Une nouvelle ère de pactes politiques s’ouvre en Espagne

Albert Rivera (les pouces levés), le jeune dirigeant de Ciudadanos, symbole du renouvellement politique en Espagne. Curto de la Torre/AFP

Les élections législatives du 20 décembre 2015 ont constitué le point culminant d’une année politique marquée par cinq campagnes en Espagne : les élections andalouses en mars 2015, municipales et autonomiques en mai, puis les élections catalanes en septembre. Avec les législatives, l’ensemble de ces cinq scrutins ont illustré le déclin des deux partis dominants traditionnels, le parti socialiste (PSOE) à gauche, et le parti conservateur à droite (PP). Ils ont aussi souligné la fragmentation du paysage politique et l’émergence de nouvelles organisations partisanes, Citoyens (Ciudadanos) au centre-droit et Podemos qui cherche à disputer le leadership de la gauche au parti socialiste.

En Andalousie, le gouvernement régional dominé par le PSOE doit désormais compter sur l’abstention de Citoyens pour pouvoir gouverner avec une majorité simple. Lors des municipales de mai 2015, Podemos – en coalition avec des plateformes citoyennes – a conquis les mairies emblématiques de Madrid et de Barcelone qu’il gouverne désormais avec le PSOE et IU, mais aussi celles de Valence, de Cadix, de Saragosse, de La Corogne ou encore de Saint-Jacques-de-Compostelle. Les élections autonomiques ont aussi montré que le PSOE doit désormais s’allier avec Podemos en Asturies, en Estrémadure et à Valence pour pouvoir gouverner, de même que le PP avec Citoyens dans la communauté autonome de Madrid.

En Catalogne, suite aux élections régionales de septembre 2015, malgré la victoire en trompe-l’œil de la liste indépendantiste Junts Pel Si, majoritaire en proportion de votes mais pas en nombre de voix, le paysage politique est désormais tellement fragmenté que le nouveau gouvernement de la Generalitat n’a pas encore été formé. En alliance avec ERC, la gauche républicaine catalane historiquement indépendantiste, le parti d’Artur Mas, désormais renommé Démocratie et Liberté, qui représente le nationalisme conservateur traditionnel de la bourgeoisie catalane, est lui-même en déclin, miné par la corruption de Jordi Pujol et de son ancien parti, CiU.

Pour gouverner, il doit donc désormais composer avec le pouvoir de chantage de la CUP, un parti anticapitaliste d’extrême gauche qui milite pour la sécession unilatérale de la Catalogne – ce qui engendre évidemment de nombreux dilemmes, notamment idéologiques, puisque l’extrême gauche s’allie aux conservateurs et aux néo-libéraux sur un programme d’union nationale et de défense du droit à décider de la Catalogne.

Le chiffon rouge d’une coalition de gauche

Cette brève revue des échéances électorales antérieures de l’année 2015 permet de comprendre que la fragmentation de l’échiquier politique suite aux législatives du 20 décembre 2015 ne traduit donc que la suite logique d’un processus plus large marqué par le déclin des partis dominants traditionnels – le parti socialiste et le parti conservateur – au profit de nouvelles alternatives : Citoyens, dirigé par Albert Rivera au centre-droit, et surtout Podemos, qui cherche à disputer l’hégémonie du PSOE à gauche.

Avec 28,6 % des voix (123 sièges) pour le Parti populaire et 22 % (91 sièges) pour le PSOE lors des législatives du 20 décembre, ces deux formations autrefois hégémoniques peinent aujourd’hui à obtenir plus de 50 % des voix. La conséquence est assez claire : ni le bloc de droite à travers une alliance potentielle entre le PP et Citoyens (qui obtiendrait alors 163 sièges), ni le bloc de gauche (PSOE-Podemos-IU, 162 sièges), ne disposent d’une majorité suffisante pour pouvoir gouverner, la majorité absolue se situant à 176 sièges.

Dans un tel contexte, la Commission européenne, les agences de notation et les créanciers du pays vont s’empresser de mettre en avant les « risques » liés au caractère prétendument « ingouvernable » de l’Espagne. Dès le 21 décembre, l’IBEX 35, l’indice boursier madrilène a ainsi chuté, la prime de risque du pays s’envolant de même. Certains n’hésitent pas à agiter le chiffon rouge d’une coalition de gauche qui amènerait les « radicaux » et « l’extrême gauche » au pouvoir.

Chômage et corruption

Mais l’évolution de la situation politique est pourtant assez cohérente avec les évolutions des dernières années. Le Parti populaire n’a pas su enrayer la persistance d’un chômage de masse (22 %), mettant en avant la « récupération » de la croissance économique, même si les Espagnols des classes moyennes et populaires constatent surtout les effets dévastateurs d’une « décennie perdue » : montée des inégalités, précarisation du marché du travail (91 % des nouveaux contrats sont à durée déterminée), chômage massif des jeunes (50 % des 18-25 ans), renouveau de l’émigration.

Le PP de Mariano Rajoy a aussi été touché de plein fouet par les affaires de corruption (Barcenas, Punica, Gürtel etc.), donnant le sentiment aux Espagnols que la justice n’est pas la même pour tous, et que les citoyens doivent accepter les conséquences des coupes budgétaires et de l’austérité alors que la classe politique et les grandes fortunes continuent de s’enrichir. Le Parti socialiste paye lui-même encore le prix de son ralliement au néo-libéralisme durant les années 2000 et la gestion désastreuse de la crise par José Luis Rodriguez Zapatero de 2008 à 2011 : de 7,8 % en 2007, le chômage a triplé jusqu’à 22 % à la fin de son second mandat.

Acculés par leurs soutiens à l’austérité et la corruption de leurs appareils, le PSOE et le PP ont été incapables de se renouveler. Ceci explique pourquoi les principaux renouvellements de la vie politique espagnole sont issus des mouvements sociaux des dernières années : la volonté de défense de l’État providence qui s’est exprimée lors des trois grèves générales de 2008 à 2010, la lutte contre les expulsions d’Ada Colau (nouvelle maire de Barcelone) et de la Plateforme des affectés par l’hypothèque ; les revendications pour plus de transparence et contre la corruption du mouvement des indignés.

Volonté profonde de renouvellement

Depuis janvier 2014, le nouveau parti Podemos cherche à transformer cette indignation citoyenne qui s’est d’abord exprimée dans la rue, en une nouvelle organisation partisane, plus ouverte et transparente, qui cherche à impulser le changement en conquérant des espaces de pouvoir au niveau local et national. Porté par Pablo Iglesias, son dirigeant charismatique, politologue de formation et habile communicant, Podemos a progressé de 7 % lors des européennes de mai 2014 à 15 % lors des municipales de mai 2015, avant d’obtenir 20,5 % et 69 sièges lors des législatives de décembre. Avec 5,8 millions de voix, la formation violette en obtient presque autant que le PSOE (6,3 millions), étant ainsi le grand gagnant de ces élections.

Après une campagne très dynamique, des prises de position très habiles lors des débats télévisés avec Pedro Sanchez et Albert Rivera, cette montée en puissance de Podemos ne traduit en fait qu’une volonté profonde de renouvellement du personnel politique et de leurs pratiques. De nombreux électeurs progressistes ont ainsi vu dans le parti de Pablo Iglesias un « vote utile », à savoir un moyen d’exercer un pouvoir de chantage sur le parti socialiste pour l’obliger à adopter une ligne plus à gauche et à tenir ses promesses.

Il est encore trop tôt pour savoir si l’Espagne pourra ou non former un gouvernement étant donné la forte fragmentation du paysage politique. De nouvelles élections anticipées ne sont ainsi pas à exclure. Mais il est assez probable que l’on se dirige vers un scénario inédit où le parti ayant obtenu le plus de voix, le parti populaire, ne soit pas en mesure de former un gouvernement faute de majorité suffisante. Dans ce cas, un scénario similaire à celui du Portugal pourrait se produire, à savoir une alliance de gauche PSOE-Podemos-IU, qui nécessiterait toutefois aussi l’appui d’un ou de deux partis nationalistes en l’échange de concessions en faveur du Pays basque et de la Catalogne.

Malgré sa faiblesse historique, le PSOE se trouve en effet plus en mesure de nouer une telle alliance que le Parti populaire, dominant à droite, mais perçu avec ostracisme par l’ensemble des autres formations. Ce qui est sûr, c’est que les partis dominants vont devoir apprendre à négocier et à nouer des alliances s’ils veulent gouverner. En elle-même, cette évolution marque un changement majeur dans la culture politique espagnole.

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