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Des visiteurs et habitants massés Porte de l'Orient à Marseille, et attendent le Bélèm, trois-mâts portant la flamme olympique le 8 mai 2024.
Des visiteurs et habitants massés Porte de l'Orient à Marseille, et attendent le Belém, trois-mâts portant la flamme olympique le 8 mai 2024. Nicolas Tucat/AFP

À Marseille, quel impact auront les JO 2024 sur l'accès au littoral ?

Alors que la torche olympique continue de sillonner la France, c’est par le Vieux-Port de Marseille qu’elle est arrivée de Grèce, le 8 mai dernier, à bord du trois mâts Belém. Elle a été accueillie dans la cité phocéenne par un public nombreux, motivé au moins autant par les attractions et autres concerts gratuits que par l’esprit olympique. Non loin de là, se tenait au même moment une manifestation anti-JO rassemblant environ un millier de personnes.

Pendant les Jeux olympiques, Marseille accueillera en effet deux séries d’épreuves : le football au stade Vélodrome, et la voile, dans la rade. Le Comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO) et les collectivités locales se sont mobilisés pour préparer le terrain – et le territoire – au grand événement.

Spectacle pyrotechnique sur la rade de Marseille le 26 avril 2024.

La rénovation du stade nautique du Roucas Blanc – avec la réalisation des nouveaux équipements de la Marina Olympique pour l’accueil des bateaux et des athlètes – s’inscrit dans une volonté renouvelée d’envisager un héritage pour les grands événements sportifs qui soit profitable au territoire et à ses habitants.

Ce stade est historiquement l’un des QG des activités sportives que la ville propose à la population : entre autres, initiation à la voile pour les enfants, sorties en mer pour les plus âgés. Avec les travaux de redimensionnement de la Marina (qui devraient durer jusqu’en avril 2025), le site deviendrait un « stade municipal de voile » capable d’accueillir environ 11 000 enfants par an (contre les 4 000 actuels, selon la direction de la Mer et du littoral).

Pourtant, ce chantier, dont le coût a sensiblement augmenté depuis la passation du marché public, ne fait pas consensus chez les Marseillais.

À l’heure des JO et de son corollaire, l’Olympiade culturelle, la mer est au centre de la programmation événementielle du territoire. Mais au-delà du discours emphatique qui veut Marseille capitale « de la voile », voire « de la mer » tout court, ces chantiers, ainsi que l’organisation des JO dans leur ensemble, touchent à la question, très sensible localement, de l’accès inégal que les habitants ont au littoral.

Une relation historique et complexe au littoral

Marseille et ses seize arrondissements s’étendent sur 57 km de façade maritime. Pour autant tous ses habitants ne se sentent pas forcément à l’aise dans l’eau. Relativement peu de données nous permettent de mettre ce ressenti commun en chiffres. Néanmoins deux enquêtes menées l’une par l’Académie d’Aix-Marseille en 2012 et l’autre par la Ville en 2022 peuvent apporter quelques éléments.

Selon ces sondages, plus de la moitié des Marseillais ne savent pas nager à l’âge de rentrer en sixième. Ce pourcentage est très variable d’un arrondissement à l’autre et montre comment les inégalités spatiales se répercutent sur les pratiques.


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Le littoral marseillais est, en effet, coupé en deux : lors des aménagements urbains qui ont façonné la ligne de côte à partir de l’après-guerre, au sud l’accès à la mer a été préservé, et même sanctuarisé avec la création du Parc national des Calanques en 2013. Un parc balnéaire, des plages de sable et des espaces de loisir avaient été aménagés dans le secteur du Prado à la fin des années 1970, à l’époque de la construction du métro, avec les remblais du chantier.

Carte de Marseille, Eva Deleleflie.

En revanche, le Nord a perdu son contact avec le littoral depuis l’extension du Port et sa progressive imperméabilisation à la ville. L’eau n’est plus accessible qu’à L’Estaque, où se situent des plages très fréquentées et la base nautique de Corbières.

Ce “grand partage” vient se superposer à d’autres formes d’inégalités sociales, qui voient les populations des quartiers Nord de Marseille défavorisées en termes de services, d’équipements ou de revenus moyens, par rapport à celles du sud de la ville. Et il n’est pas sérieusement remis en cause par la Charte Ville-Port signée en 2013, qui a pour ambition d’améliorer la cohabitation entre l’activité portuaire et les fonctions urbaines, mais finit par réaffirmer la segmentation du littoral selon ce statu quo. Comme l’expliquent les urbanistes Brigitte Bertoncello et Zoé Hagel,

« l’aspect fonctionnel domine dans le traitement de ce secteur résolument voué au développement économique, dans et hors enceinte portuaire. Ces éléments suggèrent un traitement de façade aux dépens de l’épaisseur de l’interface et d’une réelle prise en compte du quotidien des populations résidentes ».

De même, le réseau des piscines municipales est régulièrement pointé du doigt par la presse et lors des affrontements entre politiciens sur la base d’un rapport de la Cour des comptes datant de 2018, car au lieu de la compenser, il viendrait reproduire cette inégalité d’accès à l’eau.

Toujours au sud sont concentrés les clubs, comme le célèbre Cercle des nageurs, connus car ils forment des champions, mais pas toujours faciles d’accès.

Bateaux à l’amarre : 15 ans d’attente pour avoir une place

La ville compte aussi environ 8000 places de bateau dans ses ports – du Vieux-Port à L’Estaque, à la Pointe rouge, en passant par les petites escales comme le Vallon des Auffes ou Malmousque. D’après les différents clubs et sociétés nautiques interrogés, les amarres sont quasi exclusivement attribuées à des Marseillais, même si l’on observe un nombre croissant d’anciens Parisiens nouvellement installés à Marseille qui se mettent à la voile, surtout depuis la crise sanitaire. Si la communication touristique cultive volontiers l’image romantique des petits ports de pêcheurs, la plupart des places s’héritent – ou se revendent, très cher, avec les bateaux. « Les listes d’attente sont de plus de 15 ans, alors que les bateaux qui sont au port naviguent en moyenne trois jours pas an » constate Virginie, de l’association Lounapo (L’OUvroir aux NAvigations Possibles), qui avec son voilier organise des sorties en mer à prix libre pour contrer l’aspect souvent élitiste de la voile et des activités nautiques.

Partout où cela est possible (même si ce n’est pas forcément autorisé), dès qu’il fait beau, les bords de mer se remplissent : pour nager (à toutes les saisons), pour plonger – les Sauveteurs en mer nous décrivent les exploits des jeunes qui jouent à qui saute du plus haut depuis la Corniche Kennedy – mais aussi pour faire du kayak, du paddle, du kite après le travail, pêcher, pique-niquer, venir bronzer ou bouquiner. À chaque fois que les réaménagements urbains ont remis en question cet accès à la mer, les Marseillais ont eu leur mot à dire : récemment, un conflit a opposé des employés du port, des riverains et des élus locaux au sujet du bassin dit ‘forme 10’, qui accueille les grands navires en réparation.

La démocratisation de la mer comme héritage ?

Entre plan Vigipirate, sécurité renforcée et contrôles démultipliés, plusieurs Marseillais nous confient, lors d’une enquête initiée en octobre 2023, qu’ils s’interrogent sur la manière dont ils pourront accéder à la mer pendant les JO et à la suite de l’événement.

Tout en soulignant qu’ils ne se positionnent pas contre les JO en eux-mêmes, les associations et professionnels déplorent un manque d’implication dans l’organisation, comme le souligne le maître de port de l’une des sociétés nautiques :

« Lors des compétitions de voile privées, on est beaucoup plus concernés que lors d’un événement qui se voudrait public. On n’a été contactés que pour organiser les contrôles des bateaux avec les démineurs et pour distribuer les fanions pour l’arrivée de la Flamme. »

De nombreux collectifs qui militent pour l’accès à la mer se sont aussi mobilisés pour garantir l’accès aux plages pour les Marseillais pendant les JO. La crainte était, notamment au moment de l’événement test réalisé à l’été 2023, que les Marseillais se voient privés de leurs plages, alors qu’ils n’ont pas forcément les moyens pour partir en vacances.

Groupe dans un bateau Optimist au club nautique de Miramas, années 80, photographie NB, photographe anonyme, Arch. dép. NCM 9. Photo issue de l’exposition « Voguez, nagez, plongez, surfez, sur la vague des Jeux » (2 mai–10 août). Archives du département des Bouches-du-Rhône

Les plages du Prado en particulier sont concernées, dans le secteur compris entre la Marina du Roucas blanc et le Club 2024, espace de 5000 m2 pouvant accueillir environ 2000 personnes en accès libre, où les épreuves seront retransmises.

Un autre périmètre est aussi en observation : les ZRUB, soit les Zones réservées uniquement à la baignade, que les usagers craignent de voir restreintes lors des JO.

La revendication de l’accessibilité au littoral est l’un des points de la coordination à l’origine de la manifestation anti-JO qui s’est tenue à Marseille à l’arrivée du Belém. Les interdictions et les contrôles de sécurité pour aller à la plage sont présentés comme un désagrément majeur pour les habitants, effet du développement du tourisme de masse et de la politique des grands événements adoptée par les collectivités.

De nouveaux espaces ?

Les Libres nageurs de Marseille, ainsi que d’autres collectifs – comme les Nageurs du Prado, les Malmousque Swimmers, La Team Malmousque, les Nageurs en eau froide de Cassis, Nage evasion, Côte Bleue Passion, les Nageurs du Bain des dames – œuvrent pour une meilleure accessibilité à la mer tout le long du littoral – et non seulement pendant les JO.

L’un des objectifs est l’ouverture de bassins de nage en mer, espaces sécurisés qui permettraient d’étendre la superficie d’eau baignable où la cohabitation avec d’autres activités sportives serait régulée.

« La bande des 300m n’est pas toujours respectée et les sports qui s’appuient sur la technologie du foil peuvent être extrêmement dangereux en cas d’impact avec des nageurs » explique Régine, des Libres nageurs, qui pointe par exemple les nouveaux sports comme le kite-surf au foil, cette aile ajoutée sur une planche ou coque, permettant la suspension dans l’air.

Plusieurs projets ont été présentés à la Direction de la mer et du littoral de la Ville et un premier bassin devait voir le jour à l’été 2023, puis en 2024, avant que sa création ne soit une nouvelle fois reportée. Le site, anciennement appelé Les pierres plates, est symboliquement important, car la baignade y était pratiquée depuis longtemps, mais avait été interdite – bien que tolérée – avec la construction du Mucem.

Marseille (Bouches-du-Rhône) : baigneurs et promeneurs aux Pierres-Plates (avant-port de la Joliette) ; l’esplanade de la Tourette, le quartier Saint-Jean, l’église Saint-Laurent, la chapelle Sainte-Catherine et le fort Saint-Jean à l’arrière plan – [1900-1905]. Édouard Cornet (1861-1930), Archives de la ville de Marseille, CC BY-NC-ND

D’autres revendications concernent la réouverture de la Digue du large, lieu de promenade historique des Marseillais progressivement fermé pour des raisons de sécurité portuaire.

La Digue avait fait l’objet d’un processus de concertation entre les collectivités et les habitants en 2019-20. Ces derniers en demandaient la réouverture et l’aménagement en particulier dans son secteur Nord, ce qui permettrait aux quartiers rétro-portuaires de récupérer une connexion avec le littoral, mais pour l’instant elle ne demeure qu’exceptionnellement accessible, dans un secteur spatialement limité à proximité du centre-ville et à de conditions d’accès souvent restrictives pour beaucoup de Marseillais.

La surexposition de la mer dans la mise en récit de l’identité territoriale organisée à l’occasion des Jeux olympiques a ravivé les dynamiques d’opposition entre des pratiques d’usage du littoral et son aménagement, soit-il temporaire ou à visée pérenne. Ces revendications sont certes aussi communes à d’autres villes portuaires. Mais dans le cas de Marseille, elles questionnent l’héritage des JO sur ce territoire, et la façon dont celui-ci tiendra compte ou non de l’accessibilité des habitants à la mer dans toutes ses dimensions.

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