Une vie avant la recherche : un militaire face à l’éthique

Alpha Jet, Patrouille de France, armée de l'air, 2016. Martin Wippel Airpower 16/Flickr, CC BY-NC-ND

Emmanuel Goffi, chercheur en relations internationales, s’est intéressé aux questions d’éthique en philosophie notamment dans le contexte militaire. Il revient pour The Conversation sur sa carrière dans l’armée de l’Air, déterminante pour ses réflexions universitaires.


Entré dans l’armée l’Air française en 1992 comme sous-officier électrotechnicien, je n’imaginais pas que mon parcours militaire m’amènerait vers le monde universitaire. Fils d’un immigré italien, mon engagement répondait à une volonté de rendre à la France ce qu’elle m’avait donné. Poursuivant des études au lycée en électrotechnique, je m’étais tourné vers l’armée de l’air qui offrait alors d’opportunités de carrières dans le domaine.

Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que l’armée est un formidable milieu d’apprentissage. Surtout pour qui est capable de prendre du recul sur la mythologie qu’elle véhicule et qui l’entoure. Mythologie au cœur d’un microcosme qui a élevé la Nation en dieu séculier et construit toute une liturgie autour de la « religion civile à la française ». L’obéissance, le sens du devoir, le courage, le sacrifice suprême, le service désintéressé, la subordination à l’autorité politique, sont autant d’éléments constitutifs du mythe militaire.

L’individu n’est rien, le groupe est tout

L’entrée dans l’armée c’est avant tout l’intégration de l’idée que l’individu n’est rien et que le groupe est tout. C’est d’ailleurs le sens des formations militaires initiales qui visent à fondre l’individualité dans la communauté de manière à ce que le tout ainsi formé avance d’un même pas dans une direction imposée par l’autorité. C’est aussi l’apprentissage du dépassement de soi et de la mise en sommeil, pernicieuse parce qu’inconsciente, de son libre arbitre.

La carrière militaire est ainsi faite d’une acculturation à l’obéissance, à la culture du silence, à l’idée que le militaire est la propriété de la Nation au service de laquelle il se place et que la mission ultime et sacrée que représente sa défense, passe avant tout et justifie tous les sacrifices. Si certains y trouvent leur compte d’autres s’accommodent difficilement de l’arbitraire et de l’obéissance passive.

L’armée c’est aussi une mythologie : élèves de l’École de l’air pendant le défilé du 14 juillet 2007 sur les Champs-Élysées. Marie-Lan Nguyen/Wikimedia, CC BY-ND

Un monde à part

Affecté comme sous-officier électrotechnicien au 1er Groupement de missiles stratégiques d’Apt, je découvre les affres de la vie militaire mais surtout un univers de cohésion, de rigueur et de valeurs spécifiques.

C’est dans cet univers que je décide de faire progresser ma carrière pour devenir officier et c’est en préparant un baccalauréat littéraire option langue en candidat libre que je découvre mon appétence pour les études. Le bac en poche et muté sur Bordeaux, je prépare le concours d’entrée à l’École militaire de l’air de Salon de Provence, que j’intègre à l’été 2000.

Mon séjour à ce salon me fait prendre conscience du décalage entre la volonté de l’armée de former des officiers aux sciences humaines pour leur permettre de comprendre le monde dans lequel ils vont être amenés à exercer, et le besoin de limiter cette formation pour ne pas obérer l’exigence d’obéissance.

C’est pourtant en suivant avec intérêt le cours de Géopolitique Histoire Géographie du professeur Patrice Gourdin, que je découvre à la fois le vaste et complexe domaine des relations internationales et la passion de l’enseignement.

De retour en unité, je mesure l’écart entre les possibilités infinies de réflexions en relations internationales et l’étroitesse d’une pensée militaire peu encline à l’introspection et enfermée dans des analyses étroites et souvent passéistes.

Ce constat sera renforcé lors de mon passage par Sciences Po Paris de 2005 à 2007. Mon champ des possibles s’ouvre au fur et à mesure que ma curiosité grandie, m’éloignant peu à peu de la pensée institutionnelle que je questionne.

C’est aussi à Sciences Po, en suivant le cours d’éthique des relations internationales d’Ariel Colonomos, que je m’initie à la réflexion philosophique sur la guerre.

Repenser le phénomène guerrier

Objet central du métier des armes, trop souvent approché de manière superficielle et traditionnelle dans l’institution de défense, le phénomène guerrier prend pour moi une dimension nouvelle grâce à l’éthique. Fortement façonnée par ce que certains auteurs appellent « l’ombre du passé », la pensée polémologique (c’est-à-dire l’étude de la guerre) est dans les armées arc-boutées sur une lecture pratico-pratique et caractérisée par un structuralisme tant conceptuel qu’historique.

En d’autres termes, le phénomène guerrier s’inscrit dans une mythologie héritée du passé qui structure la pensée militaire et conditionne les perceptions et donc les actions au travers de doctrines.

Les références incessantes au théoricien Carl Von Clausewitz ou l’application en Afghanistan des réflexions de l’officier et penseur David Galula, montrent que l’histoire reste le prisme principal de l’analyse militaire du phénomène guerrier.

La philosophie réinvestira la matière au travers des réflexions éthiques entourant l’emploi des drones suite aux excès américains en Afghanistan.

Réflexions sur l’emploi des drones

Au même moment les interrogations liées au développement des systèmes de drones se font jours en France.

L’éthique du recours aux systèmes inhabités, opérés à distance, devient alors un sujet en vogue tant hors que dans l’armée.

En interne la crainte de voir ces systèmes remplacer les pilotes de chasse suscite d’abord une certaine réserve rapidement levée par un discours ciselé par la communication de la Défense. À l’extérieur, les considérations sont plus absconses et renvoient aux risques juridiques et moraux que représentent ces systèmes d’armes opérés à distance. Face à une levée de boucliers de la part de certaines organisations non gouvernementales, d’observateurs et d’intellectuels, les armées se résolvent à investir le sujet.

Ainsi, se construit un discours en faveur des drones répondant aux inquiétudes portées par leurs détracteurs, et décliné en éléments de langages repris par les institutionnels jusque dans les réunions de la Convention sur certaines armes classiques.

C’est ce manque d’objectivité général qui m’a incité à proposer une approche philosophique nuancée reposant le principe de responsabilité.

Une capture d’écran d’une vidéo tournée par l’AFP au Yémen montre un homme ayant trouvé des restes d’un drone américain, possiblement abattu par un tir houthi. AFPTV/AFP

L’enseignement comme ouverture au monde

Affecté à l’École de l’Air à ma sortie de Sciences Po pour y enseigner notamment les relations internationales et le droit des conflits armés, j’ai découvert les joies du partage et de l’échange de connaissances et de points de vue avec les étudiants. J’y ai enseigné et conduit mes travaux de recherche, avec ce souci constant d’ouvrir les esprits et de favoriser l’esprit critique, avec la volonté d’entrer avec le plus d’objectivité possible dans la complexité de l’éthique militaire.

Les échanges avec les étudiants, en France comme au Canada, ont toujours été une source inépuisable d’apprentissage, de remise en question et d’ouverture sur de nouvelles perspectives. Ils ont été aussi le révélateur des différences d’approches entre les universités et le système militaire dont les étudiants diffèrent sur plusieurs aspects : bagage intellectuel, orientation politique, vision du monde, objectifs professionnels, ouverture d’esprit…

Ils m’ont également permis de maintenir un lien entre le monde souvent théorique de la recherche et la réalité quotidienne telle que vécue par tout un chacun. Ce contact m’a bien souvent imposé de revoir mes analyses et de questionner mes convictions. Il m’a surtout introduit aux notions d’intersubjectivité puis de constructivisme social, qui m’aideront à comprendre la formation des idées et des normes et leur impact sur nos comportements.

Le sacrifice suprême

C’est d’ailleurs cette voie que j’ai empruntée pour ma thèse sous la direction d’Ariel Colonomos. Associant la philosophie, la sociologie et les relations internationales à mon environnement professionnel, je me suis intéressé à la question délicate et hautement mythologique du sacrifice suprême, partant que tout est lié et que nos comportements ne sont que les résultantes de nos apprentissages.

Les entretiens, conduits dans le cadre de ma thèse, avec des militaires ayant été confrontés à la question de la mort au combat ont été un révélateur de l’importance fondamentale de l’esprit critique, même dans des situations à forte implication émotionnelle.

Réussir à cloisonner mon empathie pour celles et ceux qui servent la France et ma volonté d’étudier un phénomène symbolique avec le plus d’objectivité possible a été le grand défi de mon doctorat.

Ce cheminement m’aura permis de trouver ma voie et de m’ouvrir l’esprit, que je revendique critique et libre.