À Ouistreham, ces « solidaires » qui viennent en aide aux migrants

Abdo (à droite) est hébergé dans la famille d'Hyppolite. Author provided

Dans le port normand de Ouistreham, comme dans d’autres villes françaises, la question des migrants sera sans doute un enjeu de taille lors des municipales qui verront un maire LR anti-migrants, condamné par le passé pour avoir abusivement verbalisé des personnes qui leur venaient en aide, briguer un second mandat.

C’est durant l’été 2017 que des habitant·e·s commencent de façon individuelle à épauler les migrants qui se sont peu à peu postés à Ouistreham dans l’attente de passer en Angleterre. En janvier 2018, dans le cadre d’une recherche sur les mobilisations en faveur de l’accueil des migrants, j’ai commencé une enquête sur les actions de solidarité envers les personnes exilées de Ouistreham. Il s’agissait de comprendre ce qui a suscité cet engagement, qui sont ces bénévoles et quelles sont leurs modalités d’action. La recherche s’appuie sur une enquête ethnographique basée sur l’observation et la participation aux actions du collectif d’aide aux migrants de Ouistreham (CAMO) et sur des entretiens avec des membres du CAMO, mais également avec des membres des autres collectifs intervenant à Ouistreham et des représentants politiques et institutionnels.

Au cours de cette enquête, des liens se sont créés avec les membres du CAMO et l’idée de réaliser ensemble un livre sur cette mobilisation a émergé. Le projet de recherche collaborative conduit avec une dizaine de membres du collectif s’est concrétisé par l’élaboration d’un questionnaire soumis aux personnes impliquées à Ouistreham. Nous avons également recueilli des témoignages de migrants et réalisé des clichés montrant à la fois l’hospitalité dont ils ont bénéficié et des lieux de leur vie quotidienne à Ouistreham.

Il y avait déjà eu des migrants à Ouistreham. Dès le début des années 2000, la ville devient une voie de passage vers l’Angleterre. En 2002-2003, au moment de la fermeture du camp de Sangatte, le nombre de migrants augmente. Ils s’installent sur les plages puis sont délogés à l’automne 2003. À cette époque, il n’y a ni mobilisation citoyenne, ni interpellation des pouvoirs publics. À partir de la fin de l’année 2014, des migrants « en partance pour l’Angleterre » réapparaissent dans cette petite commune de 9 000 habitants. Des Iraniens ou des Afghans qui tentent régulièrement la traversée effectuent alors des allers-retours entre Caen, situé à une quinzaine de kilomètres, et Ouistreham, d’où partent quotidiennement des ferries pour rallier Portsmouth, en Angleterre.

Le port, qui n’était jusque-là qu’un « lieu de transit » devient un « lieu de halte » où les migrants attendent de passer. En effet, la grande majorité des personnes qui se maintiennent à Ouistreham souhaitent poursuivre leur route et s’établir au Royaume-Uni. Elles sont supposées être de passage. Toutefois, étant donné l’impossibilité de traverser la frontière de manière sécurisée et légale, ce provisoire s’installe et la présence de migrants à Ouistreham devient durable.

D’abord peu nombreux, à partir de l’été 2017, des jeunes hommes, parfois mineurs, principalement originaires du Soudan – notamment du Darfour–, et du Soudan du Sud, commencent à se maintenir à Ouistreham. Par effet de « bouche-à-oreille », leur nombre augmente jusqu’à atteindre entre 160 et 180 personnes au mois d’août 2018. Il diminue ensuite du fait de la difficulté du passage, des tensions internes, de l’évolution de la situation internationale. En janvier 2020, on en dénombre une cinquantaine.

Qui sont ces personnes solidaires ?

Le CAMO voit le jour en septembre 2017. Si seulement quatre personnes étaient à l’origine du collectif, elles sont aujourd’hui plus de 300 à participer à ses activités (distributions de repas, de vêtements, soins, hébergement, soutien administratif et juridique). Des habitant·e·s de Ouistreham et des communes alentour se sont ainsi organisés pour apporter une aide matérielle aux migrants en transit, dans un contexte d’hostilité de la part du maire de Ouistreham qui cherche avant tout à éviter « l’appel d’air ».

Pour mieux connaître le profil des « solidaires », un questionnaire a été soumis par mail à l’ensemble des bénévoles qui interviennent à Ouistreham. 186 personnes y ont répondu. Parmi elles, une grande majorité de femmes (71 % contre 29 % d’hommes). 80 % des répondant·e·s ont fait des études supérieures, 36 % ont entre 60 et 70 ans et 18 % entre 40 et 50 ans.

La plupart des solidaires distribuent des repas (136 des 186 personnes ayant répondu au questionnaire), des vêtements (98 personnes) ou prodiguent des soins (31 personnes). Une part importante accueille également des migrants à domicile pour une nuit ou plusieurs mois (75 des 186 personnes ayant répondu au questionnaire).

Accueillir des migrants chez soi

Si le contexte international et la construction politique de la « crise migratoire » ont rendu certain·e·s habitant·e·s sensibles à la cause des exilés, c’est la présence de migrants « en bas de chez soi » qui suscite une implication des habitant·e·s auprès des migrants et les pousse notamment à les accueillir chez eux. Quand on les interroge, cette première tentative reste un moment marquant, qui n’est pas toujours couronné de succès (immédiat).

« Le jour où on a vraiment décidé d’héberger, on l’a fait, il y avait pas d’enfant. On s’est levés un dimanche matin et il avait gelé. On s’est regardés, on s’est dit, c’est pas possible, ça peut pas durer, on peut pas avoir une si grande baraque et rien mettre dedans. Et donc, on a pris la bagnole, on a erré, on se garait, on avait amené à manger donc on distribuait des trucs à manger et puis, on n’a pas réussi à dire à des mecs, venez dormir à la maison, on n’a pas réussi, on ne savait pas, on était gauches ! »

Par la suite, Annaïk et son conjoint ont accueilli pendant plusieurs mois des « copains », comme le CAMO appelle ces jeunes migrants. Pour la plupart des membres du collectif, cette première fois ouvre la voie à un accueil plus durable. Lucie raconte :

« On s’est dit avec mon conjoint pourquoi pas laisser la maison accessible pour ceux qui ont besoin d’une douche, d’une connexion Internet, de recharger le téléphone, d’un thé, tu vois et donc voilà, ça s’est mis en place comme ça. Au bout d’une semaine, je fais venir Said, pour une douche et puis il était vraiment fatigué donc avec Guillaume, on s’est dit on va le garder à dormir, en plus c’était le soir, ça nous faisait mal au cœur de le remettre dehors, donc ça a été le premier. »

Sophie, hôte de Kamal. Author provided

Créer des liens durables

Si les hébergeurs organisent progressivement leur accueil en aménageant leur garage, leur salon ou encore la chambre des enfants qui ont quitté la maison, du côté des personnes migrantes, être accueilli dans des familles permet de reconstituer ses forces, de se protéger du froid et parfois de créer des liens durables avec ses hôtes. Voire de reconsidérer son projet migratoire.

Ali a 19 ans. Il est arrivé à Ouistreham il y a un peu moins de deux ans pour « tenter sa chance pour la traversée, pour aller en Angleterre ». Il ne connaissait pas Ouistreham avant, et a appris sur Internet que c’était un point de passage. Ali fait partie des pionniers, de ceux qui ont ouvert la voie, il connaît « Ouistreham par cœur, les coins et les recoins ». Selon Ali,

« Les Européens n’ouvrent pas facilement leur porte mais si quelqu’un t’ouvre sa porte et t’accueille, il faut rester dans ta limite, on ne peut rentrer dans la vie privée de la personne, il ne faut pas mélanger. Ce qui peut se faire en commun comme manger, prendre un café OK, mais sinon on ne se mêle pas de la vie privée des autres. C’est comme ça que ça marche. »

Avant d’être hébergé par plusieurs familles d’une commune proche de Ouistreham puis d’obtenir son statut de réfugié, Abdo a dormi dehors, d’abord dans un petit bois proche du chemin de halage et de la piste cyclable puis au rond-point qui est « l’endroit où on travaille pour aller en Angleterre, pour attendre les camions ». Quand nous lui demandons ce qu’il retient de son passage à Ouistreham, il explique : « À Ouistreham, il y a un moment que je n’oublie pas, c’est dormir sur le rond-point, ça je n’ai pas oublié, ça reste dans ma tête ».

Les migrants de Ouistreham postés au rond-point sont ainsi exposés aux intempéries, réveillés par les klaxons malveillants et régulièrement malmenés par les forces de gendarmerie. Malgré la solidarité des habitant·e·s, la politique migratoire française et européenne fait des conditions de vie des migrants bloqués aux frontières une épreuve supplémentaire dans leur parcours migratoire.


Les photos qui accompagnent cet article s’inscrivent dans le projet de recherche participative conduit par Camille Gourdeau avec les membres du CAMO. Elles visent à témoigner de la solidarité à l’œuvre à Ouistreham : les photos sont prises dans la maison des hébergeur·se·s, avec les hébergeur·se·s et cherchent à montrer les relations tisées avec les migrants.

Cet article s’inscrit dans le cadre des rencontres Voix d’Avenir qui se sont tenu le 14 novembre 2019 au Palais des Congrès de Montreuil autour de la question de la participation. La Fondation de France a remis, pour la première fois, le Prix de la recherche participative à quatre initiatives rassemblant chercheurs, professionnels et citoyens. Premier réseau de philanthropie en France, la Fondation de France réunit, depuis 50 ans et sur tous les territoires, des donateurs, des fondateurs, des bénévoles et des acteurs de terrain.

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