, iconique, numérique). Toutefois, cette « habileté à lire, écrire et interagir » peut également être facilitée et améliorée grâce à un outil narratif didactique dont l’origine remonterait… au XIIe siècle.

Un outil narratif didactique du XIIe siècle

Un butai en bois, fermé. Géraldine Enjelvin

Toujours prisé par un nombre non négligeable de bibliothécaires, de professionnels de la petite enfance, d’enseignants, voire d’orthophonistes, cet outil fait, chaque année, l’objet de nombreux ateliers (pour enfants) et d’ateliers-stages et formations (pour adultes) et il fait son spectacle dans des centres culturels, des écoles, des médiathèques et même en plein air.

De quoi s’agit-il ? Du kamishibaï (de kami, papier et shibai, théâtre), initialement utilisé dans la rue (gaito) et dont la popularité a atteint son apogée au Japon à la fin des années 1920. Comme l’explique la conteuse-auteure Clémentine Magiera, « c’est un livre en pages détachées » d’une quinzaine de planches cartonnées. Le recto de chaque planche (une illustration pleine page, présentant un épisode du récit) est montré au public, tandis que le verso est, lui, réservé au lecteur/conteur : y figurent le texte de l’épisode raconté et l’image, monochrome et petit format, reproduisant l’illustration que voit le public. Le (ra)conteur fait défiler les images séquentielles numérotées dans un castelet-cadre (butaï).

Un butaï fermé suscite immédiatement la curiosité du public, enfants comme adultes, lesquels devront s’armer d’un brin de patience avant que le lecteur/conteur n’ouvre les portes-volets du castelet. En effet, la première image n’est généralement dévoilée qu’une fois une formulette « magique » (telle « Poussière de bois, bois de rêve, bois de rose, poussière de roi, ouvre-toi »)) prononcée par le lecteur/conteur. Dès lors, chaque spectateur pénètre dans le monde de l’histoire – qu’elle soit sur l’amitié, la solidarité, l’autisme, la perte de mémoire due au vieillissement, les enfants nés de parents sidéens (thème du kamishibaï multilingue de Médecins Sans Frontières, etc. En effet, le kamishibaï aborde tous les sujets, même les plus délicats.

Un butai ouvert. Géraldine Enjelvin

En quoi le kamishibaï est-il un « outil Freinet » ?

« Expression libre, création, tâtonnement expérimental et coopération » avec les autres apprenants sont placés au cœur de l’apprentissage de la technique Freine). Un « outil Freinet » se caractérise par « l’immédiateté avec laquelle les enfants peuvent le mettre au service de leurs projets » et, justement, le kyouiku kamishibaï (pédagogique) – issu du gaito kamishibaï – constitue un « parfait moyen de valorisation de l’expression » [car] il peut merveilleusement relayer des visées pédagogiques de communication et d’ouverture au monde) Partant, le kamishibaï favorise le développement de compétences psycho-sociales : « s’exprimer, créer, coopérer, vivre ensemble »). Aussi, la simple lecture à un public, certes réceptif mais passif, de kamishibaïs achetés « prêts à l’emploi » ne constitue-t-elle pas l’unique piste d’exploitation possible.

Lecture du kamishibaï « Sushi » (de Thierry Chapeau, 2006) par Hélène Hoohs.

Un utilisateur désirant dépasser le rôle de simple récitant dramatisera le kamishibaï. Ainsi, l’enseignante et auteure de plusieurs ouvrages sur les kamishibaïs, Tara McGowan, « joue » les images in praesentia, adaptant sa théâtralisation selon son auditoire. Elle enrichit le texte, met l’histoire en scène, recourt à des apartés, des bruitages, suscitant ainsi des images mentales, in absentia. Elle varie le rythme et le processus de présentation des planches – certaines contiennent parfois des didascalies, généralement sous forme de traits verticaux, incitant l’utilisateur à ménager le suspense, en ne révélant tout d’abord qu’une partie de la planche.

Faire aller et venir une planche peut suggérer un sentiment d’hésitation, tandis que la retirer rapidement peut traduire la peur ou la surprise. Un enseignant-conteur maîtrisant son art adoptera une dynamique interactive avec son public et, prenant conscience des difficultés de compréhension de certains de ses spectateurs-auditeurs, clarifiera ses propos à l’aide de commentaires, de questions, voire de chansonnettes.

Présentation de « The Great Snake » par Tara McGowan.

Des apprenants créateurs-interprètes grâce au kamishibaï

Tout enseignant désirant, comme Tara McGowan, « to put children in active charge of the relationship between word and image », auxquels ils sont si souvent soumis passivement par la télévision et l’internet), et, partant, voulant valoriser conjointement l’expression orale, écrite, artistique et la socialisation, placera le kamishibaï au cœur d’un projet de classe – voire de classes (par exemple, l’une située aux USA et l’autre en Israël, dans le cadre d’un « literacy and cultural arts program »).

Travail de lecture et valorisation de l’oralisation (pour allophones et non-allophones) : Les apprenants pratiqueront le perfectionnement de la lecture à voix haute du texte écrit. La complexité de ce dernier correspondra au niveau linguistique de l’apprenant, via, notamment, l’utilisation de kamishibaïs multi-niveaux et/ou multilingues disponibles dans le commerce. Diction, intonation et débit seront travaillés. Les apprenants les plus ambitieux et maîtrisant les codes de la lecture pourront s’essayer à théâtraliser l’histoire et à adopter une dynamique interactive avec leur auditoire.

Travail et valorisation de l’écriture : Les apprenants pourront soit adapter, personnaliser des contes, des chansons, etc., soit créer leurs propres histoires, en français, mais aussi en (français) langue étrangère – le kamishibaï devenant alors un véritable outil de médiation, voire de « remédiation ».

Création de kamishibaï via des collages : « L’oiseau emprisonné dans une cage dorée ». Géraldine Enjelvin

Travail artistique : Les apprenants créeront leurs propres planches en utilisant divers matériaux. Que ceux-ci soient pâte à sel, dessins, gouache, pastilles autocollantes, collages de plumes, perles, tissus, papier, etc., les apprenants devront impérativement s’assurer de l’adéquation entre narration visuelle et narration textuelle.

Création de kamishibaï via des collages : « L’oiseau enfin libre » Géraldine Enjelvin

Travail de socialisation : La création, puis la présentation d’une histoire collaborative, à voix multiples (et parfois à niveaux multiples) requièrent un travail d’équipe : écoute et coopération seront essentielles.

Encourager le « mieux vivre et mieux apprendre ensemble ») via les kamishibaïs est d’ailleurs l’objectif de l’association française DULALA (D’Une LAngue à L’Autre). Depuis 2015-2016, celle-ci organise annuellement un concours (promouvant le bilinguisme, voire le multilinguisme) aux thèmes révélateurs : « Imaginons le monde de demain » et « Tous différents ? La chance ! »

Facilitateur d’intercompréhension, le kamishibaï est, fort logiquement, également utilisé pour instaurer des échanges intergénérationnels.

Le kamishibaï comme outil multimodal intergénérationnel

Au fil des ans, des partenariats entre écoles et maisons de retraite ont vu le jour, comme en Bretagne, où des « planches de kamishibaï se sont progressivement constituées » aboutissant à une histoire « à plusieurs mains » créée, illustrée, puis présentée en français et en breton.

N’affirme-t-on pas que « Le vrai progrès, c’est une tradition qui se prolonge » ?

Création de kamishibaï via collages et dessins : « Maître chat et Monsieur le perroquet » Géraldine Enjelvin

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