Zygmunt Bauman (1925–2017), penseur critique de la modernité liquide

Oliva Soto/Wikimedia Commons, CC BY-SA

Avec le décès de Zygmunt Bauman, le lundi 9 janvier dernier, à l’âge de 91 ans, c’est une figure majeure de la sociologie européenne que nous perdons, un regard acéré sur nos réalités politiques, sociales, économiques qui risque de beaucoup nous manquer dans les temps de plus en plus incertains qui s’annoncent.

Son œuvre très dense (qui compte plus d’une cinquantaine d’ouvrages) est dominée par une inquiétude provoquée par la multitude des crises qui ont affecté dans le passé – et qui affectent aujourd’hui – nos sociétés modernes, en rendant compte des expériences les plus extrêmes (depuis une analyse de la rationalité bureaucratique du Troisième Reich) comme les plus banales de déshumanisation qui prospèrent dans la structuration de nos sociétés devenues « liquides ». Ceci à l’heure où les individus sont constamment incités à préférer le changement à la constance, l’évanescence à la pérennité.

Par la description de ces tendances, Zygmunt Bauman nous invite à questionner sous un angle critique l’évolution d’un monde où nos positions, nos décisions et nos responsabilités sont perpétuellement susceptibles d’être dévaluées.

L’éthique dans un monde hyperconnecté

Ce qui a fortement préoccupé Zygmunt Bauman, en particulier ces dernières années, est la façon dont les relations intersubjectives sont affectées par des dynamiques de liquéfaction, où la nouveauté et la flexibilité sont préférées à la permanence.

Un tel état de fait s’associe à un contexte technologique spécifique. Car beaucoup d’usages des technologies de l’information et de la communication confirment une tendance à l’évanouissement de la mise à l’épreuve que constitue en principe toute véritable rencontre avec Autrui. Nous sommes reliés – et hyperconnectés – mais toujours susceptibles de pouvoir nous délier de certains contrats moraux.

Comme l’a souligné Zygmunt Bauman à partir d’une étude menée par la psychologue Helen Haste, les messages SMS ont de plus en plus tendance à être reconnus comme le moyen le plus rapide pour mettre un terme à une relation amoureuse, en permettant de se dispenser de « la corvée de la rupture ». La médiation technologique vient ainsi neutraliser le risque de la confrontation, elle facilite en ce sens une certaine déresponsabilisation. Faute de temps, on liquide une relation.

Ces formes d’interactions fluides et négociables à tout moment sont en phase avec une demande sociale de grande ampleur. Une connexion jugée indésirable doit en effet pouvoir faire l’objet d’une mise au rebut immédiate. Ces modes de relation à distance tendent à devenir une nouvelle manière d’être ensemble où le savoir-être désigne une capacité d’être connecté :

« On pourrait dire que le “savoir-être” consiste à développer un réseau de communication dont on occupe le centre ou, mieux encore, à se positionner au point de contact ou de passage d’un grand nombre de réseaux. »

Les individus dans la modernité liquide semblent privilégier un attachement à tout ce qui n’attache pas, en privilégiant au fond une manière très consumériste d’être au monde.

Vies liquides et politiques sécuritaires

Le consumérisme étendu à tous les domaines de l’existence est une caractéristique majeure de nos sociétés modernes pour Zygmunt Bauman. Une manière d’être dans la consommation permanente s’impose, en nous incitant à préférer le temps court, celui des objets jetables, au temps long de la réflexion et de l’interprétation. Ce qui contredit fortement le sens de la durabilité que nous devrions être en mesure de développer pour assumer des formes étendues de responsabilité, que cela soit sur le plan social, écologique ou politique.

Il s’ensuit que les décisions politiques les plus riches en potentiel électoral sont celles qui privilégient les mesures les plus faciles à comprendre. Les mesures sécuritaires s’avèrent dès lors très valorisantes pour les gouvernements :

« Toute action menée contre l’insécurité est infiniment plus spectaculaire, visible, télégénique, que tout ce que l’on peut faire pour atteindre les couches profondes du malaise social, qui sont de ce fait moins perceptibles et apparemment plus abstraites. »

La propagation de la peur devient explicitement l’objet d’une instrumentalisation politique, engendrant un type de contrôle social très spécifique.

La tâche des intellectuels

Le contrôle social qui s’exerce dans le monde actuel concerne l’évolution de l’existence individuelle et collective dans des sociétés où les actions politiques sont de plus en plus soumises à des critères télégéniques. Un appauvrissement de nos espaces culturels et intellectuels est par ce biais engagé. Zygmunt Bauman déplore à cet égard qu’il y ait de moins en moins de lieux évidents au sein du corps politique à partir desquels il serait possible de dépasser des mesures qui s’en tiennent le plus souvent à sauver des apparences. Si des interventions partielles et limitées dans le temps prospèrent, elles ne s’additionnent pas pour former une totalité de sens, elles sont, comme toute autre chose, fragmentaires. Elles n’atteignent pas non plus les causes profondes de nos malaises sociaux.

Or comme Zygmunt Bauman l’a mis en évidence dans La décadence des intellectuels. Des législateurs aux interprètes, le formatage des consciences, le refus d’embrasser des problématiques complexes, autant vis-à-vis du présent, de l’avenir que du passé, constituent des manifestations de nos sociétés liquides dont les intellectuels doivent se saisir avec vigueur. Une redéfinition de leur tâche s’affirme à partir de l’idée que si la mise en œuvre de la modernité a été fortement dévoyée, le besoin de la soumettre à un art de l’interprétation n’a jamais sans doute été aussi vif.

Le cœur du projet de la modernité, c’est-à-dire l’idée d’un développement de la société guidé par l’objectif de bâtir au mieux un monde commun et de créer des horizons de sens explicites, conserve donc toute sa légitimité : « Le potentiel de la modernité demeure inexploité, et la promesse de la modernité reste à tenir ». Compte tenu des phases d’obscurcissement et de régression que nous connaissons aujourd’hui, c’est un tel défi qu’il nous appartient de continuer d’assumer dans le sillage de ce grand penseur critique que fut Zygmunt Bauman.