Vu du Moyen Âge : quand la reine Bérengère créait des compromis pour lutter contre le « Nimby »

Guillaume de Saint-Pathus, Vie et miracles de saint Louis, XIVe siècle, France. Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 5716 fol. 288

La longue opposition populaire au projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes souligne la capacité d’un grand nombre d’acteurs à se mobiliser sur la durée pour s’opposer à un aménagement jugé néfaste. Au Moyen Âge aussi, les gens savent râler… mais les pouvoirs publics étaient également capables d’inventer des solutions.

Pas chez moi

Selon un petit exemplum – récit utilisé dans un sermon – du XIIIe siècle, la reine Bérengère de Navarre, veuve de Richard Cœur de Lion, fonde un jour une abbaye. Tous les aristocrates médiévaux le font, c’est un peu comme fonder un musée quand on est président : une façon de convertir son patrimoine économique en patrimoine social, culturel et symbolique. En l’occurrence, les moines s’installent, l’abbaye se porte bien, c’est parfait. Mais, tout près de l’abbaye, il y a un moulin à eau qui appartient à la reine, et il fait beaucoup de bruit, ce qui dérange les moines pendant leurs prières ou pendant qu’ils travaillent au scriptorium. Les moines ne cessent de se plaindre à la reine, qui est très embêtée : elle ne veut pas contrarier les moines, mais si elle ferme le moulin les paysans vont mourir de faim…

Cette opposition des moines à un aménagement important recoupe complètement un phénomène contemporain : le Nimby, un acronyme qui signifie « not in my backyard », littéralement « pas dans mon arrière-cour ». C’est un mot qui renvoie à l’opposition, en actes ou en paroles, à un projet que l’on soutient en soi mais que l’on ne veut pas près de chez soi. Aujourd’hui, les moulins à eau sont moins fréquents… Mais l’exemple typique est celui des éoliennes : tout le monde (ou presque) aime ça en théorie car elles permettent de produire de l’énergie très propre de façon économique, mais personne (ou presque) n’en veut à côté de sa maison.

Il y a tout un tas d’autres syndromes un peu similaires, avec des acronymes amusants, comme BANANA (build absolutely nothing anywhere near anything), NIMFOS (not in my field of sight), PUMA (peut-être utile, mais ailleurs) ou encore PITBY (put it in their backyard)… Tous recoupent des formes d’oppositions locales à des aménagements, et traduisent la difficile articulation des intérêts privés et publics.

Convaincre en partageant

La reine Bérengère demande de l’aide à ses conseillers, et l’un d’eux trouve la solution : « donnez-leur le moulin, et désormais, toutes les fois qu’ils l’entendront marcher, ils se frotteront les mains ». Les moulins, au Moyen Âge, appartiennent en effet le plus souvent à un seigneur, qui prélève une part de la récolte à chaque fois que les paysans veulent s’en servir : ce sont donc des lieux extrêmement rentables qui participent pleinement de la construction des économies seigneuriales. Bérengère suit l’avis de son conseiller, et en effet cela fonctionne. Le bruit du moulin est toujours aussi pénible, mais les moines y entendent désormais la continuelle fabrication de leurs bénéfices.

Significativement, c’est exactement ce qu’a fait le Danemark avec les éoliennes. Depuis une dizaine d’années, le pays s’est en effet lancé dans des investissements massifs afin de favoriser une transition énergétique rapide. Au cœur du modèle, les éoliennes : en janvier dernier, le pays produisait un peu plus de 40 % de sa consommation d’électricité grâce à ces gigantesques moulins à vent, un record mondial. Elles deviennent de moins en moins chères, de plus en plus performantes, mais elles restent très bruyantes. Autrement dit, à chaque aménagement, on risque de se heurter à l’opposition frontale des voisins.

Du coup, le Danemark a utilisé et généralisé la « solution Bérengère ». À chaque éolienne construite, au moins 20 % du capital de celle-ci doit être proposé à la population locale. Pour le dire autrement, ça veut dire que les riverains possèdent forcément une partie de toutes les éoliennes. Du coup, ils perçoivent soit directement une partie de l’énergie produite, soit une partie des bénéfices réalisées par l’éolienne. Et, exactement comme nos moines médiévaux, ils ne râlent plus en entendant le bruit des éoliennes, mais se frottent les mains en pensant à l’argent que cela leur rapporte.

Mettre en commun l’énergie

Dans les deux cas, on retrouve bien à la base le même geste du pouvoir central, qui accepte de se dessaisir d’une partie de sa propriété pour inclure les riverains dans un aménagement. Il ne s’agit pas seulement d’acheter leur adhésion, mais aussi de les intéresser, au sens propre du terme : forcément, lorsqu’on possède une partie d’éolienne et qu’on touche de l’argent chaque mois, on va se renseigner sur son fonctionnement, on va en parler autour de soi, on va soutenir ce genre de projet ailleurs. Participer à, pour mieux faire partie de.

On reconnaît derrière la politique du Danemark les ressorts de ce que l’on appelle l’économie participative ou collaborative. Grâce à des pratiques de crowdfunding, les citoyens peuvent participer directement au financement de projets d’aménagement. On retrouve ce genre de projets participatifs en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Scandinavie. Et en France, avec l’exemple du parc éolien du Haut des Ailes, financé en deux ans par l’investissement d’une centaine de locaux, pour un taux d’intérêt de… 7 % par an. À ce stade, investir dans l’énergie en commun est bien plus rentable que n’importe que PEL ou plan d’épargne retraite !

De tels projets devraient se multiplier dans les prochaines années et offrir de belles opportunités d’investissement. Mais, plus globalement, l’exemple de la reine Bérengère rappelle deux choses. D’abord que cette économie collaborative n’est pas qu’une pure création contemporaine : depuis très longtemps, on a su inventer des façons d’associer les acteurs locaux à de grands aménagements afin d’obtenir leur soutien. Ensuite, que la gestion de l’énergie gagne à être collectivisée : cela profite à tous. Des moulins d’hier aux éoliennes de demain, c’est (encore) à nous de jouer !


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