Une nouvelle lecture de la Grande Dépression des années 1930 en France

En France, les conséquences de la crise bancaire de 1930-1931 ont été graves. Anonyme

Cet article s’appuie sur le working paper intitulé « Flight-to-safety and the credit crunch : A new history of the banking crisis in France during the great depression ») publié par le Centre for Economic Policy Research.


La crise bancaire de 2008 a entraîné le monde dans ce qu’il est désormais d’usage d’appeler la « grande récession », en référence à la Grande Dépression des années 1930, la seule crise économique d’envergure comparable.

Comment une crise bancaire entraîne-t-elle une crise économique ? Les réponses traditionnelles sont toutes fondées sur l’analyse des paniques bancaires des années 1930 aux États-Unis, le seul pays pour lequel existent de larges bases de données en raison d’une régulation bancaire qui imposait aux banques la transmission périodique au régulateur de bilans harmonisés.

Ces réponses mettent en évidence le rôle de facteurs monétaires comme la diminution de la liquidité (Friedman et Schwartz, 1963), et non monétaires comme une moindre efficacité de l’allocation du crédit (Bernanke, 1983). L’effet monétaire réduirait la base monétaire par le gel de dépôts dans les faillites bancaires ; l’effet non monétaire augmenterait le coût de l’intermédiation à cause d’un durcissement des asymétries d’information, les entreprises recherchant des nouveaux partenaires bancaires à la suite des faillites.

Fuite vers la sécurité

La crise dite des subprimes a pourtant mis en exergue un mécanisme alternatif fondé sur la « fuite vers la sécurité » des banques et des investisseurs en raison de leur perception accrue du risque systémique du système bancaire (Gorton et Metrick, 2012, Caballero et Krishnamurthy, 2008). En réexaminant l’histoire de la Grande Dépression américaine, Mitchener et Richardson (2016) ont montré le rôle clé de ce phénomène.

Dans un article récent, nous proposons une nouvelle interprétation de la Grande Dépression en France fondée sur cette fuite vers la sécurité. Initialement plus modérée que dans d’autres pays comme les États-Unis et l’Allemagne, la crise économique française a été très persistante. Après les paniques bancaires de 1930-1931, l’indice de la production industrielle est resté inférieur de 30 % à son sommet de 1929. Les recherches antérieures ont minimisé le rôle de ces crises bancaires, soulignant plutôt celui de l’adhésion obstinée de la France à l’étalon-or jusqu’en 1936, un système de change fixe fondé sur la parité en or des monnaies.

Les principaux établissements de l’époque ont été davantage épargnés par la crise que le reste du système bancaire français. Auteurs

En l’absence de statistiques bancaires complètes pour la France de l’entre-deux-guerres, la méthode habituelle de calcul des séries de crédits et de dépôts bancaires reposait sur les bilans des quatre plus grandes banques commerciales – facilement disponibles – qui étaient supposées représenter grosso modo la moitié du secteur bancaire à la suite d’une enquête de la Banque de France portant sur l’année 1939. Puisque ces grandes banques n’avaient pas connu de difficultés en 1930 et 1931, il n’y avait aucune preuve d’une crise majeure, bien que quelques historiens aient signalé un nombre important de faillites bancaires.

Plus de la moitié du système bancaire ravagé

Sur la base de recherches archivistiques approfondies, nous avons ont réuni et harmonisé les bilans de plus de 400 banques françaises pendant l’entre-deux-guerres et enrichit cette base avec des données couvrant les caisses d’épargne, la Banque de France et d’autres institutions financières non bancaires. Nous montrons que, dans le cas français, la fuite vers la sécurité était le principal mécanisme de transmission des crises bancaires à l’économie réelle. Très asymétrique, la crise a épargné les grandes banques, mais elle a ravagé le reste du système bancaire qui représentait en 1929 bien plus que la moitié du système bancaire français.

La crise bancaire a déclenché cette fuite vers la sécurité via le transfert des dépôts des banques vers les caisses d’épargne et la banque centrale. Les banques françaises n’étaient pas réglementées à l’époque alors que les caisses d’épargne bénéficiaient d’une garantie implicite de l’État qui absorbait la totalité de leurs ressources.

Les quatre principales banques françaises ont rapidement augmenté leurs dépôts à la Banque de France après la crise de 1929. Auteurs

Puisque les crises bancaires ont principalement conduit à ce transfert des dépôts, la masse monétaire totale n’a pas diminué. Pourtant, la Banque de France et les caisses d’épargne ont investi les nouvelles ressources pour réduire la dette publique et augmenter les réserves d’or dans la perspective de sécuriser l’adhésion à l’étalon-or. Aucune autre institution financière n’est parvenue à remplacer le rôle du système bancaire dans le financement des entreprises alors que l’État et la banque centrale n’ont pas mis en place de politiques de relance.

Ainsi, le total des prêts aux entreprises a fortement diminué : le ratio entre crédit et masse monétaire est passé de 40 % avant la crise à 20 % en 1931 et est resté à ce niveau tout au long des années 1930. Cette nouvelle interprétation de la Grande Dépression française montre la nécessité d’une vision globale du système financier pour comprendre les canaux et les conséquences des crises bancaires… et tenter de les prévenir.