Un outil pour mesurer concrètement les apports de la biodiversité

Dans la réserve de Wicken Fen (Royaume-Uni), on a pu démontrer chiffres à l’appui l’intérêt de préserver les zones humides. Gailhampshire/Flickr, CC BY

Si elle peut paraître étrange, voire cynique, la question de la valeur économique des forêts se pose régulièrement pour les chercheurs, les représentants des pouvoirs publics ou les responsables d’ONG. Je suis pour ma part convaincu, comme spécialiste des méthodes de conservation de l’environnement, que le fait de valoriser la biodiversité peut nous aider à mieux la préserver.

Attribuer une valeur économique à un espace forestier, un lac ou une colline pour le compte d’un village, d’une ville ou même d’un pays peut ainsi encourager de meilleures pratiques en matière de conservation.

C’est pour cette raison que nous avons mis au point TESSA (la « boîte à outils pour l’évaluation des services écosystémiques à l’échelle d’un site »). Cette initiative vise à promouvoir une meilleure gestion de l’environnement à l’échelle mondiale, en donnant aux acteurs locaux les moyens de mesurer – à notre connaissance, pour la toute première fois – les réelles retombées économiques liées à la préservation d’un écosystème.

ONG locales, institutions, organismes publics ou particuliers, chacun peut se saisir de TESSA pour mesurer l’impact de la conservation de l’environnement et agir en faveur de la protection des milieux naturels. Les données recueillies devraient permettre de faire progresser les connaissances et contribuer à l’élaboration de politiques publiques adéquates. Impossible désormais pour les autorités de nier ou minimiser l’importance que revêt la protection de la biodiversité.

La question des critères

Il y a 10 ans à peine, les ONG environnementales – notamment celles qui interviennent dans les pays en développement – devaient déployer des efforts considérables pour convaincre les pouvoirs publics des avantages incontestables et immédiats de la protection de la nature (aussi appelés « services écosystémiques » ou « apports de la nature aux populations »).

Ces organisations locales auraient logiquement pu s’inspirer de l’approche « écosystémique » approuvée par la Convention sur la diversité biologique et adoptée en 2000. Mais elles ne disposaient pas alors de critères de référence, ni de barèmes pour rendre compte de ces bénéfices sur le plan financier, mais pas seulement. L’eau salubre, par exemple, peut être prise en considération au moyen d’un paramètre non marchand, tel que le « nombre de jours de maladie évités » ; il s’agit ici de démontrer la contribution d’une zone humide au bien-être économique, sanitaire et social d’une collectivité.

Les défis à relever pour mettre au point ce type de barèmes se sont avérés considérables : appréhender les services écosystémiques demande en effet des connaissances assez techniques, le fait de ne pas en saisir pleinement les tenants et les aboutissants pouvant grandement nuire à la juste évaluation de ces services.

Par ailleurs, de nombreux spécialistes ont longtemps ignoré que les différents apports écosystémiques ne se recoupent pas forcément : un point chaud de la biodiversité peut par exemple ne pas présenter des taux de stockage ou de séquestration du carbone particulièrement intéressants…

Une prise de conscience entravée

Certaines considérations techniques ont également empêché de nombreux acteurs de recourir à une argumentation fondée sur les retombées environnementales pour justifier leurs actions de sensibilisation. Bien souvent, ils ne disposaient pas des données voulues, ou tout simplement d’informations susceptibles de faire prendre conscience aux décideurs et aux législateurs de la « richesse de la nature ».

Il leur était, par exemple, difficile de déterminer quels bénéfices environnementaux pouvaient être impactés par les décisions prises en matière d’aménagement du territoire.

Les connaissances insuffisantes en matière de recueil des données sur le terrain – indispensables à l’évaluation des services écosystémiques – ont aussi posé de sérieux problèmes, à l’instar du déficit de certaines compétences techniques cruciales (comme la modélisation ou la maîtrise des systèmes d’information géographique nécessaires à la cartographie détaillée des différents types d’utilisation des terres).

Il y a 10 ans, le concept de « service écosystémique » était perçu comme difficile à appréhender, si bien qu’il n’existait pas de principes directeurs universellement applicables sur la façon d’en appréhender la portée ou de favoriser la collaboration entre autorités, acteurs de la conservation, scientifiques, propriétaires fonciers, entreprises et utilisateurs de ressources naturelles à l’échelle locale pour assurer un partage plus équitable des retombées économiques et des dépenses de gestion.

On rencontrait également des difficultés en matière de communication, les acteurs concernés ne sachant pas comment présenter les avantages liés aux services écosystémiques.

La mise au point de TESSA

Toutes ces raisons ont poussé notre équipe – qui regroupe des membres de BirdLife International, de la Société royale britannique pour la protection des oiseaux, de l’Association de biologie tropicale, du Centre mondial de surveillance pour la conservation du PNUE et des universités de Cambridge, de Southampton et d’Anglia Ruskin – à lancer en 2010 le projet TESSA.

Son objectif : mettre au point une gamme d’outils permettant l’évaluation concrète des bénéfices environnementaux et appuyer les initiatives menées en matière de conservation.

Nous avons élaboré un guide interactif constitué de modules visant à accompagner les lecteurs pas à pas dans le cadre de l’évaluation concrète d’un large éventail de services écosystémiques : la régulation du climat à l’échelle mondiale (y compris le stockage du carbone et les flux de gaz à effet de serre) ; les services liés à l’eau (protection contre les inondations, approvisionnement, amélioration de la qualité des ressources) ; les loisirs et le tourisme axés sur la nature ; les produits naturels (denrées alimentaires, fibres, énergies, etc.) ; les produits issus de l’agriculture ou de l’élevage (cultures, bétail, poissons, bois) ; la protection des zones côtières ; la pollinisation ; les services écosystémiques culturels (les interactions entre l’homme et la nature au sein d’un milieu naturel).

On trouve dans ces modules des procédures claires et aisément applicables pour recueillir des données auprès de différents intervenants ainsi que des méthodes d’analyse.

Le National Trust britannique a utilisé TESSA pour la réserve naturelle de Wicken Fen (Royaume-Uni). Alex Brown/Flickr, CC BY

L’exemple des zones humides

Pour illustrer la manière dont TESSA peut aider à la prise de décision en matière d’utilisation des terres, citons l’exemple du National Trust britannique, auquel il a permis d’établir que chaque hectare du site de Wicken Fen valait 200 dollars de plus par an en tant que zone humide qu’en tant que terre agricole ; des résultats favorables au projet « Vision Wicken Fen » qui prévoit le rétablissement d’une zone humide de 5 300 hectares dans le comté du Cambridgeshire.

Étude comparative de la valeur des services écosystémiques et des coûts de gestion en 2011 (en dollars, pour 479 hectares par an) entre la zone humide restaurée au sein du site de Wicken Fen et la même parcelle si elle était de nouveau affectée à des fins agricoles. K. Peh, Author provided

L’outil TESSA fournit en outre des conseils pratiques sur la façon dont il convient de communiquer les conclusions – sans oublier les inévitables incertitudes qui y sont associées – au grand public.

Il devient donc possible de transmettre des informations cruciales tout en démontrant que la protection de la faune et de la flore n’est pas incompatible avec le développement économique.

Voilà qui réfute l’argument souvent avancé selon lequel les pays pauvres seraient confrontés à un choix binaire entre croissance et protection de la biodiversité. En mettant à disposition un mécanisme d’évaluation en faveur de la conservation, on démontre que la protection de la faune sauvage peut aller de pair avec le développement.

Les données obtenues grâce à cet outil peuvent aussi servir de référence pour la mise en œuvre de la politique d’écotourisme d’un pays, dans la mesure où de nombreuses zones naturelles sont susceptibles de représenter un véritable atout dans ce domaine.

Sur le terrain

L’outil TESSA a déjà été adopté par plusieurs organismes publics internationaux, par le biais de l’IPBES (la plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) notamment. Son utilisation est également recommandée dans un récent rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui y voit un outil essentiel pour valoriser les services écosystémiques dans les aires protégées, les zones remarquables en matière de biodiversité et les sites naturels du patrimoine mondial.

Depuis 2014, de nombreux acteurs de la conservation en Afrique et en Asie ont été formés à l’utilisation de ce nouvel outil, ce qui a permis d’établir une communauté sans précédent d’utilisateurs à l’échelle régionale. Selon les données dont nous disposons, des ONG y ont eu recours dans au moins 96 aires protégées et non protégées de 26 pays, en vue de faire valoir les contributions économiques et culturelles de la nature.

S’il s’agit assurément d’une modeste avancée au regard du défi que représente la conservation de la nature à l’échelle mondiale, il convient néanmoins de généraliser le recours à TESSA dans le secteur privé afin de permettre aux entreprises de montrer que leurs activités peuvent à la fois respecter les normes environnementales et contribuer à la conservation.


Créé en 2007 pour contribuer au développement et au partage des connaissances scientifiques sur les grands enjeux sociétaux, le Axa Research Fund a parrainé près de 650 projets dans le monde entier, menés par des chercheurs de 55 pays. Pour en savoir davantage, consultez son site ou abonnez-vous au compte Twitter dédié @AXAResearchFund

Traduit de l’anglais par Damien Allo pour Fast ForWord et The Conversation France.

This article was originally published in English

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