Des Yéménites assistent aux funérailles des victimes d'une attaque aérienne dirigée par l'Arabie saoudite à Saada, en août 2018. AP Photo/Hani Mohammed

Abandonner nos valeurs pour des ventes d’armes: l’étrange relation entre le Canada et l’Arabie saoudite

C’est en août 2018 que la relation entre le Canada et le royaume d’Arabie saoudite semble s’être détériorée et ce, de manière fort visible et contemporaine, c’est à dire sur Twitter.

Tout a débuté lorsque la ministre des Affaires étrangères Christine Freeland s’est livrée à une timide critique de la longue histoire d’abus des droits humains du royaume. La riposte du gouvernement saoudienne ne s’est pas faite attendre: il a immédiatement suspendu les relations diplomatiques avec le Canada et bloqué un certain nombre d’accords dans les domaines commerciaux, de l’investissement et de l’éducation.

Aux yeux de plusieurs, le Canada semblait se tenir droit en mettant en avant la défense des droits humains plutôt que ses intérêts commerciaux. Ce qui s’inscrivait en droite ligne avec les positions du premier ministre libéral Justin Trudeau et de son gouvernement, qui se présentent comme les champions de la lutte contre les changements climatiques, du droit international, des droits de la personnes, de la communauté LGBTQ, ainsi que des femmes, incluant une politique étrangère explicitement féministe.

Aux antipodes?

Le Canada de Trudeau semble également incarner l’inverse d’un royaume conservateur tristement réputé par son mépris des droits de la femme les plus élémentaires, comme le droit de conduire ou de voyager sans l’autorisation d’un tuteur masculin. Cette infamie s’assortit de fréquentes condamnations à mort. On a aussi recours aux décapitations et crucifixions publiques pour punir les manifestations, l’homosexualité ou la sorcellerie.

Le square Deera à Riyad dont le nom familier est « le square de la découpe » en raison des décapitations qui y prennent place. WikiMedia Commons, Photographe: Luke Richard Thompson, 2011

La dispute entre le Canada et les Saoudiens s’est aggravée suite à l’enlèvement et au démembrement de Jamal Khashoggi à l’intérieur du consulat saoudien à Istambul en octobre 2018. Khashoggi était un dissident saoudien qui vivait en exil à Washington où il travaillait comme journaliste au Washington Post.

Khashoggi devait se rendre au Canada cet automne ou il collaborait avec un autre exilé saoudien, Omar Abdulaziz. Il travaillaient sur un projet visant à défier et contrôler les trolls internet favorables à la monarchie saoudienne.

L’assassinat de Khashoggi a aggravé la dispute entre le Canada et l’Arabie saoudite. La Presse Canadienne/AP/Hasan Jamali

Cela faisait partie d’un effort des réformistes libéraux saoudiens cherchant à faire avancer les changements au royaume, à commencer par des pistes de solution pour la liberté d’expression. C’était bien là le contentieux d’août 2018. Mme Freeland avait gazouillé en faveur du blogueur Raid Badawi, et de sa sœur libérale réformiste, Samar Badawi.

Le Canada s’est engagé de manière moins visible en soutenant les enquêtes indépendantes sur les allégations de crimes de guerre à l’encontre de l’Arabie saoudite au Yémen. Le Canada s’est également joint à plusieurs nations européennes pour applaudir les réformes récentes au royaume tout en condamnant les violations des droits de la personne.

Mais ces efforts ne font pas le poids contre l’aide apportée par le Canada à l’Arabie saoudite dans le cadre de la guerre civile au Yémen.

Le soutien des conservateurs

Le soutien a débuté en mars 2015, tout de suite après l’intervention saoudienne en tête de la coalition intervenant au Yémen. Rob Nicholson, le ministre conservateur des Affaires étrangères de l’époque, a publiquement félicité l’Arabie saoudite.

Ottawa a appuyé ce commentaire en exportant des quantités importantes d’armes destinées à aider l’Arabie saoudite à faire la guerre.

Le gouvernement Trudeau est parfaitement au fait de ces ventes. Après la venue au pouvoir des Libéraux fin 2015, le feu vert a été donné à l’exportation vers l’Arabie saoudite de véhicules blindés légers fabriqués par General Dynamics Land Systems Canada (GDLS).

Selon un mémo déclassifié, la logique derrière cette décision était que ces véhicules seraient utiles aux efforts de l’Arabie saoudite afin de « contrecarrer l’instabilité » au Yémen.

Je pense que nous sommes nombreux à penser que l’impact de la coalition menée par les Saoudiens au Yémen est loin d’avoir été un facteur de stabilité…

The GDLS LAV II. Le LAV II de General Dynamics Land Systems Canada

Un rapport récent publié par le Groupe d’experts sur le Yémen stipule que « les livraisons d’armes aux différentes factions impliquées dans le conflit au Yémen pérennisent ce conflit et les souffrances infligées sa population ».

Ce qui inclut 100 000 morts et des millions de victimes de la famine.

Des armes difficiles à trouver

De ce fait, l’Arabie saoudite fait désormais face à des difficultés d’approvisionnement en armes. L’Allemagne a annoncé l’annulation de ses contrats avec l’Arabie saoudite suite à l’affaire Khashoggi. Les tribunaux anglais ont statué que les exportations d’armes vers l’Arabie saoudite étaient illégales compte tenu de la situation au Yémen. D’autre pays, la Norvège et le Danemark, ont même interrompu leurs livraisons aux Émirats arabes unis, alliés de la coalition Saoudienne au Yémen.

Plus récemment encore, les autorités belges ont annulé les livraisons d’armes à l’Arabie saoudite, quoiqu’il subsiste un doute à savoir si les tourelles exportées au Canada pourraient être installées sur des blindés légers destinés aux Saoudiens.

Malgré tous ces efforts, ainsi que ceux du congrès américain de bloquer les ventes d’armes en raison des violations des droits de la personne au Yémen, le Canada n’a pas embarqué. Bien que le gouvernement Trudeau ait annoncé en octobre 2018 une « évaluation » des transactions d’armes avec l’Arabie saoudite, cette évaluation traîne, pendant que les ventes d’armes continuent pour un nombre non divulgué de permis déjà en cours.

Depuis l’assassinat de Kashoggi, on parle d’un montant d’au moins 1,34 milliard de dollars.

L’implication du Canada se poursuit

Bien que le gouvernement ait annoncé qu’il n’accorderait pas de nouveaux permis d’exportation durant cette période d’évaluation, il ne s’agit guère plus que d’un geste symbolique, le gouvernement saoudien ayant déjà annoncé l’annulation de toute nouvelle transaction avec des compagnies canadiennes.

Aucun des nouveaux blindés n’ont encore été repérés au Yémen, mais des modèles fabriqués au Canada plus anciens ainsi que des fusils à lunette font régulièrement leur apparition sur les champs de bataille selon des vidéos distribuées par les forces saoudiennes et yéménites. La guerre au Yémen est également inondée de véhicules blindés fabriqués par d’autres compagnies canadiennes, comme le groupe Streit, basé au Émirats, ainsi que Terradyne Armored et IAG.

Des moteurs d’avion fabriqués au Canada équipent des avions, des chasseurs et des hélicoptères, de la coalition. Des dispositifs de ciblage sont installés dans ces mêmes avions. Le Canada a fourni des drones à l’Arabie Saoudite et des avions de reconnaissance aux EAU. Une compagnie canadienne forme les pilotes de drones des EAU.

Des rapports non vérifiés font état d’armes de contrebande qui auraient été détournées par les forces yéménites qui combattent auprès de la coalition.

Ce « contenu canadien » résulte en partie du soutien gouvernemental à l’industrie de l’armement canadienne qui cherche à prendre pied sur les marchés lucratifs du Moyen-Orient. Ce qui a débuté sous le gouvernement conservateurde Harper s’est poursuivi sous Trudeau.

Le statu quo

Malgré les quelques cas notoires où le Canada s’est engagé en faveur de femmes et de réformateurs du royaume , il semble que l’on privilégie les gains matériels aux dépens des droits de la personne.

Si le Canada a augmenté l’aide humanitaire au Yémen, ce n’est pas grand-chose comparé à la destruction opérée par les armes et les entraînements vendus - ventes qui alimentent un conflit ayant aggravé l’inégalité des genres tout en menaçant de faire éclater en trois morceaux un Yémen dévasté.

Cela n’a pas empêché Freeland de déclarer récemment que le royaume demeure « un partenaire important du Canada. »

Qu’il s’agisse de Trudeau ou de Andrew Scheer qui formeront le nouveau gouvernement après l’élection du 21 octobre, l’un et l’autre semblent prêts à assister au sommet du G20 en Arabie Saoudite, sommet qui sera instrumentalisé par le prince Mohammed Bin Salman pour redorer un blason entaché par le meurtre macabre de Kashoggi.

Pendant la campagne, seuls le NPD et les Verts se sont engagés à annuler le contrat LAV avec l’Arabie Saoudite. Et seul le NPD a suggéré qu’il n’assisterait pas au sommet du G20 à Riyad.

La présence du Canada à ce sommet offre une occasion de se réconcilier avec l’Arabie Saoudite tout en informant le public canadien d’une démarche en faveur des droits de la personne. Et ce, tout en continuant à faire du business comme si de rien n’était.

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This article was originally published in English