Armées : le nécessaire temps de la clarification

Exercice militaire à Suippes (dans l'est de la France), le 26 juin 2018. François Nascimbeni/AFP

Il y a un an, le général Pierre de Villiers était le chef d’état-major des armées. Il accompagnait le président de la République sur les Champs Elysées, pour le défilé du 14 juillet. Cinq jours plus tard, le 19 juillet, il démissionnait. Était en cause une énième crise budgétaire, déclenchée après l’élection d’Emmanuel Macron, signe répétitif de l’incohérence des politiques de défense.

Entrait en ligne de compte, également, la gestion politique de cette crise qui avait conduit le Président à une manifestation maladroite d’autorité lors de la garden party du 13 juillet, à l’hôtel de Brienne, en présence de nombreux fonctionnaires civils et militaires, des hauts responsables des milieux politiques et économiques français et étrangers, du chef d’état-major des armées américain, des attachés de défense et des familles de militaires français tués ou blessés au cours de l’année qui précède.

On a beaucoup glosé, dans les mois qui ont suivi, sur la nature de cette crise et ses conséquences. Pour les uns, elle n’aurait guère d’impact durable sur le moral de militaires trop occupés à trouver des solutions pour gérer la pénurie ordinaire de moyens héritée des gouvernements précédents dans un contexte de surchauffe opérationnelle.

Pour les autres, elle ne pouvait que laisser des traces au sein d’une institution dont la stabilité et la mémoire longue font la force. Il n’était pas possible non plus, estimaient-ils, de laisser de côté l’effet de cette crise sur l’ensemble des Français pour qui un chef d’état-major des armées, sans être une personnalité largement connue, occupait désormais une place symbolique bien plus forte dans leur champ de représentations suite à l’irruption sur le sol national, en 2015, de la brutalité guerrière. Le recours aux armées avait en effet été affiché par le pouvoir politique – à tort ou à raison – comme une des réponses principales à la menace du terrorisme djihadiste.

Le temps a plutôt donné raison aux seconds : quelques mois après cet épisode, en novembre 2017, 29 % des Français classaient la démission du général de Villiers parmi les événements marquants du premier semestre du quinquennat (Sondage Elabe, 6 novembre 2017, « Les 6 mois d’Emmanuel Macron. »). Un chiffre considérable pour un événement de cette nature.

Un an plus tard, beaucoup de journalistes continuent de s’interroger sur les conséquences de ce tumultueux mois de juillet 2017. Et la seule présence récurrente de cette question dans l’espace public est, en soi, le signe que ce moment de la vie nationale a marqué les esprits au-delà des seuls cercles d’aficionados des questions de défense.

Des augmentations substantielles de moyens

Entre-temps, la loi de programmation militaire (LPM) a été adoptée, et les augmentations substantielles de moyens accordés aux armées, malgré des faiblesses bien réelles, ont marqué un tournant notable par rapport aux décennies précédentes.

Le Plan famille, destiné à faciliter la conciliation entre engagement militaire et vie familiale, a été largement mis en avant par le ministère des Armées. L’opération Sentinelle, remaniée, pèse moins que par le passé sur des armées qui ont pu recruter et sont parvenues à retrouver un rythme correct d’entraînement et de préparation.

Dès lors, il serait tentant d’en conclure que la crise longue des relations entre les représentants élus de la nation et les militaires est close et d’espérer que le désormais trop fameux « malaise des armées » ne soit plus qu’un mauvais souvenir.

Bien des signaux préoccupants, cependant, ne devraient pas échapper aux observateurs attentifs des questions militaires.

Un moral toujours mitigé

En septembre dernier, le 11ᵉ rapport du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire (HCECM), a montré à quel point les faisceaux d’indices sur un moral mitigé des soldats français recouvraient une réalité.

Au-delà du chiffre de 15 % de militaires des trois armées (hors gendarmerie) qui ont dit que leurs attentes initiales avaient été déçues, 73 % d’entre eux ont aussi affirmé pouvoir envisager de quitter leur institution (67 % pour l’armée de terre, 81 % pour la marine, 72 % pour l’armée de l’air).

La ministre des Armées, Florence Parly, aux côtés du chef d’état-major François Lecointre, le 18 juin 2018, à Suresnes. Charles Platiau/AFP

Parmi les motivations invoquées, apparaissent, bien entendu, les difficultés de conciliation entre la vie militaire et la vie familiale. Cependant, les questions de rémunération personnelle comptent moins que le sentiment de ne pouvoir correctement remplir une mission dont la dimension tragique échappe aux militaires moins qu’à quiconque.

Par ailleurs, ces soldats n’ont aucune illusion sur une vie professionnelle civile qu’ils savent compliquée dans un contexte de crise structurelle de l’emploi. C’est bien d’abord une question de reconnaissance du sens de leur engagement qui est en cause et qui transparaît dans le fait que ces militaires, s’ils se savent aimés, ont une conscience aigüe de la méconnaissance que leurs concitoyens ont des réalités de leur engagement : ils sont seulement 43 % à penser que les armées sont reconnues à leur juste valeur et 33 % à penser qu’elles sont bien connues.

La bataille du recrutement et de la fidélisation

Quelles que soient les motivations propres à chaque candidature, ceux qui vont au bout du processus de recrutement signent en toute connaissance de cause et acceptent les contraintes d’une vie militaire exigeante. Ils ne sont pas tous des exemples de vertu, ne sont pas tous des héros. Nul ne sait qui, de l’un ou de l’autre, fera preuve de courage au moment de l’épreuve du feu, mais ils acceptent cette potentialité du combat ou de rendre un service qui concourent à l’efficacité de ceux qui combattent.

Les armées tentent de tenir dans la difficile bataille du recrutement, mais les signaux pour les années à venir ne sont pas tous au vert alors qu’une minorité de jeunes Français pourraient envisager avec certitude de s’engager (le chiffre oscille autour de 10 % selon les enquêtes) et que le taux de ceux qui rompent leurs contrats dans les six mois qui suivent leur recrutement demeure élevé (entre 23 et 25 %).

Quant à celle de la fidélisation, elle est loin d’être gagnée. Encore faudrait-il qu’aucun soldat ne doute que son engagement est reconnu et compris pour ce qu’il est vraiment et non seulement pour l’image sympathique que véhicule aujourd’hui l’uniforme, alors que 84 % des Français disent avoir une bonne image des armées.

Si la LPM vient accorder une reconnaissance primordiale, celle des moyens, elle ne le fait que partiellement et règle l’addition des engagements pris lors du quinquennat précédent. La communication très forte qui en a été faite n’autorise plus la moindre approximation dans la distribution de ces moyens qui viennent tout juste combler les retards des années précédentes. Enfin, cette indispensable réponse budgétaire ne saurait être isolée de l’ensemble du débat public.

Un rôle en suspens pour les armées dans le futur service national universel

Or, le projet de mise en œuvre d’un nouveau service national universel (SNU) est venu marquer cette année en donnant l’impression que le chef d’État et le gouvernement avaient oublié la dimension tragique de l’engagement militaire pour envisager de confier massivement aux armées des fonctions d’encadrement de type socio-éducatif. Ce faisant, ces responsables politiques ont été les révélateurs de la persistance des représentations collectives brouillées de la fonction militaire qui caractérisent les relations entre les Français et leurs armées.

Exercice d’entraînement à Suippes, en juin 2018. François Nascimbeni/AFP

Quand bien même les armées ne seraient que marginalement sollicitées, leur rôle dans l’encadrement du futur SNU demeure en suspens. Et quoi qu’il en soit, ce débat trop long laissera des traces. Il vient en effet raviver et ancrer le sentiment que l’affichage kaki est devenu pour les décideurs politiques le moyen de trouver des solutions de surface à des crises profondes et anciennes.

Dans ce contexte, ne se dissipe pas le brouillard des relations entre des soldats qui choisissent le service de la nation par les armes et leurs concitoyens, pour qui ce service – essentiellement visible dans leur vie quotidienne par l’ambivalente opération Sentinelle – continue d’être difficilement compréhensible.

Une communication efficace sur la LPM ne peut, à elle seule, venir régler une crise ancienne si l’ensemble des décisions collectives concernant le sort des armées et leur fonction au sein de la nation ne sont pas guidées par le souci d’une clarification qui demeure balbutiante et encore trop souvent contrariée.

A paraître en septembre 2018 : « Le soldat méconnu » (Armand Colin)

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