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À qui appartient la ville dans un monde en transition ?

streetart à Grenoble
‘L'arme de paix’, Péripéties urbaines - Grenoble - 06/2016. benoitfayol/flickr , CC BY-SA

À qui appartient la ville ? Du droit à la ville à la dénonciation d’une démocratie du sommeil (on vote là où l’on dort), la question de l’appropriation de l’espace par ses usagers occupe une large partie des études urbaines.

La question n’est donc pas nouvelle. Pour autant, la transition écologique que nous vivons, tout comme le contexte actuel de pandémie, réinterroge notre rapport à l’espace à plusieurs titres, du rejet de la ville à l’envie de local.

Un changement de modèle

L’analyse des mutations socio-économiques depuis la révolution industrielle montre que nous avons déjà vécu plusieurs changements de modèles territoriaux.

Les territoires impriment la marque de ces mutations passées, comme si l’émergence d’un nouveau régime ou modèle n’effaçait jamais totalement le précédent, même s’il le transforme en profondeur.

Par exemple, en 2020, les territoires restent marqués par un passé agraire devenu agricole, mais aussi par une histoire industrielle, tout en étant les réceptacles et acteurs de la mondialisation et des dernières innovations technologiques ou sociales.

La métropolisation, corollaire spatial de la mondialisation, a marqué un tournant dans l’histoire des territoires au début des années 1990 comme ont pu l’analyser les auteurs de la « nouvelle économie géographique ».

Depuis 30 ans, on observe une concentration des hommes, des activités et des richesses dans les grandes villes du monde. Fortement remis en cause, notamment depuis la crise de la Covid-19, ce modèle métropolitain est amené à son tour, non pas à disparaître, mais à s’adapter, se modifier, au regard des enjeux écologiques et des nouvelles aspirations sociétales qui émergent.

Cette superposition dans l’espace génère parfois des conflits, mais aussi de l’hybridation et, dans tous les cas, complexifie la gouvernance locale. Dans ce contexte de sédimentation des modèles passés et émergents, la capacité de résilience territoriale parait essentielle pour garantir une adaptation chemin faisant, ou selon les cas, plus radicale.

Dans ce contexte de transition, la ville semble de plus en plus controversée au profit d’une campagne parfois idéalisée. La question d’aujourd’hui serait-elle alors non plus de savoir à qui appartient la ville, mais qui a les moyens de la quitter ?

Quitter les villes pour la campagne

Si l’on en croit la presse nationale et locale, on assisterait à l’heure actuelle à un rejet des villes susceptibles de générer un exode massif des citadins vers les campagnes.

Ces prédictions ont émergé suite au départ temporaire des Parisiens pendant le confinement. Elles se basent, le plus souvent, sur des témoignages de familles ayant changé radicalement de cadre de vie, notamment grâce aux possibilités offertes par le télétravail.

Parmi les 30 %, au plus, d’actifs susceptibles de pouvoir télétravailler, on constate une sur-représentation des « CSP+ ». Shutterstock

Les données Insee sur les professions mettent en évidence les inégalités en matière de télétravail. Ainsi, parmi les 30 %, au plus, d’actifs susceptibles de pouvoir télétravailler, on constate une sur-représentation des « CSP+ » (cadres, chefs d’entreprises, professions intellectuelles…), des habitants des grandes villes, mais aussi des ménages qui utilisent le plus les transports en commun.

Ces résultats corroborent d’autres analyses menées dans d’autres pays, par exemple au Canada.

En réduisant les déplacements domicile-travail, le télétravail offre la possibilité à ces ménages de s’installer plus loin des villes, voire d’acquérir une résidence secondaire dans les campagnes attractives, ce qui peut d’ailleurs se traduire par l’achat d’un deuxième ou troisième véhicule et une hausse des déplacements. Les ménages urbains plutôt privilégiés pourraient alors concrétiser leur envie de campagne. Serait-ce vraiment une bonne nouvelle comme le présentent de nombreux articles sur le sujet ?

Moins denses les villes seraient-elles plus solidaires ?

Si ces mouvements résidentiels devenaient massifs, ils priveraient les villes d’une part de leurs revenus et avec eux des leviers de circulation des richesses et de solidarité. Par ailleurs, abandonnées à ceux qui n’ont d’autres choix que d’y rester, les villes seraient peut-être moins denses, éventuellement plus écologiques, mais seraient-elles plus solidaires ?

Quant aux campagnes attractives, dans les espaces périurbains ou plus loin des villes, l’impact d’une arrivée massive de ménages ayant un capital financier, et culturel, non négligeable peut créer une dynamique locale et une réelle revitalisation socio-économique.

Néanmoins, on sait aussi que ces mouvements migratoires ne sont pas sans conséquence pour les terres agricoles, les prix fonciers et immobiliers, les déplacements en voiture.

Il ne s’agit pas de promouvoir une ville toujours plus dense, qui a assurément ses limites, ou de revenir au modèle des années 2000 sur le seul avantage métropolitain comme l’avait analysé pertinemment Ludovic Halbert, mais tout simplement de dresser des diagnostics un peu plus documentés pour engager les territoires dans une transition écologique ambitieuse, sans pour autant aggraver les fractures et les inégalités sociospatiales.

Et si l’avenir était aux villes moyennes ?

Comme le montraient déjà Bertrand Hervieu et Jean Viard en 1996 dans « Au bonheur des campagnes », le désir de campagne est extrêmement puissant en France et une large majorité de citadins manifeste leur souhait d’y vivre.

Et en effet, depuis plus de 20 ans, les recensements de la population de l’Insee montrent que les soldes migratoires sont positifs dans les espaces ruraux éloignés des villes, parallèlement à un essor de population particulièrement rapide dans le périurbain.

On a donc assisté, au cours des dernières décennies, à un redéploiement de la population dans l’espace, sans que les villes en aient été réellement affectées. Ces mécanismes, en apparence « gagnant-gagnant », cachaient en réalité deux autres phénomènes : une hétérogénéité régionale et une situation plus ambiguë pour les villes moyennes.

Dans certaines régions, villes et campagnes perdent de la population, tandis qu’ailleurs elles en gagnent simultanément. Ainsi, plus qu’un clivage ville-campagne, les inégalités se sont creusées entre de vastes espaces dynamiques et d’autres plus en difficultés.

Vue du Puy-en-Velay, juillet 2020. Theo Bertrand/Wikimedia, CC BY

Par ailleurs, dans ce contexte de regain démographique des campagnes couplé à une attractivité renforcée des grandes villes (à l’image de Bordeaux, Nantes, Toulouse, Montpellier, Rennes…), une catégorie semble être restée à l’écart.

De nombreuses villes moyennes ont eu du mal à se positionner dans le modèle métropolitain, qui révélait à la fois le succès des métropoles, mais aussi celui des espaces résidentiels et touristiques, notamment ruraux.

Mais, les villes moyennes n’ont peut-être pas dit leur dernier mot.

Au-delà des témoignages et de l’affection positive que portent les Français pour les campagnes, s’il y avait un bouleversement résidentiel, il se pourrait qu’il soit le fait de ces villes à taille humaine.

Une progression rapide des ventes immobilières

L’analyse en temps réel des marchés immobiliers réalisée par les sites professionnels tels que seloger.com semble aller dans ce sens.

Les experts constatent une progression rapide des ventes dans les villes moyennes, notamment de l’Île-de-France, ou bien encore à proximité de métropoles telles que Bordeaux, Lyon ou Nantes, par exemple.

Le modèle métropolitain a été celui d’une déconnexion maximale entre les types d’espaces (lieu de vie ou de loisir ou de travail, mais aussi lieu d’innovation, lieu de fabrication…) permise notamment par des coûts de transport très bas. Le modèle émergent, impulsé par des impératifs environnementaux, pourrait au contraire favoriser une reconnexion des espaces résidentiels et productifs, à l’image de la ville du quart d’heure, par exemple, ou des Fabcity.

Les villes moyennes présentent des avantages pour favoriser cette reconnexion résidentialo-productive (prix fonciers, proximité géographique, inter-connaissance).

Qui habite la ville ? Qui y travaille ?

Enfin, plutôt que de raisonner en îlots ou en catégories qui s’opposent, c’est la prise en compte des systèmes territoriaux qui importe et donc des flux.

Pour tenter de répondre à la question « À qui appartient la ville ? » il faut savoir qui habite la ville, certes, mais également qui la pratique, qui y travaille, d’où viennent les ressources qui l’a font vivre ?

Pour ce faire, il faut dépasser les analyses catégorielles et circonscrites aux limites administratives, pour révéler le fonctionnement systémique des territoires.

À qui appartient la ville à l’heure du Covid ? Aux résidents qui ont élu leur maire au mois de juin dernier ? Aux actifs applaudis à 20h qui assuraient une continuité d’accès aux services de première nécessité ? À l’étudiant de passage ? Aux migrants ? Aux touristes et amoureux du lieu ?

Évidemment à tous ceux-là en même temps.

Il est donc important de garantir un accès à la ville, à ses services, à ses emplois, qui soit compatible avec les impératifs environnementaux.

Si l’on prend l’exemple des mobilités, qui cristallisent très souvent l’attention des décideurs et des ménages, l’aide à l’achat d’un vélo électrique, son développement en libre service, l’autopartage, ou l’ouverture de voies dédiées au co-voiturage comme dans la métropole grenobloise vont dans ce sens.

Grenoble ouvre la première voie dédiée au covoiturage.

Des villes inscrites dans des systèmes larges

Les villes n’ont donc pas vocation à devenir des îlots isolés et repliées sur elles-mêmes. Elles participent à des systèmes territoriaux plus larges, du local au global. Actuellement, le local rassure, car il permet de reprendre possession d’une partie de ce qui nous fait vivre. Dans ce moment de mutation et de crise sanitaire que nous vivons, il est important de reconsidérer les activités locales comme des piliers de la résilience économique, sociale, environnementale.

Cette dynamique autour du local constitue sans doute l’un des signaux faibles du changement de modèle qui pourrait s’opérer. Pour autant, il reste fondamental de continuer à articuler les échelles d’action et la coopération pour ne pas accroître les fractures. Pour gagner en résilience, et faire face aux chocs présents et à venir, il faut travailler les liens, les réciprocités territoriales… et pour cela objectiver nos approches et continuer de progresser sur l’observation des flux (revenus, mobilité et migration, flux alimentaires, numériques, énergétiques, déchets, matériaux…).

La question n’est peut-être plus de savoir à qui appartient la ville, mais qui gouvernent ces flux et ces réseaux ?

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