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En 2015, la France était toujours au deuxième rang des pays européens en matière de consommation de benzodiazépines. Wikimedia commons, CC BY-SA

Anxiolytiques et somnifères augmentent-ils les risques d’accident du travail ?

Selon l’Assurance-maladie – Risques professionnels, plus d’un million d’accidents du travail (incluant les accidents de trajet) ont été reconnus en 2019 (la survenue de la Covid-19 a entraîné une baisse en 2020). Ce chiffre est globalement stable depuis 2014. Selon nos calculs, près de 4 % des employés ont été victimes d’accidents du travail en 2016.

Ces chocs sur la santé ne sont toutefois pas aléatoires et pourraient survenir plus fréquemment dans une population fragilisée, notamment au regard de son état de santé. La littérature montre en effet que des caractéristiques sociodémographiques prédisposent à la survenue d’un accident du travail, tels que le fait d’être un homme ou d’être âgé de 25 à 35 ans ou de 55 ans et plus.

Dans une récente étude, nous avons tenté d’évaluer l’influence de la prise de benzodiazépines, famille de médicaments particulièrement consommés en France comme anxiolytiques (alprazolam, bromazepam…) et somnifères (zolpidem, zopiclone…), sur le risque d’accident du travail. En effet, ces molécules possèdent des effets indésirables susceptibles d’augmenter le risque d’accident (troubles cognitifs, somnolence).

Niveaux de consommation des benzodiazépines dans huit pays européens, en Doses définies journalières/1000 habitants par jour entre 2012 et 2015. L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (2017)

Bien que leurs effets thérapeutiques soient attestés, l’évolution de leur consommation reste surveillée par les autorités sanitaires, en raison de la consommation élevée en France au début des années 2000 d’une part (en 2015 la France est toujours au deuxième rang en comparaison de huit autres pays européens), et du fait de ces potentiels effets néfastes (troubles cognitifs, perte d’équilibre, mais surtout risque de dépendance lors d’un usage prolongé), d’autre part.

La diminution rapide de l’effet thérapeutique, en quelques semaines, et le risque de dépendance ont d’ailleurs conduit la Haute autorité de santé à publier des recommandations pour limiter les durées de traitement (12 semaines au maximum pour les anxiolytiques, 4 semaines pour les somnifères). Les diverses mesures (limitations des durées de traitement, restriction des prescriptions pour certaines molécules, intégration du respect de certaines recommandations dans la part variable de la rémunération des médecins) ont participé à la décrue de la consommation en France du début des années 2000 jusqu’à la pandémie de Covid-19 (qui a engendré une nette hausse de la consommation).

Un surrisque à l’arrêt du traitement

Dans notre étude, nous constituons une cohorte de personnes ayant été victimes d’au moins un accident du travail entre 2017 et 2019. Leur suivi permet d’estimer le risque d’accident dans les mois qui suivent la prise de ces médicaments.

Trois enseignements peuvent être tirés de cette étude. Tout d’abord, dans le mois qui suit la première prise de benzodiazépines, le risque d’accident du travail est plutôt réduit, par rapport aux périodes de non-consommation. L’explication peut être médicale (amélioration de l’état de santé du patient), même si cette hypothèse semble être infirmée par la nature des effets des benzodiazépines. Une autre explication est de nature professionnelle. La prise d’un médicament, dont on sait qu’il augmente le risque d’accident, peut conduire à une diminution (au moins temporaire) des activités les plus à risque, et à une augmentation de la vigilance. Les médecins peuvent également prescrire moins facilement ces médicaments aux salariés les plus exposés.

Près de 4 % des employés ont été victimes d’accidents en 2016. Pixabay, CC BY-SA

Ensuite, lorsque le traitement se prolonge au-delà de trois mois, cette réduction du risque disparaît. Le risque devient même positif chez les personnes de moins de 45 ans, ou pour les accidents ayant entraîné des arrêts compris entre 7 et 168 jours. Ce résultat correspond aux effets nocifs des benzodiazépines en cas de traitement prolongé au-delà des recommandations.

Enfin, à l’arrêt du traitement, et ce quelle que soit la durée, on observe un surrisque d’accident du travail. Ce dernier peut provenir d’une reprise de l’exposition au risque professionnel à la suite d’une diminution, ou d’un effet rebond du traitement (qui consiste en une aggravation des symptômes préexistants au traitement, et dont on sait qu’il est une conséquence possible de la prise de benzodiazépines).

Ces résultats appellent d’une part au respect des recommandations relatives aux durées de traitement par benzodiazépines, et d’autre part à une vigilance accrue au moment de l’arrêt du traitement. Les risques liés à la prise de ces médicaments sont connus et pourraient être mieux pris en compte par le médecin et par le salarié par une vigilance renforcée voire une adaptation du poste de travail ou des tâches associées. L’arrêt du traitement pourrait être progressif avec un suivi renforcé lors de la reprise des activités à risque.

Distinguer consommation et surconsommation

En outre, les conséquences d’un accident du travail peuvent être physiques bien sûr, mais également mentales (stress induit par l’accident lui-même mais aussi appréhensions liées au retour au travail). C’est pourquoi, dans une autre étude, nous étudions l’effet d’un accident de travail sur la consommation et la surconsommation de benzodiazépines (c’est-à-dire le dépassement des durées de traitement recommandées).

Pour ce faire, nous comparons une cohorte de victimes d’un accident du travail unique en 2016 à une cohorte de témoins, sans accident de 2007 à 2017, soit respectivement plus de 350 000 et plus de 1,1 million de personnes. L’originalité de la méthode économétrique repose sur l’utilisation d’un modèle en deux étapes, qui permet de distinguer les facteurs liés à la consommation de benzodiazépines et ceux liés à leur surconsommation.

Les résultats des estimations montrent une augmentation de 34 % de la probabilité de consommer des benzodiazépines à la suite d’un accident du travail. En revanche, une fois pris en compte les facteurs confondants et l’effet de sélection (c’est-à-dire le fait que l’on ne peut observer de surconsommation que chez ceux qui consomment), l’accident du travail entraîne une baisse de la probabilité de surconsommer (c’est-à-dire de consommer au-delà des durées de traitement recommandées) de 8 %.

Un accident du travail augmente de 34 % la probabilité de consommer des benzodiazépines. Pxhere, CC BY-SA

Une explication pourrait être une amélioration du suivi médical pour les personnes ayant été victimes d’un accident du travail. L’ampleur de l’effet (sur l’augmentation de la probabilité de consommer, puis sur la diminution de la probabilité de surconsommer) est quasiment deux fois plus importante pour les femmes que pour les hommes, alors qu’on sait que la consommation est largement supérieure chez les femmes.

Lorsque l’on prend en compte la durée de l’arrêt de travail consécutif à l’accident (qui donne une indication sur sa gravité), on observe un gradient dans l’effet sur la probabilité de consommer. Plus l’accident est grave et plus la probabilité de consommer des benzodiazépines dans l’année qui suit est élevée. Nos résultats démontrent également un effet positif des accidents ayant entraîné les arrêts de travail les plus longs (supérieurs à 45 jours, par rapport à ceux ayant entraîné des arrêts inférieurs à 8 jours) sur la probabilité de surconsommer des benzodiazépines dans l’année qui suit.

Cette étude distingue clairement les facteurs liés à la consommation de benzodiazépines de ceux liés à leur surconsommation. Alors que le non-respect des recommandations relatives aux durées de traitement par benzodiazépines reste une préoccupation majeure des autorités sanitaires, ces résultats sont plutôt rassurants quant au risque suite à un accident du travail. Cependant, une vigilance particulière s’impose pour les accidents les plus graves.

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