Buste en ivoire de Léopold II présenté dans l’exposition Fleuve Congo. Photo Gaëlle Crenn, Author provided

À Tervuren, le destin contrarié des statues de Léopold II en « son » musée

Dans la foulée des manifestations contre le meurtre de George Floyd, plusieurs statues de Léopold II ont été dégradées en Belgique.

Dans une déclaration postée sur son site internet le 11 juin 2020, le Musée Royal d’Afrique Centrale à Tervuren, rebaptisé Africa Museum depuis sa rénovation en 2018, réitère son engagement en faveur de la lutte contre le racisme. Dans ce message, l’institution formule également des excuses envers ceux qui ont pu être blessés par le message de soutien au mouvement #BlackLivesMatter diffusé quelques jours auparavant sur les réseaux sociaux. En effet, du fait de l’imbrication très forte du musée, à son origine, avec l’entreprise de colonisation du Congo, des détracteurs l’avaient taxé d’hypocrisie et d’opportunisme.

Ces débats sont le signe de la situation délicate de l’Africa Museum de Tervuren, fondé il y a un siècle par Léopold II pour mettre en valeur son entreprise coloniale. En effet, la figure du souverain est de plus en plus contestée, notamment depuis la parution en 1998 de l’ouvrage d’Adrian Hochschild, Les fantômes du roi Léopold : La terreur coloniale dans l’État du Congo, 1884-1908, qui met en lumière les exactions commises par les colonisateurs pendant la période d’exploitation du latex. Des historiens, cités par l’auteur, estiment que 10 millions de personnes ont pu mourir des mauvais traitements infligés.

Les récentes dégradations et autres déboulonnages ont accéléré un processus de remise en cause déjà en cours en Belgique, processus qui a tout récemment conduit le roi Philippe à exprimer au nom de son pays de « profonds regrets » à l’égard du Congo.

Une figure tutélaire embarrassante

La place réservée aux statues de Léopold II dans les espaces de l’Africa Museum peut être lue non seulement comme le signe de la gêne croissante du musée, alors que cette figure tutélaire se révèle progressivement de plus en plus embarrassante, mais aussi comme la traduction de la persistance des ambivalences de l’institution à l’égard du processus de décolonisation desdits espaces.

Comme le révélait l’exposition « Uncensored » (Non censuré), ce ne sont pas moins de 34 écussons comportant le monogramme du monarque (un double L formant le chiffre II romain) qui décorent les frises de stuc. Les marques d’honneur au fondateur sont profondément inscrites et indissociables du bâtiment, construit pour le roi par l’architecte français Charles Girault. Les statues figurant Léopold II sont quant à elles des formes d’hommage plus mobiles : comment la place du monarque est-elle renégociée à travers l’emplacement des statues qui lui sont consacrées ? Revenons sur quatre stratégies de déplacement de ces statues au cours des années précédant sa rénovation.

La relégation

La première stratégie est celle de la relégation. Dans la grande rotonde surmontée d’une coupole, entrée de prestige du bâtiment, un pavage dessine une rosace au centre de laquelle trônait à l’origine, en haut d’un pilier de marbre, un buste de Léopold II en ivoire sculpté. Cadeau du sculpteur Thomas Vinçotte (1905), protégée et mise en valeur par une vitrine, la statue trônait encore dans les années 1950 au centre de la rotonde, au cœur d’une exposition sur les cadeaux honorifiques reçus par le roi Baudouin, avant d’être finalement reléguée dans les réserves.

Cet objet étrange ressurgit cependant en 2012, quand la sculpture est présentée, dans un tout autre contexte, au sein de l’exposition « Fleuve Congo ». Elle est exposée cette fois-ci avec moins de majesté, dans une scénographie qui en modifie la signification : placée aux côtés d’autres objets plus triviaux en ivoire sculptée, elle devient un simple artefact (Image 1).

Buste en ivoire de Léopold II présenté dans l’exposition « Fleuve Congo » Photo Gaëlle Crenn, Author provided

Il s’agit à présent de dénoncer l’exploitation coloniale de l’ivoire, comme le précise le panneau adjacent : « L’ivoire, un produit de luxe entaché de sang ». À la célébration de la geste léopoldienne succède ainsi la condamnation du commerce colonial qu’il contribua à développer.

La compensation

Une deuxième stratégie relève de la compensation. Au centre de la cour intérieure formée par les quatre ailes du bâtiment se trouve un autre buste de Léopold II, en bronze cette fois. Placée sur un haut piédestal de béton, portant également les armoiries du souverain, la sculpture occupe l’exact centre du bâtiment, semblant rayonner depuis ce point focal vers tout l’ensemble.

En 2008, une exposition temporaire de photographies, intitulée « L’allée des rois », était installée le long des façades internes dans la cour.

Exposition « L’Allée des rois », photographies de Jean‑Dominique Burton, 2008. Gaëlle Crenn

Elle présentait 32 portraits de Naabas, chefs et rois du Burkina Faso, pris par le photographe Jean‑Dominique Burton en 2004. Les tirages en noir et blanc, de grande taille, présentaient les chefs « en majesté », sur leurs trônes, vêtus de leurs habits cérémoniels, et porteurs de leur regalia (leurs attributs symboliques de souverains). Les portraits exhaussaient la dignité et la légitimité de dirigeants influents de diverses ethnies. Leur disposition tout autour de Léopold II permettait d’initier un dialogue entre des modes différents de représentation du pouvoir. Les portraits, venant peupler la cour intérieure, parvenaient ainsi à compenser partiellement l’effacement antérieur des populations et des structures sociales et hiérarchiques de leurs sociétés.

La contre-mémorialisation

Un troisième déplacement intervient par une stratégie de contre-mémorialisation. Le musée comprenait une Galerie d’histoire qui rendait hommage aux explorateurs et retraçait l’histoire de la colonisation belge.

De nombreux bustes d’officiers alternaient avec des vitrines d’uniformes et de militaria. Dans la « Salle du mémorial » se trouvait une grande plaque de bronze, entourée d’une bordure de lauriers, sur laquelle étaient gravés des noms des « 1508 Belges qui, morts sur le sol africain en 1876 et 1908, n’ont donc pas de sépulture en Belgique ».

En 2012, une installation multimédia intitulée « Où sont les noms des Congolais ? » était installée dans la salle : il s’agissait d’une projection de croix lumineuses qui évoluaient lentement sur la plaque avant de disparaître. Comme le précisait un panneau :

« […] un nombre de Congolais plus important encore a également perdu la vie au cours de cette période de l’État indépendant du Congo. Lors de la construction de ce musée, ils étaient tus consciemment. Seuls les blancs qui avaient laissé la vie dans le cadre de leur mission civilisatrice étaient pris en compte. On n’accordait pas d’importance aux Congolais. »

Dans l’installation, « les croix qui apparaissent et disparaissent sur le mur symbolisent les victimes congolaises, pour la plupart anonymes, décédées lors de la période de l’État indépendant du Congo » (panneau).

Cette installation peut être considérée comme un contre- monument, à la manière de l’artiste Jochen Gerz (https://journals-openedition-org.bases-doc.univ-lorraine.fr/cm/2771). Elle emprunte un vocabulaire plastique autre : à la dureté de la pierre ou du métal, on préfère le caractère éthéré et évanescent d’une projection lumineuse ; à la liste de noms, de simples croix.

Statue de Léopold II, 2012. Gaëlle Crenn

Cette intervention marquée par la légèreté de son empreinte matérielle n’en effectue pas moins symboliquement une transformation du discours mémoriel de l’institution, au profit de la mise en visibilité d’acteurs jusqu’alors négligés.

Et, au moment de cette réapparition spectrale des « fantômes de Léopold II », la figure de celui-ci se voit à l’inverse invisibilisée : c’est désormais à l’extrémité d’une galerie, derrière un rideau, que l’on tombe, presque par hasard, sur une statue de Léopold II, reléguée dans un recoin et dénuée de tout prestige.

L’évacuation

Enfin, une quatrième stratégie conduit à l’évacuation pure et simple de la figure du monarque.

Dans un documentaire consacré au chantier de rénovation du musée on aperçoit la grande et lourde statue alors qu’elle est transportée dans un caisson de bois ajouré.

Cette image en rappelle une autre : celle de l’évacuation hors du musée des statues des « Aniota » (« hommes léopards ») telle que représentée dans le tableau Réorganisation de l’artiste congolais Chéri Samba. Fruit d’une commande du musée, le tableau fut exposé en 2008 dans le cadre de l’exposition « Expo58 » commémorant l’exposition internationale « Bruxelles 1958 ».

Réorganisation, Chéri Samba, 2002. Page Facebook héritages coloniaux

Selon le cartel, « L’Anioto – l’homme-léopard – menaçant sa victime terrifiée est une image qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, car elle est jugée dénigrante pour les Africains. » Le tableau met en scène un groupe d’Africains sortant la statue du musée, tandis qu’un groupe d’Européens, représentant le personnel du musée, proteste : « nous ne pouvons accepter que cette œuvre parte, c’est elle qui a fait ce que nous sommes aujourd’hui ».

Si elle a longtemps « animé » les salles consacrées aux produits naturels du Congo, la statue des Aniota est aujourd’hui isolée et recontextualisée, au sous-sol, dans un espace introductif. Celle de Léopold II en revanche a fait l’objet d’un choix plus radical : elle est finalement expulsée du musée.

Au cours des dernières années, différentes stratégies ont ainsi conduit à rendre moins centrale la figure de Léopold II dans les espaces du musée. Elles traduisent une volonté de reformuler le discours tenu sur l’histoire de la colonisation, tout en témoignant des ambivalences qui subsistent dans ce processus. À travers ces aléas, les tribulations des statues de Léopold II à l’Africa Museum font office de sismographe, enregistrant les contestations d’une l’histoire coloniale que le musée continue d’incarner aujourd’hui.

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