Industrilles

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Un second tour Le Pen–Mélenchon ? Les dangers du « dégagisme »

Friche industrielle. Claude Prélat / Flickr, CC BY

Le 12 novembre dernier, sidéré par la récente victoire de Donald Trump, je publiai un article expliquant pourquoi un second tour opposant Le Pen à Jean‑Luc Mélenchon était plausible, sinon probable. Le raisonnement était purement arithmétique.

Si, comme cinq mois plus tôt en Angleterre ou quelques jours auparavant aux États-Unis, près de la moitié des électeurs rejetaient la classe politique traditionnelle et la mondialisation et partageaient leurs suffrages entre les deux candidats populistes dégagistes, en votant par exemple à 25 % pour Marine Le Pen et à 20 % pour Jean‑Luc Mélenchon, tandis que les autres se répartissaient de manière à peu près équilibrée entre les 3 offres des candidats souhaitant rester dans l’Europe et dans l’Euro (on pouvait supposer alors qu’il s’agirait d’Alain Juppé, François Hollande et Emmanuel Macron), alors nous aboutirions « mécaniquement » à un second tour Le Pen–Mélenchon.

À ce jour quatre candidats sont à 21 ± 3 % d’intentions de vote déclarées, avec une tendance à l’érosion pour ceux qui sont en tête et une dynamique positive pour Jean‑Luc Mélenchon. L’hypothèse d’un duel Le Pen–Mélenchon au second tour reste donc plausible et inquiétante.

Sécession des riches et trahison des élites

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comme dans l’ancienne Angleterre industrielle ou la Rust Belt américaine, les populations qui subissaient de plein fouet les conséquences du déclin de l’industrie ont vu leur situation se dégrader. On leur répétait que la mondialisation était une source de prospérité, mais ils avaient le sentiment de ne pas profiter de cette prospérité.

Pendant les Trente Glorieuses, l’enrichissement général profitait à tous, et particulièrement aux moins favorisés. Les riches s’enrichissaient, mais leur richesse ruisselait sur le territoire sous forme d’emplois de mieux en mieux payés et de prestations sociales. Aujourd’hui, comme le décrit Pierre Veltz dans La société hyperindustrielle, les riches ont toujours besoin du travail des pauvres, mais pas forcément des pauvres de leur territoire. Ils achètent des produits fabriqués dans des pays à bas salaires, passent leurs vacances à l’étranger, embauchent des employés de maison venus d’Afrique ou d’Asie.

Friche industrielle en France. Claude Prélat/Flickr, CC BY

Cette perte des liens de solidarité entre les métropoles bénéficiant des opportunités de la mondialisation et leur arrière-pays se traduit par des velléités de sécession. Londres ne peut-elle rester une zone franche européenne ? La côte ouest de la Californie, New York et Boston doivent-ils subir les choix des ploucs du Midwest ? Des dirigeants d’entreprise en vue prônent des accords de compétitivité reposant sur la sobriété salariale et réduisent leurs effectifs tout en s’octroyant des salaires vertigineux. Des affaires comme les « Panama papers » révèlent qu’un nombre inquiétant de nantis se soustraient à leurs obligations de « contribution en fonction de leurs possibilités ».

On voudrait être convaincu qu’il s’agit de cas exceptionnels condamnables et pourchassés par des pouvoirs publics diligents. On découvre pourtant que des responsables politiques occupant de hautes fonctions et aspirant à de plus hautes encore ont usé de leurs privilèges d’une manière indélicate, même s’il appartiendra à la justice de décider s’il s’agit de détournements caractérisés d’argent public et de trafic d’influence. Sensibles aux pressions des lobbies, les élites politiques et administratives n’ont pas toujours fait leur travail de régulateur dans l’intérêt des plus vulnérables ou des générations futures.

Peut-on alors reprocher à l’homme de la rue de conclure que ceux qui profitent du système, parfois sans rien faire de répréhensible, se préoccupent peu de son sort et que les représentants élus ou nommés censés le protéger ont trahi leur mission ?

Quoi de plus naturel que de souhaiter « dégager » ces élites qui ont collectivement failli ?

Quelles alternatives ?

Tous les candidats proposent donc, comme Macron, « de nouveaux visages et de nouveaux usages ». Aucun ne défend le bilan de la dernière législature, puisque le candidat du PS dont ce devrait être le rôle s’est construit contre ce bilan. Mais toutes les alternatives ne se valent pas.

Celles que proposent les isolationnistes populistes ressemblent au mieux à la Pologne ou à la Hongrie, au pire au Vénézuéla ou aux régimes autoritaires. Mais les gens raisonnables ont souvent sous-estimé le temps nécessaire pour que leurs dégâts soient sensibles. Beaucoup d’Anglais auxquels on promettait une apocalypse imminente n’ont pas encore vu de dégradation manifeste de leur situation. La bourse américaine montre une certaine confiance des marchés moutonniers dans les perspectives américaines qui ne peut que conforter les électeurs de Trump.

Le Pen comme Mélenchon ont remarquablement réussi leur dédiabolisation. La nouvelle stratégie de Fillon consiste à dire qu’il ne demande pas aux électeurs de l’aimer ni de l’estimer mais de vouloir l’alternance. Malgré un programme largement aussi clair que celui de ses adversaires, Macron a du mal à contrer simultanément la stratégie de la droite prétendant qu’il est un cryptogauchiste héritier d’un bilan que personne ne défend depuis l’éviction de Valls et la stratégie de la gauche dénonçant tout libéralisme comme nécessairement antisocial.

Friche industrielle. Claude Prélat/Flickr, CC BY

Vote plaisir ou vote utile ?

Ceux qui n’adhèrent pas au projet de Macron se rebiffent face à l’argument du vote utile pourtant prôné par des personnalités comme Braouzec ou Cohn-Bendit, peu suspectes d’ultralibéralisme, ou par un François Bayrou qui n’est pas devenu bolchevik. Croyant que la messe est dite et que les acteurs du second tour sont déjà connus, ils souhaitent exprimer leur positionnement plus libéral en votant Fillon ou plus social en votant Mélenchon ou Hamon, voire leur écœurement en s’abstenant… ou pire. Quoi de plus légitime ?

Ce raisonnement, nous l’avons déjà entendu il y a quinze ans. Presque personne ne doutait alors que le second tour opposerait Jospin et Chirac. Les sondages ne donnaient-ils pas encore cinq points d’avance au premier sur l’outsider Le Pen à l’aube du premier tour ? Pourquoi alors se priver du plaisir d’envoyer un signal de l’importance qu’on attachait à l’écologie, à la souveraineté ou à certains thèmes sociaux ?

Ceux qui se firent ainsi plaisir le firent à moindres frais. Ils avaient certes fait perdre la gauche, mais pouvaient au moins voter au second tour pour un candidat républicain, convaincu de la nécessité de poursuivre le projet européen malgré ses défauts et que la France ne pouvait se désintéresser de la situation mondiale, abandonner les pays les plus vulnérables aux appétits des puissances hégémoniques, ne pas appeler au respect des droits de l’homme.

Ceux qui ignorent l’histoire prennent le risque de la voir se répéter. Mais le risque aujourd’hui est bien plus grand qu’hier.