Underdogs et top dogs : décryptage du sens caché de l’élection de Donald Trump

Chris Parks, Author provided

Le soir de l’élection présidentielle américaine 2016, j’ai été convié par Essonne Info à participer à leur émission La soirée américaine pour apporter mon regard de chercheur sur cet événement majeur. Malheureusement, un problème technique de dernière minute a rendu impossible mon intervention à distance. J’ai donc décidé de coucher sur le papier ma grille de lecture permettant de saisir pourquoi l’élection de Donald Trump est fondée tant sur le plan pratique que théorique.

La présente proposition émane de ma thèse de doctorat intitulée « Strengthening weak organizations » obtenue à l’École polytechnique le 7 novembre 2016 soit la veille du scrutin américain. Cette recherche menée conjointement en France et aux États-Unis apporte une perspective nouvelle à cette question d’actualité.

Comme le mentionne Edgar Schein, les membres d’une culture ne sont même pas conscients de leur propre culture avant d’en rencontrer une autre (Administrative Science Quarterly, 1996, 41(2) : 236). Par conséquent, les Américains ne voient pas ce qu’ils ont toujours su et les Français ne voient pas ce qu’ils ne savent pas d’où la nécessité de se positionner dans l’entre-deux. Pour conforter ce point, à titre d’exemple, l’ouvrage De la démocratie en Amérique écrit par le Français Alexis de Tocqueville demeure une lecture incontournable pour les Américains qui désirent comprendre les fondements et le fonctionnement de leur propre pays.

Une dichotomie essentielle aux États-Unis : underdog versus top dog

La société américaine distingue clairement les underdogs des top dogs. Vu qu’il n’existe aucun terme équivalent pour décrire ce phénomène en France mais qu’il s’y produit néanmoins, j’ai introduit ce mot et par ricochet son opposé dans le Lexique de gestion et de management (J.-P. Denis, A.-C. Martinet, A. Silem (Eds.), 2016 : 616, Paris : Dunod).

Ainsi, un underdog est communément défini comme un individu ou une entité, dans un état d’infériorité, qui est fortement pressenti(e) pour perdre la compétition au sens large dans laquelle l’individu ou l’entité est engagé(e). L’infériorité d’un underdog est à mettre en perspective par rapport à la supériorité de son/ses compétiteur(s) dénommé(s) top dog(s).

Lorsqu’un underdog remporte une victoire par définition inattendue, il est respecté voire adulé. Ce vocable s’avère être un formidable levier pour contrer le déterminisme ambiant et accorder davantage de poids au volontarisme.

Donald Trump versus Hillary Clinton : incarner l’underdog coûte que coûte

Historiquement, les candidats à l’élection présidentielle américaine se battent pour endosser le costume de l’underdog. Donc en toute logique, Mitt Romney et Barack Obama ont lutté en 2012 pour représenter dans l’esprit des électeurs l’underdog et force est de constater que Barack Obama avait plus de cordes à son arc que son adversaire dans ce registre.

En 2016, l’histoire s’est naturellement répétée puisque tout a été mis en œuvre du côté de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton pour qu’elle revête la robe de l’underdog. Dans le camp adverse, l’équipe de campagne de Donald Trump a choisi la même stratégie mais en faisant valoir des arguments très différents.

And the prize for « internal underdogging » goes to… Donald Trump !

Le combat violent entre les deux candidats à la Maison Blanche a tourné en faveur de Donald Trump. La principale raison de sa victoire est mise en évidence dans le tableau ci-après. Donald Trump se présentait comme l’underdog en politique tandis qu’il s’affichait comme un top dog au niveau du business. Hillary Clinton se réclamait quant à elle comme l’underdog en raison de sa potentielle nomination en tant que première femme présidente des États-Unis alors qu’elle ne pouvait cacher le fait qu’elle était un top dog de longue date en politique. Au final, les Américains ont une nouvelle fois choisi, conformément à leur culture, le véritable underdog de cette élection.

Se présenter comme l’underdog n’est évidemment pas suffisant et il faut se comporter comme tel sinon l’effet inverse se produit. Dans le cadre de ma recherche, j’ai découvert qu’un underdog possède neuf qualités méconnues et ce, malgré ses nombreux désavantages à la base.

En passant les deux candidats au scanner de ce concept baptisé internal underdogging, seul Donald Trump remplissait les conditions nécessaires pour être considéré comme un authentique underdog durant cette campagne. De plus, son positionnement de top dog dans le business ne lui a pas été préjudiciable, bien au contraire. Sa réussite florissante dans les affaires a d’autant plus légitimé sa promesse électorale « Make America great again ». En somme, le couplage underdog–top dog pleinement congruent dans le cas présent a eu l’effet d’un précieux élixir pour le camp des républicains et l’effet d’une arme fatale à l’encontre du camp des démocrates.

Trois leçons à tirer de la soi-disant victoire imprévisible de Donald Trump

  • La culture d’un pays ne change pas fondamentalement en soi et c’est elle qui dicte même sa loi de manière visible et invisible aux situations du quotidien.

  • La grande majorité des médias, des instituts de sondage et des experts en tous genres se sont complètement trompés car ils n’ont pas employé la grille d’analyse adaptée au phénomène étudié. En d’autres termes, il n’incombe pas aux faits de rentrer dans une théorie préétablie mais à l’inverse, il incombe à une théorie de coller aux faits.

  • La population d’ordinaire silencieuse d’un pays peut s’exprimer massivement lorsqu’elle ressent une certaine proximité avec un candidat qui suscite leur intérêt. Le Brexit et l’élection présidentielle américaine 2016 démontrent un changement paradigmatique colossal : on passe du traditionnel top-down au révolutionnaire bottom-up et les citoyens américains ont poussé la logique disruptive à l’extrême en élisant un homme qui ne fait pas partie du sérail politique et qui était jusque-là un homme d’affaires. Donald Trump personnifie désormais, comme Jay Z l’auteur de cette parole culte, « I’m not a businessman, I’m a business, man ». Un comportement singulier et commun à ces deux underdogs américains devenus deux champions planétaires dans leur vaste périmètre d’action respectif.

On ne peut pas conclure sans penser à la transposition de cette tendance bottom-up en France. Les tsunamis britannique et américain devraient faire sérieusement réfléchir les candidats à la prochaine élection présidentielle dans l’Hexagone car les « sans-dents » peuvent malgré tout mordre !

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