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Arménie : une leçon d’histoire d’une actualité brûlante

Le 23 avril 2021, une procession aux flambeaux se déroule à Erevan en souvenir du génocide de 1915, qui a été suivi, trois ans plus tard, de la création de l'éphémère république d'Arménie (1918-1920). L'impact de ses deux années d'existence aura été majeur. Karen Minasyan/AFP

Rouben, Le Défi de l’Indépendance, Arménie 1919-1920, qui vient de paraître aux éditions Thaddée, est d’une lecture très éclairante, un an après la cuisante défaite arménienne à l’issue de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « seconde guerre » du Haut-Karabakh.

Déclenchée le 27 septembre 2020, l’opération Poing d’Acier (Dəmir Yumruq əməliyyatı) a conduit au déclenchement de la « guerre des 44 jours », conflit asymétrique de « 5ᵉ génération » conclu le 10 novembre par un cessez-le-feu stipulant la restitution des « territoires occupés » par l’Arménie, la rétractation du Haut-Karabakh « réel » et la réalisation et/ou la sécurisation de liaisons, entre les deux États arméniens (l’Arménie et le Haut-Karabakh) d’une part et entre les deux États turcs (la Turquie et l’Azerbaïdjan) d’autre part.

L’Arménie ébranlée par la défaite de l’automne 2020

L’interprétation de cet accord, notamment la question de savoir s’il comportait ou non un protocole secret, n’est toujours pas clairement établie. Le 26 novembre 2021, plus d’un an après la fin des combats, une réunion tripartite organisée à Sotchi à l’initiative de Vladimir Poutine a mis en évidence la persistance des tensions entre le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliev et le premier ministre de l’Arménie, Nikol Pachinian. Poursuivant sa mission de médiation, Vladimir Poutine a cependant déclaré à l’issue de la rencontre :

« Nous avons parlé en détail des questions économiques et surtout, dans un premier temps, nous avons parlé du déblocage des couloirs de transport. Cela s’applique également au chemin de fer, cela s’applique également aux communications routières ».

Sur le terrain, pourtant, la pression exercée sur les frontières de l’Arménie est constante : au cours de l’année passée, les incursions de l’Azerbaïdjan en territoire arménien ont déclenché de nombreux « incidents » dont le dernier en date, celui du 16 novembre, particulièrement violent, a fait craindre une reprise du conflit.

L’enjeu n’est plus seulement le Haut-Karabakh, « gardé » par les forces russes de maintien de la paix, mais aussi le Siounik – région du sud de l’Arménie comportant la fameuse région montagneuse du Zanguezour – dont certains maires, opposés au gouvernement d’Erevan à la suite de la guerre de 2020, ont été arrêtés sur des chefs d’inculpation divers et le gouverneur « démissionné ». Cette région, qui paie au prix fort la défaite arménienne, est dans le viseur de l’Azerbaïdjan puisqu’elle s’intercale entre son territoire et l’exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan.

Ainsi, un après la défaite, jamais l’intégrité du territoire de l’Arménie n’aura semblé plus en danger. Et jamais la lecture en français du livre de Rouben, n’aura semblé à ce point indispensable.

Un personnage central mais méconnu

Qui est Rouben ? Ce personnage n’est connu du public français que par ses Mémoires d’un partisan arménien – parus en 1990 aux éditions de l’Aube et aujourd’hui épuisés, mais dont les éditions Thaddée préparent une réédition – et par quelques articles de référence qui lui sont consacrés.

Couverture du livre de Rouben, « Le défi de l’indépendance », qui vient de paraître aux éditions Thaddée.

C’est contre l’avis général et divers conseils de prudence que j’ai pris la décision d’exhumer cette traduction de la troisième partie du volume final des Mémoires de Rouben, mon grand-père paternel (ce nom de « Rouben » étant un nom de guerre). En fait, cette traduction est prête depuis 1989 : à l’époque, l’URSS existait encore et l’Arménie, sous la houlette du Comité Karabagh, était déjà engagée contre l’Azerbaïdjan dans la « première » guerre du Karabagh. Ce contexte explique que le traducteur de Rouben, son fils, Waïk Ter-Minassian, ait alors jugé le moment inopportun à la publication de ces pages consacrées à la Première République indépendante (1918-1920).

Dans Le Défi de l’Indépendance, Rouben n’apparaît plus, comme dans les Mémoires, tel un jeune révolutionnaire dachnak, passé dans l’Empire ottoman pour se consacrer à l’autodéfense des populations arméniennes. Une quinzaine d’années plus tard, le révolutionnaire a cédé la place à l’homme d’État d’une république arménienne indépendante confrontée aux mêmes enjeux vitaux qu’aujourd’hui. Rouben, qui sera la figure clé du « gouvernement-bureau » de la République d’Arménie, quelques mois avant l’incorporation forcée de l’Arménie dans l’URSS naissante au début des années 1920, y exprime un point de vue lucide mais aussi une doctrine d’action qu’il va mettre en œuvre au poste de ministre de la Défense, qu’il occupe de mai à novembre 1920, tout en exerçant également les fonctions de ministre de l’Intérieur.

Le parti Dachnak, acteur clé d’une période tumultueuse

Quel est donc ce vieux « Parti » – la Fédération Révolutionnaire Arménienne – en abrégé le « Parti dachnak » – dont il est question des premières jusqu’aux dernières pages du livre ? Un parti socialiste non marxiste né dans le laboratoire révolutionnaire de l’Empire russe mais dont l’objectif spécifique au tournant du XXe siècle a été l’autodéfense des Arméniens de l’Empire ottoman. Ce parti s’est transformé, sous la pression des circonstances racontées dans l’ouvrage, en un parti de gouvernement lors de « l’épreuve de l’indépendance » de 1918-1920. Il fut ensuite banni en Arménie à l’époque soviétique, mais devint l’un des partis dominants de la diaspora arménienne à travers le monde. Un parti dont l’histoire complexe se déroule aux frontières de l’Empire russe et de l’Empire ottoman, mais aussi à la lisière des historiographies russe/soviétique et turque/ottomane.

Quelques faits saillants permettent d’y voir plus clair. Le XXe siècle, celui de la catastrophe de 1915 et de l’éradication des Arméniens en Asie Mineure, a aussi été le siècle de la résurrection de l’État arménien en Transcaucasie. La République d’Arménie est née, en mai 1918, dans le chambardement de la Première Guerre mondiale et de la révolution russe qui provoquèrent l’effondrement puis la disparition des Empires russe et ottoman. De la révolution de Février à la révolution d’Octobre 1917, de l’Ozakom (Comité spécial de Transcaucasie, actif de mars à octobre 1917) au Seïm (assemblée parlementaire transcaucasienne, installée le 10 février 1918 à Tiflis à la suite de la dissolution par Lénine, à Petrograd, de l’Assemblée constituante russe et qui a duré jusqu’au 26 mai 1918), puis à la République fédérative indépendante de Transcaucasie, du Traité de Brest-Litovsk (3 mars 1918) au Traité de Batoum (4 juin 1918), les Arméniens – comme les Géorgiens et les Azéris – ont été entraînés par l’enchaînement des événements sur les chemins de l’indépendance.

Une indépendance imposée par les circonstances et exigée par les Ottomans comme préalable à toute négociation de paix. En effet, en février 1914, au moment où, sous la pression de la diplomatie russe soutenue par la France et le Royaume-Uni, la Question arménienne – celle des réformes à accomplir dans les six vilayets orientaux de l’Empire ottoman – semble enfin trouver une solution, aucun parti politique arménien n’a programmé la création d’une Arménie indépendante.

Le livre, qui est une source historique de premier plan, est un récit inachevé. Il s’arrête en avril 1920, peu avant la création du « Gouvernement-Bureau » de la première République d’Arménie, qui a suspendu la vie parlementaire et instauré un véritable gouvernement révolutionnaire, dont Rouben fut le ministre de la Défense. Le lecteur prendra connaissance du point de vue assumé d’un acteur de premier plan sur les enjeux de l’époque, un point de vue qui dépasse les approches conventionnelles de la question arménienne, y compris, et peut-être surtout, partisanes arméniennes. Il s’agit d’un récit justifiant l’œuvre de l’Arménie indépendante dirigée par le Parti dachnak, une œuvre qui n’est passée à la postérité qu’en diaspora – et encore, dans le seul segment acquis au parti dachnak – au rythme des commémorations du 28 mai dédiées à la bataille de Sardarabad (28 mai 1918), acte de naissance de la République indépendante. Après la soviétisation de l’Arménie en 1920-1921, la Première république a été diabolisée par l’historiographie soviétique, tandis qu’en diaspora, les adversaires du Parti dachnak se sont acharnés à en dénoncer les « errements ».

Sur le temps long, ce livre raconte l’expérience que fut pour les Arméniens, en 1918, la résurrection inespérée d’un État après presque dix siècles d’éclipse. Le récit de Rouben permet de comprendre le défi colossal posé alors aux dirigeants de la République indépendante : construire un État sur une terre assignée par l’ennemi turc qui, après le génocide de 1915, réalise opportunément le transfert de la question arménienne vers les marges de l’Empire russe alors en pleine décomposition.

Pour les dirigeants de la République, il s’agit donc, après la catastrophe de 1915, de transformer cette « Arménie araratienne » évoquée dès la première phrase du livre, programmée par l’Empire ottoman pour périr en ce réduit enclavé et peuplé de réfugiés misérables et affamés, en une solution viable.

Rappelons que la Transcaucausie de cette époque était encore une mosaïque ethnique : au XIXe siècle, des Tatares (on ne les appelait pas encore Azéris ou Azerbaïdjanais) vivaient en effet sur le territoire de l’actuelle Arménie, tandis que des Arméniens vivaient nombreux à Tiflis (Tbilissi) ou à Bakou. L’apport essentiel de ce livre est qu’il permet de comprendre comment s’est imposée la nécessité d’ethniciser le territoire de l’Arménie et le rôle assumé par Rouben dans cette entreprise :

« La situation en Arménie était le résultat des projets politiques bien pensés de nos voisins azéris et turcs. Nous ne les infléchirions pas en pratiquant la bienveillance envers les minorités de notre pays ».

Les Empires cèdent la place aux nations…

La concentration des pouvoirs entre ses mains, de mai à novembre 1920, va donner à Rouben les moyens de sa politique : imposer l’autorité du gouvernement arménien sur le territoire de la République en réduisant de force les foyers de soulèvement turco-tatars. Rompant avec le légalisme d’un Khatissian (premier ministre de l’Arménie indépendante du 28 mai 1919 au 5 mai 1920), il lança ses détachements de fedaïs sur les districts musulmans de la plaine de l’Ararat qu’il appelait le « Tataristan » et « encouragea » brutalement au départ les musulmans de Zanguibazar (entre Erevan et Etchmiadzine), les Kurdes d’Olti, et les Tatars de Védibazar de la basse vallée de l’Araxe, obligeant du même coup les khans du Nakhitchevan à se soumettre.

Son objectif était de donner une terre aux réfugiés et d’assurer « une patrie aux Arméniens » au moment où les nuées s’accumulaient sur l’Arménie. Ainsi, l’Arménie soviétique en 1921, puis à partir de 1991, la IIIe République d’Arménie, a reçu en héritage un territoire mono-ethnique doté d’une faible proportion de minorités loyales (molokanes ou kurdes yézidis). C’était un trait distinctif de la RSS d’Arménie à l’époque soviétique et ceci la distingue jusqu’à aujourd’hui, de ses voisins immédiats, la Géorgie et de l’Azerbaïdjan.

Leçons pour aujourd’hui et demain

Dans la situation actuelle de l’Arménie défaite, où chaque mètre de frontière avec l’Azerbaïdjan est disputé sur le terrain, le moment n’est-il pas venu de rappeler les circonstances extraordinairement complexes qui ont conduit, voici un siècle, à la résurrection d’un État arménien contemporain ? Peut-on chercher, et trouver, dans cette histoire, des leçons pour le présent et peut-être, pour l’avenir ?

Rouben a su percevoir en ces deux années terribles une « situation historique » et a su en dégager une doctrine d’action politique pour réaliser un projet : construire dans « l’Arménie araratienne », c’est-à-dire l’Arménie d’aujourd’hui, un véritable territoire national. Il peut sembler paradoxal que l’Arménie soviétique ait poursuivi, sous d’autres auspices, ce même projet. Erevan, proclamée capitale en 1918, autrefois simple chef-lieu d’une province reculée de l’Empire russe, s’est construite en tant que capitale durant tout le XXe siècle. Ainsi, Rouben a médité son projet ethnographique « pour que l’Arménie ne devienne pas notre cimetière, pour que nous puissions vivre rassasiés et en sécurité ».

Ces phrases expliquent et assument. Elles devraient inciter l’Arménie humiliée d’aujourd’hui à rester digne, en dépit des fanfares triomphantes de la parade militaire de Bakou (10 décembre 2020) durant laquelle, devant le défilé du butin de guerre – pièces d’artillerie et camions arméniens marqués d’une croix chrétienne –, Ilham Aliev a évoqué les rives du lac Sevan, la plaine de l’Ararat et même Erevan comme étant des terres tatares ancestrales. Les Turcs de Turquie ou d’Azerbaïdjan doivent pourtant savoir que l’action de Rouben et de ses compagnons en 1919-1920 a rendu irréversible l’ethnicisation du territoire arménien actuel. Elle a permis aux Arméniens de quitter le statut de victimes en employant la force, seul langage reconnu par leurs imposants voisins. Et c’est paradoxalement en pleine connaissance de cette histoire qu’un voisinage moins tumultueux pourrait être, un jour, envisagé.

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