À Dieu l’Orthographe !

Livres libres. Michal Jarmoluk

Face aux réactions provoquées par la réforme de l’orthographe en France et la fameuse disparition programmée de l’accent circonflexe, nous publions cette semaine des textes venus de l’étranger, mais aussi des points de vue décalés et informés sur un sujet qui passionne.

Depuis peu, c’est la panique ; le français a perdu la tête et, avec elle, certains de ses plus beaux chapeaux ! Une correction vieille de 26 ans qui divise en soustrayant à nos habitudes d’écriture d’inutiles vestiges du vieux français, ainsi que quelques erreurs ayant fait l’unanimité. La résistance surprenante de mes étudiants, dont la plupart ne supportent pas l’idée que la graphie de l’oignon ne bouge d’un iota – alors même qu’ils sont plus souvent victimes ou bourreaux de l’orthographe que complices –, me pousse à me demander ce qui provoque ce refus puritain et dogmatique des mouvements de langue.

La Réforme ou le dernier concile de Nicée

Avant toute chose, il est important de clarifier la situation. En 1990, le Conseil supérieur de la langue française, appuyé par l’Académie française, a proposé un ensemble de rectifications orthographiques en vue de simplifier et de moderniser la graphie d’environ cinq mille mots, parmi lesquels :

connaître → connaitre/Suppression de l’accent circonflexe.

entre-déchirer → entredéchirer/Suppression du trait d’union.

réglementer → règlementer/Modification d’accent (prononciation).

persifler → persiffler/Ajout d’un f : uniformisation par rapport à siffler.

señorita → séniorita/Graphie francisée.

des cache-misère → des cache-misères/Pluriel normalisé.

En 2016, alors que le ministère de l’Éducation nationale annonce l’apparition de ces rectifications dans les manuels scolaires pour la rentrée suivante, la toile s’embrase et le mot-dièse (j’ose le mot) #JeSuisCirconflexe fait son apparition.

Le gouvernement s’étonne, l’Académie française se désolidarise, et une arrière-garde de prêcheurs se met au pas sur chaque réseau social, prête à défendre chaque tiret avec une ferveur aveugle, à la manière d’un exégète 2.0. La croisade est lancée.

Les mots croisés

Réforme : nom féminin, rétablissement de la règle primitive dans un ordre religieux.

Parmi les rectifications proposées par cette révision, il semble en être des plus hérétiques que d’autres. La nouvelle graphie du nénufar, par exemple, irrite. Il ne faut, certes, pas plaisanter avec ces choses-là – Chloé en est morte, après tout –, mais il est surprenant de constater l’anathème lancée contre cette correction. Pour rappel, « nénufar » vient de l’arabe nīnūfar, absorbé par le latin et ainsi transformé en « nenufar », avant qu’un scribe zélé ne le prenne pour un mot grec et ne le glorifie d’un -ph instruit – loin d’être neutre – qui acheva de faire éclore dans nos cœurs ce vénéré « nénuphar ». Je vous rassure, cependant, les nymphéas, eux, ne sont pas concernés.

La rectification orthographique privant l’oignon de son -i semble également choquer les adeptes. Bien que j’admette qu’il soit difficile de couper un oignon sans verser quelques larmes, l’explication est toute aussi rationnelle ; « ognon » provient du latin unio, lentement mâché par la paysannerie jusqu’à ce que l’on ne sache plus l’écrire correctement et qu’un -i parasite ne vienne perturber le -gn prévu à cet effet. Ce -i divise, alors on le soustrait. C’est mathématique.

Les explications s’amoncellent, mais la grogne demeure. Ni la raison, ni la praticité, ni la liberté d’adoption laissée par ces rectifications ne semblent pouvoir conforter les croisés des mots, outrés de cette atteinte à la pureté de l’écriture. Deux postures, donc : fidèle ou iconoclaste.

Ortho (graphe + doxe)

Tout Français semble entretenir un rapport sensible à l’orthographe, du fait de la violence de son apprentissage. Outre les mathématiques – l’autre religion (orthonormée et verbophobe) proposée par le lycée –, l’orthographe est l’une des lois les plus austères, rigides ou rigoristes à laquelle nous sommes confrontés lors de notre instruction.

De la manière dont elle est enseignée, l’orthographe n’appartient plus à la grammaire et n’est plus la graphie de la parole. Dès lors que l’oignon s’articule « ognon » ou que l’accent circonflexe n’influe plus sur l’intonation, l’orthographe cesse d’être l’interprétation graphique du mot « dit » pour devenir un objet en soi, en dehors du langage. Un objet de culte. Une idole.

De la manière dont elle est enseignée, l’orthographe ne provient de rien. Sans le latin ou le grec pour la rendre étymo-logique, elle se contente d’« être ainsi », comme la volonté impalpable d’un dieu ou d’un messie disparu. Éternelle et dogmatique.

Ainsi, l’orthographe est sacrée. Elle ne se conteste pas, ne se justifie pas et, pour éviter l’excommunication – être exclu du système ou se convertir aux mathématiques pour sauver son âme –, nous nous plions à cet état de fait, sans réellement réussir à le comprendre. C’est alors une question de foi. Les enjeux du langage disparaissent au profit du respect de la règle, aussi arbitraire soit-elle. Pas d’erreurs – pardonnables – d’orthographe, juste des fautes à expier.

Faute : nom féminin,

moderne – Manquement à un engagement moral, mauvaise conduite.

spécialement – Entrave à une loi morale, aux prescriptions d’une religion, péché.

À l’image de la flagellation, le fautif est traditionnellement appelé à s’infliger « cent fois » l’écriture d’un ou de plusieurs mots pour s’absoudre. Ainsi, durant les quinze premières années de scolarité et sous les coups du stylo rouge sang, les notes diminuent au rythme des fautes – morales – d’orthographe.

Fauter  : verbe intransitif,

Afrique – Faire une faute d’orthographe.

familier, vieilli – En parlant d’une femme, avoir des relations sexuelles avant le mariage.

On triomphe, fier et immaculé, ou l’on n’écrit plus.

Discussion profane. Julien VEY

Ortho- : préfixe grec, droit et correct.

Dans les deux cas, nous conservons un respect mystique pour ceux qui ont fini par maitriser (sans , sans dieu, ni maistre) ce livre saint qu’est le dictionnaire en cours de validité. Nous faisons de l’orthographe un outil de tri sélectif. Dans notre société de l’image, à l’heure de la diffusion numérique à grande échelle, le flacon importe tout autant que l’ivresse, et nous nous retrouvons parfois contraints de passer plus de temps sur la forme que sur le fond. La pertinence du sens est alors conditionnée par le respect du code. Certaines remarques, aussi pertinentes soient-elles, peuvent être évacuées à cause d’un -e manquant. Certains talents sont ignorés suite à un excès de -m ou à un manque de -n.

Pour les transfigurés de l’orthographe, il ne s’agit plus de fautes, mais d’étourderies, et ils peuvent rejoindre le paradis littéraire des biens-écriveurs. Garants du dico, devenus parfois plus royalistes que le roy, ils regardent alors avec suspicion la moindre liberté d’expression écrite. Le moindre néologisme est suspecté de bi-nationalité – la déchéance est prévue – ou de ne pas être inscrit dans le registre.

Pour les autres, les défigurés, cette fascination est empreinte de peur et de résignation. La lecture de leurs lettres de motivation ou de leurs curriculum vitae s’arrête à la première lettre manquante, et leur candidature passe à l’autodafé. La mise au ban était prophétisée dès les bancs de l’école et la sanction leur parait (sans ) logique. Ils s’appliqueront davantage la prochaine fois, angoissés, relisant encore et encore le contenu du divin message, et oublieront la pièce jointe au moment de l’envoi. Pourtant, lorsque vient la réforme, ils se rangent du côté des prêcheurs pour lutter contre l’Hérétique.

Ceux-là n’ont rien à envier à Artaud, Van Gogh ou Jésus. Mais après tout, que serait une religion sans ses martyrs ?

Martyr : nom masculin, du grec ancien μάρτυς/mártus, « témoin ».

Personne qui souffre ou qui meurt pour une cause.