Le onzième mois de l'année célèbre les innovations citoyennes qui rendent le futur désirable. Dragana Gordic/Shutterstock

Novembre, mois de l’économie sociale et solidaire… donc de l’utopie ?

Éric Dacheux, Université Clermont Auvergne

Le centenaire du 11-Novembre renvoie au passé. Il permet de garder en mémoire les horreurs que l’on voudrait ne plus vivre. Mais le onzième mois de l’année, c’est aussi celui de l’avenir, des innovations citoyennes qui rendent le futur désirable. En effet, novembre est le mois de l’économie sociale et solidaire (ESS). Cette dernière vise la démocratisation de l’économie en créant des activités fondées sur la réciprocité et la solidarité (Repair cafés, association pour le maintien de l’agriculture paysanne, commerce équitable, etc.). Ces activités sont qualifiées « d’utopies réalistes » par l’écrivain et historien néerlandais Rutger Bregman, ou encore « d’utopies réelles » par le sociologue américain Erik Olin Wright.

Le mois de l’ESS serait ainsi le mois de l’utopie. Pourquoi pas ? À condition bien sûr de s’entendre sur la définition de ce terme. Dans le langage courant, l’utopie est un doux rêve irréalisable. En ce sens, l’ESS serait le rêve social inaccessible d’acteurs déconnectés du réel. Dans le langage scientifique, cette fois-ci, l’utopie se réfère généralement à deux traditions radicalement opposées. La première, purificatrice, veut que la force de l’utopie réside dans l’impossibilité même de sa réalisation. Position soutenue par le philosophe libertaire français Miguel Abensour dans son livre « Le procès des maîtres rêveurs ». Pour lui, l’utopie est un écrit qui crée une double distanciation nécessaire à l’émancipation : rupture avec le réel, mais aussi prise de distance avec le contenu même du texte lié à la dimension critique de toute pratique de lecture. Dans cette perspective, l’ESS n’est pas une « utopie » émancipatrice, mais une action militante qui se soumet au réel.

Projet fou

La seconde tradition, virale, veut que l’utopie soit toujours un danger, un virus totalitaire. En voulant arrêter le temps, en se situant hors de l’espace, l’utopie est, en fait, un projet fou qui, en niant la complexité du social, conduit à enfermer l’homme dans une cité qui occulte la diversité des aspirations humaines.

Dans cette acception, l’ESS serait le ferment d’un totalitarisme qui avancerait masqué. Dans ces conditions, parler d’utopies « réalistes », « réelles », « en actes » ou « concrètes » pour qualifier les innovations sociales de l’ESS présente le grand avantage d’échapper à ces deux traditions opposées tout en se préservant de la disqualification sociale contenue dans le langage courant. Cependant, l’utilisation de ces vocables présente aussi un certain danger, celui de la résignation. En effet, ces épithètes ne sont pas neutres…

Ils signalent – peut-être – un nouvel âge de l’utopie qui, tirant les leçons de l’échec du communisme, voit dans l’expérimentation à petite échelle la voie la moins risquée de la transformation sociale. Mais ces vocables signalent – surtout – une nouvelle bataille politique. Toute bataille politique est, en effet, une bataille de sens, une bataille sur la définition même de ce qu’est la société, de ce qui la régit, de ce qui lui nuit et de ce qui peut la guérir. Toute bataille politique est une bataille sur le sens des mots parce que ce sont les mots qui nous aident à penser le sens du politique.

Présupposé à remettre en cause

Or, les vocables, « réaliste », « réelle », « en actes » « concrètes », accolés au mot utopie, semblent indiquer une réconciliation entre un rêve social et une rationalité pratique : la déraison séduisante, donc dangereuse (la transformation radicale du monde), pondérée par la sagesse rassurante du pragmatisme (l’amélioration ponctuelle de situation locale). Autrement dit, l’utopie serait un rêve social qui serait condamné à se soumettre au réel lors de sa matérialisation militante.

Ce présupposé mérite d’être remis en cause. Tout d’abord, la division entre, d’un côté, le projet intellectuel et, de l’autre, la tentative plus ou moins maladroite de le concrétiser, condamne les utopistes : ils ne changent pas le monde, ils dégradent l’idéal dans une matière impure – celle de la chair du monde.

Ainsi, les militants de l’ESS seraient réduits au rang – peu enviable – de rêveurs concrets : des citoyens ni assez ancrés dans le réel pour être des entrepreneurs sérieux, ni assez plongés dans le rêve pour imaginer un monde radicalement nouveau. Il en va tout autrement si on s’efforce de penser l’utopie en effaçant la séparation entre projet et concrétisation.

Est possible tout ce que l’on imagine possible

L’utopie, c’est, à la fois, l’exploration du possible dans le présent (les innovations concrètes) et la poursuite d’un rêve social conduisant à un futur désirable (le projet politique). L’utopie est un processus qui ne sépare pas la fin (l’idéal) des moyens (l’expérimentation). L’utopie est, en même temps, une construction symbolique unique guidant les acteurs et une multitude de recherche-actions redessinant sans cesse les contours de cette construction. Surtout, l’acceptation sociale de l’utopie n’est pas liée à sa soumission aux contraintes du réel. En effet, contraindre l’utopie à renoncer à sa radicalité, c’est lui demander de se plier aux dominations existantes, de renoncer à son idéal. Or, une telle renonciation n’est pas obligatoire. Nul n’est besoin de sacrifier ces rêves de ruptures radicales possibles sur l’autel du réel déjà là.

Comme le rappelle le philosophe allemand Ernst Bloch, le réel, c’est du possible, de l’insatisfaisant, qui débouche nécessairement sur la recherche d’une alternative. « Le réel est un processus ; celui-ci est lui-même médiation, aux ramifications profondes, entre le présent, le passé non liquidé et surtout le futur possible. Tout réel passe, au front de son processus, dans la sphère du possible, et est possible tout ce qui n’est encore que partiellement conditionné », écrit-il dans son essai « L’esprit de l’utopie ». Est possible tout ce que l’on imagine possible et non pas uniquement ce que l’on considère comme sage et raisonnable.

L’utopie d’un monde solidaire et durable n’est pas condamnée à se dégrader dans des initiatives ESS devant se soumettre à la réalité des marchés. Elle se précise et s’affine, ici et maintenant, dans les processus expérimentaux par lesquels les acteurs de l’ESS épargnent, entreprennent et consomment autrement. Comme le souligne le philosophe Martin Buber, « l’utopie n’est pas le bout du chemin, elle est le chemin ».

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Éric Dacheux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

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