Accès gratuit au psychologue, une arme contre le mal-être des ados

Artur Luiz/Flickr

Les médecins traitants, les psychiatres et les médecins scolaires peuvent désormais prescrire aux adolescents, dans plusieurs villes de certains départements, jusqu'à douze séances avec un psychologue, remboursées par la Sécurité sociale. Le décret officialisant ce dispositif expérimental pour quatre années est paru le 7 mai au Journal officiel.

Les huit départements concernés sont ceux de Loire-Atlantique, du Maine-et-Loire, de la Meuse, des Vosges, des Ardennes, du Haut-Rhin, des Yvelines et du Val-d'Oise. Dans chacun de ces territoires, ce sont les maisons des adolescents qui prennent en charge le dispositif, ouvert aux jeunes de 11 à 21 ans.

Cette mesure entre dans le plan « Bien-être et santé des jeunes », lancé le 29 novembre 2016 par le président de la République, François Hollande. Avec l’objectif que les enfants et les adolescents puissent se trouver bien dans leur corps, mais surtout dans leur tête.

Un des messages fondamentaux en santé publique, relayé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans ses différents plans d’action, est : « Pas de santé sans santé mentale », pour reprendre les mots du professeur britannique d’épidémiologie psychiatrique Martin Prince, de l’Institut de psychiatrie de Londres. La gratuité des consultations chez les psychologues pour les jeunes, sur prescription d’un médecin, va dans ce sens.

En octobre 2016, le gouvernement avait ouvert la discussion sur le remboursement des consultations des adolescents chez les psychologues en libéral. En effet, seules les consultations en institution, c’est-à-dire en centre hospitalier, en Centre d’action médico-sociale précoce (CAMPS), en Centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) ou bien encore en Centre médico-psychologique (CMP), sont actuellement prises en charge. L’accès aux psychologues dans des cabinets de ville reste à la charge des individus ou de leurs familles.

Des listes d'attentes pour consulter

Cette situation génère des inégalités dans un contexte où ces institutions sont saturées, tant par des listes d’attente importantes que par le manque de professionnels en leur sein. La professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Marie-Rose Moro, responsable de la Maison des adolescents de l’hôpital Cochin à Paris et co-auteure du rapport d’une mission présidentielle sur la jeunesse, le déplorait d'ailleurs dans une interview : « le manque de professionnels est dramatique. […] Les psychiatres ne peuvent pas prendre en charge dans un délai raisonnable tous les jeunes en souffrance ».

Le gouvernement avait annoncé fin septembre 2016 son projet de rembourser les consultations chez des psychologues libéraux pour mieux combattre la souffrance psychologique des jeunes, comme le Syndicat national des psychologues (SNP) s’en était fait l’écho. Pour le mener à bien, il a été proposé de financer une phase d’expérimentation par les Agences régionales de santé (ARS). Cette proposition, discutée par l’Assemblée nationale, a donné lieu à l’inscription de cette expérimentation dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2017. Le vote de ce dernier a entériné l'expérimentation.

Lutte contre la détresse et le mal-être

L'heure n'est pas à la généralisation du remboursement des psychologues pour tous et dans tout le pays. Il s’agit pour le moment de réaliser une étude en santé publique qui concerne les jeunes nécessitant une prise en charge d’ordre psychosociale, sans médicaments. Elle concerne des jeunes présentant des symptômes qui ne sont pas évocateurs d’une pathologie mentale considérée comme lourde.

Ce dispositif a pour objectif de mesurer l’effet d’une activité plus soutenue des psychologues contre la détresse et les sentiments de mal-être des jeunes ou l’inadaptation (tant personnelle que scolaire, pouvant inclure les décrochages), dans le but d’éviter que les troubles ne s’aggravent. Les patients visés par cette expérimentation vont être amenés à rencontrer des psychologues dûment inscrits au registre national des psychothérapeutes.

La prise en charge des jeunes se déroulera après une première évaluation effectuée par un médecin, en coordination avec les Maisons des adolescents, dont le rôle va être renforcé.

Une réorientation en cas de troubles sévères

Ces principes offrent la garantie, pour tous les jeunes approchés, d’une démarche diagnostique médicale. Ceux présentant un risque suicidaire, des troubles psychiatriques sévères et des manifestations psychotiques (évocatrices par exemple d’une schizophrénie émergente) ne seront pas inclus dans le dispositif, mais réorientés vers des soins spécialisés. Le ministère de la Santé a quant à lui indiqué à la commission des affaires sociales que l’identification de la souffrance chez les jeunes répondrait aux recommandations en vigueur, notamment de la Haute Autorité de Santé (HAS) et de Santé Publique France.

Pourquoi proposer de renforcer le soutien psychologique pour les jeunes ? Le vécu de stress répété, d’expériences de rejet, le développement de pensées anxieuses ou dépressives, le manque de soutien social, ainsi que la consommation de toxiques – autant d’expériences qualifiées de « menaçantes » par les chercheurs en psychologie – peuvent impacter le développement cérébral et le développement psychologique des individus. Ainsi, la détresse précoce a été reliée au développement de comportements à risques, de maladies chroniques et à des décès prématurés. Elle peut engendrer des devenirs problématiques chez l’adulte comme la dépression, les maladies cardio-vasculaires, le diabète, l’obésité, les addictions et conduire à de moins bons potentiels de vie, en matière d’éducation et de travail. De ce fait, la prise en charge des expériences « menaçantes » constitue un enjeu majeur des politiques de santé publique.

Le défi, pour le futur dispositif, sera de surmonter la difficulté à distinguer d’une part les signes révélateurs de troubles passagers ou de stratégies d’adaptation peu efficientes, et d’autre part les symptômes caractéristiques de l’entrée dans une véritable atteinte de la santé mentale, comme montré par différents travaux et études.

Des soins trop tardifs

À travers ces réflexions et ces actions, l’enjeu est de se garder aussi bien de trop soigner, que de ne pas soigner assez. D’éviter la surmédicalisation, ou l’inverse, l’omission de soins, ou des soins trop tardifs. Certains scientifiques et cliniciens, comme l’ancien directeur de l’autorité américaine de santé publique – le NIMH – Thomas Insel, considèrent que l’on prend parfois en charge les troubles mentaux comme si l’on attendait que les manifestations les plus graves émergent. L’équivalent dans le domaine des maladies physiques serait, selon lui, d’attendre l’infarctus pour traiter l’arythmie cardiaque…

En somme, ce dispositif expérimental représente un outil épidémiologique et thérapeutique considérable pour mener une politique de santé publique moderne et rigoureuse. Il invite à poursuivre la définition d’un réseau de santé reposant sur plusieurs piliers qui sont d’ordre médical, psychologique, paramédical ou bien encore éducatif. Nul doute qu’à terme les formations des professionnels de santé (dont les psychologues font partie) devront être repensées autour de dispositifs de santé publique décloisonnés et pluridisciplinaires. La bonne collaboration entre psychologues et médecins doit à l’évidence en être le pivot.