Les crevettes: délicieuses pour les uns, potentiellement mortelles pour les autres. Andrés Medina/Unsplash

Vers un vaccin pour soigner les allergies aux fruits de mer ?

Plateau de fruits de mer, bouillabaisse, arroz de marisco, paella aux fruits de mer, huîtres Rockefeller, homard Thermidor… Partager un dîner entre amis, un repas romantique, ou fêter Noël sur une côte balayée par les vents est d’autant plus délicieux avec des fruits de mer.

Mais, quelques minutes seulement après avoir mangé des crevettes, du homard, du crabe, des palourdes, des moules, des huîtres ou des coquilles Saint-Jacques, peut-être vous est-il déjà arrivé, à vous, vos amis ou votre famille, de sentir vos lèvres ou vos paupières gonfler, d’avoir des plaques rouges sur le visage ou le corps, des démangeaisons, du mal à respirer…

Si tel est le cas, il pourrait bien s’agir d’une allergie aux fruits de mer.

Qu’est-ce que l’allergie aux fruits de mer ?

L’allergie aux fruits de mer est un type de réaction immunitaire excessive induite par l’immunoglobuline E (IgE), un anticorps produit par les lymphocytes B.

Quand une personne allergique mange des fruits de mer, les IgE se lient à des allergènes – en premier lieu la tropomyosine, une protéine musculaire. Le complexe allergène-IgE s'attache alors aux mastocytes, des cellules intervenant dans la réponse immunitaire. Les mastocytes jouent un rôle clé dans le processus inflammatoire, car ils contiennent de nombreux granules riches en médiateurs inflammatoires : héparine, acide hyaluronique et surtout histamine.

L’histamine, en particulier, joue un rôle central dans les réactions allergiques telles que les démangeaisons. Cette molécule de signalisation du système immunitaire peut augmenter la perméabilité des capillaires sanguins et avoir des effets sur les glandes muqueuses et les bronches.

Une maladie chronique

La loi américaine de 2004 sur la Protection des consommateurs et l’étiquetage des allergènes alimentaires, classe les fruits de mer (crustacés et mollusques) dans le top huit des aliments les plus allergènes, aux côtés du lait, des œufs, des arachides, des noix, du blé, du soja et du poisson. À eux seuls, ces produits sont responsables de 90 % des allergies alimentaires.

Contrairement aux allergies aux œufs et au lait de vache, auxquelles les enfants développent petit à petit une tolérance naturelle, l’allergie aux fruits de mer est chronique.

Les fruits de mer sont responsables du plus grand nombre de cas d’allergies aux États-Unis, au Canada, au Portugal et dans la région Asie-Pacifique, y compris à Hong Kong et Taïwan. Cependant, une étude multicentrique menée en Europe a révélé que 4,8 % des adultes avaient une sensibilisation IgE à la crevette qui atteignait, dans certains endroits comme Zürich, jusqu’à 7 %.

Un diagnostic peu sûr

Malgré l'impact élevé de l'allergie aux fruits de mer, son diagnostic et son traitement demeurent sous-optimaux. Le diagnostic clinique standard comprend un examen approfondi des antécédents du patient, suivi d’un test cutané et d’une mesure du taux d’IgE spécifique des fruits de mer. Une réaction au test cutané d’au moins 3 mm de diamètre et un taux d’IgE supérieur ou égal à 0,35 kUA/l (ou kilo-unité d’IgE allergène-spécifique par litre), sont en général synonymes d’allergie aux fruits de mer.

Toutefois, les diagnostics de plus en plus nombreux ont mis en lumière les lacunes de ces procédures conventionnelles. Basés sur des extraits de fruits de mer, le test cutané et la mesure du taux d’IgE ont une spécificité faible, de 50 % seulement. Cela signifie que 50 % des gens ayant un résultat positif à ces tests sont susceptibles de ne jamais manifester de symptômes cliniques d’allergie aux fruits de mer.

Si les tests cutanés sont généralement efficaces, ils ont également plusieurs défauts (Imperial College de Londres).

Bien que les réactions à toutes les sortes de fruits de mer soient courantes, des études suggèrent qu'il existe des réactions allergiques variant selon les espèces ingérées. Vous pouvez, par exemple, être allergique à une espèce de crevettes et pas à une autre. Dans la mesure où les tests ne permettent pas d’identifier une réaction croisée, il est souvent conseillé aux patients présentant des réactions allergiques à une sorte de fruits de mer de les éviter tous.

Le test de provocation oral, qui consiste à donner au patient des quantités croissantes d’un aliment pour déterminer s’il présente ou non une allergie alimentaire, reste la référence absolue. Mais ce test coûteux et risqué requiert d’importantes ressources et du temps. La réticence des patients, qui craignent la survenue d’effets secondaires, empêche la mise en œuvre de cette procédure en milieu clinique.

Si vous êtes allergique aux moules, vous ne l’êtes pas forcément aux palourdes. Le suivi des allergies aux fruits de mer doit tenir compte des réactions propres à chaque espèce. Pxhere, CC BY

Un traitement susceptible d’être amélioré

Il n’existe malheureusement pas encore de traitement « actif » capable de désensibiliser les patients allergiques aux fruits de mer. On leur conseille d’éviter les fruits de mer qui déclenchent l'apparition de symptômes, de bien lire les étiquettes afin d’éviter une consommation accidentelle, de prendre des antihistaminiques pour soulager les symptômes bénins et, en cas de choc anaphylactique, d’utiliser un auto-injecteur d’adrénaline (un appareil portatif qui libère de l’adrénaline par injection intramusculaire, afin de décontracter les voies respiratoires). Cependant, aucune de ces mesures directes ne guérit l'allergie.

On pourrait parvenir à une désensibilisation alimentaire et à l’instauration d’une tolérance en « rééduquant » le système immunitaire grâce à l’introduction de petites doses de l’aliment incriminé, que l’on augmenterait au fil du temps. Toutefois, les protocoles existants ont leurs limites et l’efficacité d’une telle tolérance acquise fait débat. L’adhésion des patients au traitement est faible car celui-ci est long (deux à cinq ans), coûteux (de 800 à 1 000 dollars par an) et il présente le risque de développer des effets secondaire allergiques.

Pour combler ces lacunes, notre équipe a choisit de concentrer ses efforts sur l'évaluation de l'intérêt de l’immunothérapie orale basée sur les peptides. Lesdits peptides sont de petits fragments de tropomyosine possédant la capacité, de part leur nature moléculaire, de modifier le système immunitaire. Nous élaborons aussi des hypoallergènes de tropomyosine de crevettes (dérivés de la tropomyosine, les hypoallergènes en sont des versions modifiées pour être moins allergéniques), ainsi que des vaccins à base d’hypoallergènes.

Utiliser une petite molécule d’ADN pour contrer l’allergie

Les hypoallergènes, qui possèdent une moindre réactivité IgE, risquent moins de déclencher des réactions allergiques.

Nous avons également adopté le concept de la vaccination par ADN, qui consiste à injecter une séquence de l’hypoallergène dans un petit morceau d’ADN bactérien circulaire (ou plasmide). Quand il est absorbé par les cellules du corps, ce morceau d’ADN circulaire est utilisé par la machinerie des cellulaire pour produire la protéine hypoallergénique. Le système immunitaire, qui considère ces protéines comme des corps étrangers, déclenche une réaction.

La production continue de protéines hypoallergéniques par les cellules du corps suite à l'injection du vaccin « éduque » le système immunitaire, comme dans l’immunothérapie conventionnelle (la « désensibilisation »), mais avec moins d’injections.

Cette approche combinée présente à la fois les avantages d’une stabilité vaccinale améliorée, d’une fabrication à grande échelle relativement aisée, d'un nombre d’injections réduit et d'une durée de traitement plus courte, ce qui diminue le coût de l’immunothérapie.

Le Dr Wai explique son projet de vaccin ADN hypoallergénique.

Les expériences menées chez l’animal révèlent que trois injections de ce vaccin ADN hypoallergénique aboutissent à une réduction de 70 % du niveau d’IgE, accompagnée d’une augmentation du nombre et de l’activité des cellules immunitaires dotées de fonctions régulatrices. Ces résultats suggèrent que ce vaccin pourrait constituer un traitement valable en vue d’induire une immunotolérance contre les allergies aux fruits de mer, laquelle pourrait être obtenue avec beaucoup moins d’injections et sur un laps de temps plus court.

Toutefois, le pVAX1, seul plasmide homologué par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux, a une immunogénicité (capacité à induire une réponse du système immunitaire) limitée chez l’être humain. Par conséquent, les vaccins ADN élaborés à partir du pVAX1 ont eux aussi une capacité limitée à provoquer des réactions immunitaires.

Les étapes suivantes consisteront donc à utiliser des plasmides optimisés pour concevoir la prochaine génération de vaccins, et à étudier leurs effets et leur mécanisme d'action. Nous espérons être capables de proposer une option prometteuse à l’avenir. En attendant, soyez prudents avec ce homard !


Traduit de l’anglais par Catherine Biros pour Fast ForWord.

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This article was originally published in English