Vue des tribunes pendant un match de l'équipe de France à la coupe du monde 2018 à Kazan. Tom Grimbert/Unsplash

Y a-t-il un football spécifique de la coupe du monde ? Didier Deschamps l’a-t-il vu avant les autres ?

On ne compte plus les articles dans les journaux et sur Internet, qui reviennent sur la victoire des Bleus à la Coupe du Monde pour vanter la réussite des méthodes de management de Didier Deschamps. « Belle leçon de management d’un groupe de Millenials ! » peut-on lire ici ; « quels enseignements tirer, pour l’entreprise, du management par Didier Deschamps de l’équipe de France ? » peut-on entendre là. Ce dernier ne s’est d’ailleurs jamais caché d’avoir écarté certains joueurs de l’équipe de France pour placer « le collectif au-dessus de tout » et en faire son objectif assumé depuis le début de la préparation pour la Coupe du Monde. Mais s’il y a un management à la Deschamps, à quel football conduit-il ? et en quoi est-ce un football efficace ?

La réponse à ces questions était loin de s’imposer avant la Coupe. D’ailleurs, aucune des grandes banques qui se sont risquées à l’exercice du pronostic avec l’aide des données habituelles n’ont été capable de prédire le parcours des Bleus durant cette compétition. Comment expliquer cet écart ? Deux hypothèses sont possibles et qui conduisent à des questions de fond : les données habituellement recueillies sur les joueurs et sur les matchs étaient-elles assez fines pour comprendre les choix de Deschamps ? A-t-on une compréhension juste de ce qu’est un « bon football » et particulièrement d’un « bon football adapté à la coupe du monde » ?

Dans cet article nous apportons une première série de réponses à ces questions grâce à la technologie d’acquisition de données développée par la start-up Footovision. On dispose en effet d’une base de données sans précédent qui permet de suivre en continu l’action des joueurs pendant un match, ainsi que d’un match à l’autre au cours d’une saison. On peut aussi comparer des comportements d’équipes selon le type de tournois auquel elles sont confrontées. Avec ces données, nous avons pu confirmer qu’il y a un « bon football » adapté à la coupe du monde qui est clairement différent de celui qui fait la performance des grands clubs dans les championnats nationaux. Ce « football de coupe du Monde » est paradoxal : il exige une stratégie collective flexible et des joueurs capables de brider leur talent et leur jeu habituel pour se mettre au service de celle-ci.

Un saut majeur dans les données footballistiques

Les données recueillies par Footovision sont à ce jour les plus précises et les plus complètes de la profession. L’entreprise a développé des algorithmes d’analyse d’image qui enregistrent, dans un premier temps, la position des joueurs sur la pelouse à tout instant, à laquelle sont ajoutés ensuite les évènements liés à leurs actions (passe, tir, faute…). Cette donnée brute est ensuite traitée par un second algorithme, qui permet d’en extraire un très grand nombre d’indicateurs de performance individuelle (une centaine d’indicateurs tels que le nombre de passes ou la distance moyenne gagnée par conduite de ballon) et collective (variables individuelles agrégées ou intrinsèquement liées à la performance collective de l’équipe). L’élaboration de ces indicateurs de performance a fait l’objet de collaborations variées avec les staffs techniques de quelques grands clubs européens sur la base de leur expertise et des questions qu’ils se posent.

Présentation des outils de l’entreprise Footovision : big data et football. Digital Business News.

Mais, au-delà de l’interprétation que chaque club peut faire de ces données, s’ouvrait aussi la possibilité d’une recherche statistique d’ensemble sur les grands déterminants de la performance footballistique. Nous avons pu ainsi analyser et comparer deux séries de données qui décrivent d’une part ce qu’est le bon « football de championnat » et d’autre part, le positionnement du football de l’équipe de France par rapport à ce football de championnat.

A l’aide des données Footovision nous avons construit une nouvelle grille de lecture de la performance individuelle et collective telle qu’elle ressort des performances des grands clubs au cours des championnats français et espagnols : Paris Saint-Germain, Football Club de Barcelone, Real de Madrid, Atlético Madrid, Olympique de Marseille, Olympique Lyonnais, et Association Sportive de Monaco. On remarque alors que les leaders des deux championnats ont tendance à se comporter d’une manière similaire, qui les différencie clairement de la performance des autres clubs. On en déduit ainsi que ces nouveaux indicateurs permettent de correctement détecter la bonne performance, individuelle comme collective, lors de matchs de championnat.

Avec cette dernière grille de lecture, on a pu évaluer l’évolution des performances de l’équipe de France, depuis le premier match préparatoire (match amical France – Colombie du 23 mars 2018) à la finale de la Coupe du Monde à Moscou le 15 juillet dernier. Les résultats n’ont pas manqué de nous surprendre, tout en éclairant selon nous les objectifs footballistiques du « management » de Deschamps.

Des Bleus aux performances déclinantes ? Oui, mais… par rapport à un football de championnat !

Au cours d’une première phase, lors des matchs préparatoires pour la Coupe du Monde, les joueurs performent relativement bien et même de mieux en mieux individuellement, c’est-à-dire qu’ils s’approchent de leur meilleur jeu en club.

Mais au cours des phases de poule et des phases finales, une bascule se produit. Leurs performances moyennes s’écartent de plus en plus des performances observées en club, à l’exception du match contre l’Uruguay, où l’on semble distinguer une sorte de regain passager de performance. Par ailleurs, pour les joueurs pour lesquels des données de performance en club sont disponibles, on a pu affiner l’analyse et on constate là aussi une tendance à la sous-performance en équipe de France, relativement aux matchs joués avec leurs clubs respectifs.

Comment comprendre cet écart de performance presque généralisé à l’ensemble des joueurs ? Les Bleus jouaient-ils de plus en plus mal ? Ou au contraire, adaptaient-ils progressivement leur jeu à la Coupe du Monde ? Ce qui signifiait acquérir individuellement et collectivement un style de jeu adapté à cet épreuve en jouant de moins en moins comme en championnat ?

Si l’on adopte plutôt la seconde interprétation, on comprend mieux la stratégie de Deschamps : obtenir qu’au fil des matchs, les habitudes des joueurs s’éloignent du jeu talentueux qui en club permet de sublimer leurs individualités. Car, à l’inverse de la Coupe du Monde, le grand club peut choisir un style de jeu, sélectionner les joueurs aux compétences adaptées et le conduire au top de sa performance. En effet, le contexte de la coupe impose une tout autre construction du jeu efficace. Mais quelle est alors la bonne performance collective pour la coupe ?

Une performance collective surprenante, mais… victorieuse !

Pour répondre à cette question, nous avons analysé de façon similaire la performance collective de l’équipe de France pendant la coupe. Nous avons d’abord construit une grille de la performance collective à partir des mêmes matchs des championnats de France et d’Espagne, puis nous avons évalué la performance des Bleus avec cette grille. Le constat est le même que pour les joueurs. La performance collective de l’équipe de France au cours de la Coupe du Monde tend à s’écarter de plus en plus du jeu des leaders de championnat.

Après une belle phase préparatoire, durant laquelle l’analyse des données montre que le collectif est en train de se construire, les Bleus se détachent, au fur et à mesure des matchs, du modèle de bonne performance en championnat, tout en assurant un bon résultat. Seul le match contre le Danemark, et dans une moindre mesure celui contre l’Uruguay, semblent faire exception à cette tendance.

Se confirme donc que les qualités de manager de Didier Deschamps ont été mises au service d’un football non conventionnel par comparaison avec le football des meilleurs clubs européens. Il a réussi à extraire les joueurs de leurs habitudes de jeu au sein de leur club et à construire simultanément un collectif qui gagne ses matchs en utilisant un style de jeu différent de celui que chacun admire chez les grands clubs des championnats de France et d’Espagne. C’est cet autre football que nous avons pu mieux cerner avec ces mêmes analyses.

Le football de Coupe du Monde est-il un autre football ?

Pour le comprendre, il faut analyser le jeu d’autres équipes de cette Coupe du Monde. Ainsi, l’Espagne excelle dans les différents indicateurs de construction de la performance collective. Elle a donc joué d’une façon très proche du « beau jeu » de championnat à travers l’Europe. Elle crée un gros volume de passes, avec un excellent taux de réussite. Ce beau jeu que l’on capte aisément avec les indicateurs élaborés n’a pourtant pas été efficace en Coupe du Monde : l’Espagne s’est fait sortir par la Russie en 8e de finale. En revanche, avec un jeu similaire le Real Madrid gagne la Ligue des champions et l’Atletico Madrid remporte la Ligue Europa. Ainsi, la création de jeu collectif, ce que les fans qualifient fréquemment de « beau jeu », serait décorrélée de l’efficacité en Coupe du Monde ! Il y aurait donc un type de football par nature d’épreuve, et le football qui permet de gagner la Coupe du Monde n’est pas le football qui permet de remporter la Ligue des Champions.

Ainsi, peut-on montrer que la France a gagné certains matchs en ayant la domination sur la possession du ballon, mais qu’elle a su aussi gagner sans la possession du ballon. De même on l’a vu gagner en ayant l’initiative du jeu, mais elle a aussi gagné grâce à quelques actions déterminantes qui lui ont permis de faire la différence.

Ainsi peut-on esquisser, en conclusion, ce qui semble avoir été la grande réussite de Didier Deschamps : adopter une logique de management au service d’un football spécifique où la performance collective ne correspond pas aux normes standards du football. Il s’est efforcé d’extraire les joueurs de leurs habitudes en club. Il a fallu aussi qu’ils apprennent individuellement et collectivement, à être polyvalents dans leurs contributions. A ne pas toujours mobiliser leurs talents et à sortir de leurs positions quand la situation l’exige. Car en Coupe du Monde, il faut gagner contre des équipes que l’on connaît peu, aux styles de jeu très différents les unes des autres et parfois changeants. Au fond, la richesse des nouvelles données était nécessaire pour saisir que le football de championnat vise à trouver le style de football adapté à des joueurs-champions. Et qu’à l’inverse, le football de Coupe du Monde exige que performances individuelle et collective soient avant tout ajustées à la victoire. C’est, en tout cas, ce football que Deschamps et les Bleus ont su maîtriser.